Jacques Offenbach, directeur de son théâtre à trente-six ans, jouant non seulement ses uvres, mais aussi celles des jeunes compositeurs, semble avoir réalisé son rêve. Ce théâtre, au milieu de l'exposition universelle - ouverte en grande pompe par l'empereur dès le 15 mai - est déjà trop étroit pour accueillir les spectateurs venus écouter cette nouvelle musique, car c'est vraiment un genre "inouï" ; dès son ouverture, le cinq juillet, la plus haute société adopte cet endroit sur fond de victoires militaires (Sébastopol le dix septