Retracer la vie de Jacques Offenbach est une redoutable affaire : voyageur infatigable, compositeur prolifique, il n'a cessé toute sa vie d'organiser, de transformer, de compléter, d'enrichir ses propres œuvres musicales, dans un climat tournoyant, parisien et européen à la fois.

De ses nombreux collaborateurs, deux l'ont conduit aux plus grands succès de sa carrière : Henri Meilhac & Ludovic Halévy. Mais il y aussi Chivot et Duru, Nuitter et Tréfeu, Barbier et Carré, libtrettistes qui lui ont donné de grandes pièces. Cependant, au travers de ces bouffonneries apparentes, on sent la volonté de crééer une musique nouvelle, une conception renouvelée du théâtre lyrique. Essayons tout d'abord de préciser les grandes lignes de sa vie afin de mieux comprendre son œuvre.

 

1.1. LE VIOLONCELLISTE

 

Offenbach commence sa carrière comme violoncelliste virtuose. Né le 20 juin 1819 à Cologne, place du vieux marché grec, dans une atmosphère familiale très musicale (son père occupait des fonctions musicales à la synagogue), il découvre à dix ans le violoncelle, cet instrument rapporté un soir par son père :

"J'ai à peine aperçu l'instrument nouveau que je dis mon désir d'abandonner pour lui le violon ; mes parents s'y refusent, prétextant ma santé, inquiets qu'ils étaient de mon apparence chétive. Je feins de me résigner, mais dès lors, je guette chacune de leurs sorties, et, aussitôt la porte de la rue fermée sur eux, je m'empare de la basse et, dans ma chambre verrouillée, j'étudie avec acharnement" 

Suscitant l'admiration de tous, comme virtuose et déjà comme compositeur, son père décide de l'envoyer à Paris, où il arrive, en novembre 1833, avec son frère Jules (1817-1880). Son jeu devait être excellent puisqu'il parvient à être admis au Conservatoire, dans la classe de Vaslin, malgré la farouche réputation de son directeur Chérubini, fermant la porte à tout étranger selon le règlement en vigueur.

Personnalité complexe, l'esprit bouillonnant, impétueux, Offenbach quitte de son plein gré le Conservatoire, le 2 décembre 1834, pour essayer de sa rapprocher de son rêve : l'Opéra, le Théâtre. Engagé comme violoncelliste à l'Opéra-Comique, il apprend à connaître, durant trois années, le répertoire du moment ; citons, entre autres : Le Chalet d'Adolphe Adam, Le Pré aux Clercs d'Hérold, La Dame blanche de Boïeldieu, Le Cheval de Bronze d'Auber, Le Calife de Bagdad de Boïeldieu, Fra Diavolo d'Auber, L'Eclair d'Halévy, Guillaume Tell de Rossini, Le Postillon de Lonjumeau d'Adam. Pendant les répétitions de L'Eclair , il demande même à l'auteur d'analyser sa partition.

Son travail dans la fosse d'orchestre lui laisse le temps d'organiser ou, au début, de participer à des concerts ; ainsi, le 29 décembre 1836, il accepte d'écrire une valse pour la Société Concordia du Docteur Oppenheim . Mais son séjour à la Salle Favart prend fin après trois années. Son opus 1 est d'ailleurs publié en 1838 : ce sont trois romances pour chant et piano, publiées chez Adolphe Catelin : Pauvre prisonnier, dédiée au chanteur Ponchard, Le Sylphe, dédiée à sa sœur Isabella, et Ronde tyrolienne, avec piano et hautbois. Suivront régulièrement d'autres publications similaires.

A la fin de janvier 1839, il donne son premier concert public, chez Pape ; sa Valse lente, faisant penser à Chopin, plaît aux auditeurs et à la presse qui loue la délicatesse du style. Ces encouragements le conduisent néanmoins à un échec : le 2 mars 1839, Pascal et Chambord, un vaudeville d'Anicet Bourgeois et Edouard Brisebarre pour lequel Offenbach avait composé plusieurs airs nouveaux pour Achard, laisse le public de glace ; la voix de Grassot, autre acteur de cette pièce, s'accordait mal avec sa musique. Le compositeur devra attendre encore vingt sept ans pour se familiariser, par La Vie Parisienne, avec les voix du Palais-Royal.

Sur les conseils de son père, il se décide à effectuer une grande tournée de concerts en Allemagne, puis à Londres. A cette époque, ce jeune auteur, svelte, presque maigre, aux longs cheveux blonds bouclés, aux yeux perçants et pénétrants, ressemble déjà, par son attirance mystérieuse, au professeur Kreisler des Contes d'Hoffmann : il se dégageait de lui l'impression d'une vision fantastique, sarcastique, quelque chose comme un rêve insaisissable, en perpétuel mouvement, dont la fascination s'exerçait sur tous.

Sa carrière de violoncelliste dans les salons parisiens débute deux ans plus tard, exactement le 25 avril 1841 ; l'audition publique, chez M. de La Corbière, se composait, entre autres, de trois pièces d'Offenbach : Menuet et Finale extraît d'une sonate pour violoncelle et piano de Beethoven, avec le très jeune Antoine Rubinstein au piano, une Fantaisie sur des thèmes russes, et Le Cor des Alpes. Sa causerie vive, agréable, attachante et originale le rendent rapidement très célèbre et très demandé. D'autres concerts sont donnés chez ce même mécène en mars, à la fin de septembre 1842 , ainsi qu'en province (à Douai, fin septembre 1843 avec Roger, Grard, Mlle Lavoye), avant de partir pour l'Allemagne. C'est dans ces années qu'il compose une série de mélodies sur des fables de La Fontaine, accueillies assez froidement par la critique : un Allemand osait toucher au patrimoine classique français!

Nullement découragé, il affronte le public parisien dans son premier grand concert remarqué, Salle Hertz, le 26 avril 1844, avec : Hommage à Rossini, pièce sur des motifs de Guillaume Tell et Moïse, une Elégie, morceau dédié à Mme D'Orléans et à la princesse Marie, Musette, et Danse bohémienne. Son Elégie lui vaudra une lettre de remerciements de la part de Louis-Philippe. Offenbach est déjà remarqué par l'Etat, bien avant les folies du Second Empire. Remarquons également ses sources d'inspiration : Rossini, dont on retrouvera des allusions dans La Belle Hélène en 1864, le goût pour les danses bohémiennes (Barbe-Bleue en 1866, Le Docteur Ox en 1877) ou les tyroliennes (Le Soixante-Six, 1856 ; La Belle Hélène 1864 ; La Vie Parisienne, 1866).

Les succès de 1844 sont comblés le 14 août : Offenbach épouse une "jeune, jolie et riche héritière", Herminie de Alcain, fille d'une réfugiée carliste espagnole, rencontrée dans un salon. Le couple s'installe passage Saulnier. Après quelques tournées dans le midi en décembre (Toulon, Marseille), le reste de l'hiver se passe à Paris où la série des concerts à la Salle Hertz se poursuit ; le 19 avril 1845, six pièces d'Offenbach sont au programme : Le Sylphe, la Ballade, une Sérénade, un Adagio, et une Grande Fantaisie sur des motifs de Rossini. Dans ces prestations, les compositions du Maestro - c'est son surnom-, se glissent de plus en plus nombreuses, de plus en plus théâtrales, jusqu'à devenir de véritables opéras-comiques en un acte. Ainsi, à la fin de février 1846, Offenbach présente, Cité Trévise, douze morceaux de caractère (airs, trios, romances, couplets, ballades, sérénades, chœurs), annonçant curieusement les formes musicales utilisées dès 1864 avec Meilhac et Halévy.

Le 26 septembre 1845 était née sa première fille, Berthe, qui épousera plus tard le fils du fondateur des Bouffes-Parisiens, Charles Comte.

Dès le printemps 1846, l'organisation des concerts devient complexe ; celui du 24 avril ressemble déjà à une grande fresque théâtrale :

Les Moissonneurs , chœur d'introduction

Ballade , chantée par Mme Ugalde-Beaucé

Concerto pour le violoncelle

Le Rendez-vous, trio chanté par Mme Sabatier, MM. Roger et Herrmann-Léon.

Sarah la Blande , romance chantée par Mme Ugalde.

Solo de violoncelle

Le Réveil

Chœur & Chanson, par Roger

Air , par Mme Sabatier

Marche chinoise , pour violoncelle

Le Sergent recruteur , scène, chantée par Herrmann-Léon

Meunière et Fermière , duo-bouffe, par Sabatier & Ugalde.

Sérénade avec Chœurs , par Roger.

Introduction et Boléro , pour violoncelle

Duo-bouffe , par Roger et Herrmann-Léon.

Tout juste un an plus tard, le samedi 24 avril 1847, dans la salle Moreau-Cinti, Offenbach parvient à faire représenter une pièce en un acte : L'Alcôve ; ici encore, on ne peut qu'admirer la mise en scène dramatique : la première partie de cette soirée comprenait le chœur Venise, écrit par Offenbach et chanté par l'Union chorale, son 2e concerto pour violoncelle, un Air italien, chanté par Mme Iweins d'Hennin, le 4e solo de piano de et par Goria, deux mélodies d'Offenbach chantées par Barbot (Le Sylphe des amours, Le Muletier), un Solo de flûte de et par Dorus, des romances chantées par Mme Iweins d'Hennin, et un Chant d'Adieu, pour violoncelle par Offenbach. La seconde partie, consacrée à L'Alcôve, se terminait par des chansonnettes dites par Levassor. Le succès fut passager, l'accueil bienveillant, mais la porte de l'Opéra-Comique toujours fermée aux œuvres d'Offenbach.

Mais ses concerts se prolongent en province : le 10 septembre 1846 chez Mlle Trinquart à Blois, le 4 février chez le docteur Van Nuffel, trois jours après à Orléans pour le concert solennel de la ville, puis à Troyes le 4 février 1848, invité par la Société Philharmonique.

 

L'année 1848 commence en outre par une nouvelle tentative pour être joué dans un grand théâtre :

Je finis par convaincre Adam ; il venait d'obtenir le privilège du Théâtre-Lyrique et me confia un poème du marquis de Saint-Georges ; mais la révolution de 1848 fit fermer le théâtre et je partis pour l'Allemagne où je restai un an

Cette Duchesse d'Albe, bien qu'entièrement écrite, ne sera jamais jouée.

A Cologne, où Offenbach se réfugie pendant les événements de 1848, tout est en mouvement. La Révolution française porte partout ses fruits, à Berlin, ils se sont battus comme des enragés - hélas, tout est mort à Cologne, ou plutôt tout est trop en vie. Les arts sont comme à Paris, au Diable ; en fait des concerts, il n'y a que ceux que l'on peut donner pour les morts ou les blessés. N'ayant encore pu donner cette Alcôve, il part pour Londres en juin. Là, il nous fait part, le 8 juin 1848, de ses succès : 

Je sais que vous avez déjà entendu parler de mes succès dans la belle ville de Londres. J'ai joué, jeudi dernier, à Windsor, devant la reine, le prince Albert, l'empereur de Russie, le roi de Bavière, etc. Enfin, devant tout ce qu'il y a de mieux à la cour. J'ai eu beaucoup de succès. Cela n'empêche pas que, malgré tous les hommages que je reçois ici, j'aime encore mieux mon joli Paris, j'aime encore mieux me retrouver parmi mes véritables amis : j'aime encore mieux vos jolies petites soirées. Ici, tout est grandiose et froid ; là-bas, au contraire, tout est gracieux, coquet, et... chaud (...)

La semaine prochaine, j'ai deux fameux concerts, les plus beaux qui se donnent ici. La semaine dernière, j'ai été invité à dîner dans la société des "Mélodistes" qui est présidée par le duc de Cambridge. Eh bien, mon cher, après le dîner, vous pensez bien qu'on a fait de la musique. J'ai joué ma Musette ; ils ont tellement fait de tapage, ils ont bien frappé sur la table pendant cinq minutes, criant à tue-tête : bis, bis. J'ai été forcé de rejouer encore le même morceau. Enfin, vous voyez par tout cela que je n'ai pas moins de succès ici qu'à Paris.(...)

Revenu en août à Cologne, il joue pour la fête donnée en l'honneur du 600e anniversaire de la pose de la première pierre de la cathédrale, le 14 août exactement, fête présidée par le roi de Prusse, l'archiduc Jean d'Autriche, régent du Reich, et une délégation du parlement de Francfort :

Perdu entre la cathédrale et les chœurs mugissants, il joua ce jour-là - pour la plus grande gloire de l'unité allemande - sa Fantaisie sur des airs de Rossini qui pourtant ne pouvait guère passer pour allemande - scène aussi touchante que la démocratie allemande elle-même, et d'un comique irrésistible!

Il convient de remarquer ici le côté cosmopolite d'Offenbach dont l'unité réside déjà dans le comique, fin et subtil ; sa femme est espagnole, son musicien préféré autrichien (Mozart), il est admiré par Rossini, obtient succès sur succès en France, en Italie, en Allemagne... et surtout auprès des hommes politiques auprès desquels il semble chercher appui pour réaliser son idée fixe : être joué à l'Opéra-Comique.

Il avait quitté Paris, comme d'ailleurs beaucoup de bourgeois, à l'approche d'une période troublée, et y revient - car cette ville le fascinera toute sa vie - vers le 9 février 1849. On le rencontre dans les salons de Mmes Léon-Faucher, la princesse de Bergiojoso, aux Italiens au cours d'un concert donné au profit des pauvres du 1er arrondissement, mais aussi, au début de mars, dans une des dernières soirées données par le président de la république, aux côtés de la célèbre Alboni. Ayant évité Paris durant l'été (le choléra y tua quelque 16 000 personnes), sa vie se partage, jusqu'en octobre 1850, entre des soirées musicales parisiennes et colognaises.

 

1.2. LA COMEDIE FRANÇAISE

 

1.2.1. Chef d'orchestre de la Comédie-française (1850-1855) 

Une étape importante est franchie quand, brusquement, Arsène Houssaye, nommé administrateur de la Comédie-Française, lui propose au cours d'un dîner au Café Cardinal, le poste de chef d'orchestre de ce théâtre. Malgré les difficultés insurmontables d'organisation, il compose des musiques de scène pour Le Bonhomme jadis de Murger, Romulus de Dumas, Le Songe d'une nuit d'été de Plouvier, dirige les chœurs de Gounod pour Ulysse de Ponchard, tout en cotoyant Victor Hugo, Alfred de Vigny, le Comte de Morny, Alfred de Musset. Offenbach fit merveille ; combien d'opéras et d'opérettes de sa façon il joua pendant les entr'actes. Il reprit tour à tour le violon de Lully et le violon d'Hoffmann pour accompagner Alfred de Musset. Ce dernier auteur lui inspirera une de ses plus célèbres mélodies : La Chanson de Fortunio.

Si ces années passées dans la maison de Molière sont peu favorables à la composition de pièces, elles lui créent des relations, lui ouvrent des portes, facilitant l'accès aux ministères. Il se souviendra toute sa vie de la représentation, à l'Odéon, du drame fantastique de Jules Barbier et Michel Carré, Les Contes d'Hoffmann, le 21 mars 1851, qu'il mettra en musique presque trente ans plus tard .

Son travail de chef d'orchestre lui laisse également le temps de participer à des salons ou à des concerts ; celui du 11 mars 1852, le premier après le coup d'état de Napoléon III, regroupe peintres, poètes, hommes politiques. Se doutait-il que ce changement de gouvernement allait lui permettre de réaliser son rêve? Seize jours plus tard, paraît une décision officielle de construire un édifice destiné aux expositions nationales au grand carré Marigny, là où Offenbach fera ses débuts de directeur de théâtre.

Dans un nouveau concert, Salle Hertz le 25 avril 1852, regroupant diverses pièces habituelles, Offenbach fait entendre un sextuor de violoncelles (avec MM. Batta, Vangelder, Jacquart, Rignault, Lee) et une comédie d'Henri Murger pour clôre la représentation, Le Bonhomme jadis, jouée par Judith, Fix, Brindeau, Moreau. Le fait de jouer des pièces d'autres auteurs est-il, pour le futur directeur, un moyen de se faire connaître comme organisateur, ou simplement une manière d'approcher le théâtre contemporain ?

Cette dernière hypothèse se vérifie lorsque Perrin, directeur de l'Opéra-Comique, reçoit encore, le 12 janvier 1853, une lettre vantant les mérites de la nouvelle pièce du Maestro : 

(...) J'espère que la fatalité qui pèse sur mes pièces ne pèsera pas sur celle-là (...) je suis sûr que ce petit sujet vous plaira (...) la pièce n'a que trois personnages et sans chœur, vous voyez comme c'est facile à monter(...) 

Cependant, Offenbach est cité, en mai 1853 (Le Ménestrel 126, 6 mai 1853) , parmi les compositeurs d'airs de vaudevilles les plus célèbres. Un concert va d'ailleurs lui permettre de franchir un nouveau pas dans l'art théâtral : le samedi 7 mai 1853, la salle Hertz s'illumine pour une soirée qui est mieux qu'un simple concert puisque la seconde partie est un petit opéra-comique, Le Trésor à Mathurin, composé et dirigé par Offenbach lui-même : 

Depuis longtemps déjà, Monsieur Jacques Offenbach cherche à nous prouver qu'il est quelque chose de plus qu'un violoncelliste, quelque chose de mieux qu'un maestro de la comédie

En outre, Perrin, toujours directeur de l'Opéra-Comique, assistait à cette représentation.

C'est à la femme de ce dernier qu'est dédié Pépito, un "acte espagnol" qu'Offenbach fait représenter à la fin de cette année au théâtre des Variétés. La partition, que la critique trouve charmante et originale, constitue le prototype des opérettes du futur théâtre des Bouffes-Parisiens ; ce sont des saynètes à deux ou trois personnages, sans chœur. Malheureusement, cette représentation n'aura pas de suite et l'œuvre tombe dans l'oubli pour quelques années.

Toujours au service du Théâtre-Français, composant mélodrames, musiques de scène, il trouve encore le temps de jouer, Salle Pleyel, fin février 1853, aux côtés de Thalberg, puis à Etretat pendant l'été, au bénéfice des pauvres et à Dieppe pour la Société des Bains de mer. Mais l'avenir reste incertain : la porte de l'Opéra-Comique demeure fermée, la guerre d'Orient - les troupes françaises partent de Calais le 16 juillet 1854 - incite les gens à économiser. Il confie à sa sœur Netta, le 9 mai, le désir d'abandonner la France pour l'Amérique :

(...) L'avenir dont je rêvais ne vient pas et chaque jour s'en va un peu plus d'espoir (...) Les concerts de cet hiver n'ont rien rapporté. Celui qui donne chaque année le meilleur concert n'a pas bien réussi non plus. Les gens économisent leur argent et ne veulent plus aller au concert (...) C'est vraiment une grave décision de partir pour l'Amérique et de me séparer de ma famille, mais il le faut

 

 

1.2.2. A la recherche d'un théâtre.

 

Sans doute trop attiré par Paris, il ne part pas et travaille pour L'Artiste, tenant la rubrique des "Causeries musicales". Mais le miracle tant attendu se réalise enfin :

(...) C'est à cette époque que, devant l'impossiblité persistante de me faire jouer, l'idée me vint de fonder moi-même un théâtre de musique. Je me dis que l'opéra-comique n'était plus à l'Opéra-Comique, que la musique véritablement bouffe, gaie, spirituelle, la musique qui vit, enfin, s'oubliait peu à peu. Les compositeurs travaillant pour l'Opéra-Comique faisaient de petits-grands opéras. Je vis qu'il y avait quelque chose à faire pour les jeunes musiciens qui, comme moi, se morfondaient à la porte du Théâtre-Lyrique.

Grâce aux relations nouées au Théâtre-Français, dans les salons, au cours des concerts, l'accès aux ministères de l'Intérieur, d'Etat et des Beaux-Arts, lui est facilité. Dès le 24 février 1855, l'Etat est clairement informé des intentions d'Offenbach : Offrir un divertissement neuf et original qui serait de nature à plaire aux intelligences cultivées et à la masse des spectateurs. Un théâtre en bois de trois cents places, la Salle Lacaze - sise aux Champs-Elysées, construite par Hittorf pour le prestidigitateur Lacaze, puis fermée - est vacante ; Offenbach s'inscrit, aux côtés de vingt autres concurrents. Son projet et sa personnalité plurent à l'Etat puisque le privilège de ce théâtre lui est accordé le 15 juin. Vingt jours après, j'avais recruté ma troupe, commandé les décors, réuni mes auteurs et j'ouvrais le théâtre des Bouffes-Parisiens.

Son dernier concert, Salle Hertz, fin avril, semble annoncer l'organisation des futurs programmes des Bouffes :

Le Décaméron ou la grotte d'Azur, légende napolitaine sur un poème de Méry, avec Mlle Marie Damoreau, MM. Poinsot, Bella-Roy, V. Bianchi et quatre actrices : Mmes Stella-Colas, Luther, Fleury, Desclée.

Duo-Bouffe, par Levassor & Ponchard.

Fantaisie sur Robert Le Diable, jouée au violoncelle.

Le Compositeur toqué, symphonie burlesque, avec Hervé & Joseph Kelm.

Polka des Marmitons, avec MM. Grassot, Luguet, Kopp, Brasseur.

Tous les éléments de ce concert (danses, acteurs, styles) se retrouveront dans ses pièces ultérieures.

Signalons enfin la création de Oyayaye ou la Reine des îles, une "anthropophagie musicale" sur un livret de Jules Moinaux, le 26 juin aux Folies-Nouvelles, le théâtre d'Hervé ; le sujet mérite d'être exposé ici tant il annonce l'allure des bouffonneries à venir :

Le contrebassiste de l'Ambigu, Râcle-à-Mort, s'est endormi sur sa contrebasse, ce qui lui a valu d'être renvoyé par le directeur. Il a quitté l'ingrate patrie où son talent était méconnu, s'est embarqué pour l'Amérique, puis a abordé en Océanie. Là, il est fait prisonnier par des anthropophages qui lui laissent pour tout vêtement un chapeau, un faux-col, une cravate et des bottes, avec ordre de distraire Oyayaye, la reine du pays. Râcle-à-Mort a mis en musique avec variations à l'italienne la note de la blanchisseuse de la reine et la lui fait chanter. Mais Oyayaye a faim et jette de tels regards sur Râcle-à-Mort que celui-ci comprend qu'elle va le manger. Il lui joue alors de la contrebasse. Elle est ravie, mais elle a toujours faim. Il lui joue du mirliton ; même extase, puis mêmes regards de boulimie. Râcle-à-Mort voit que son salut ne sera que dans la fuite : de sa contrebasse, il fait un canot, de son mouchoir une voile, et il prend la mer en faisant un pied-de-nez à la reine des anthropophages

 

 P.S. : voir également : http://offenbach.free.fr/offbioA1.htm

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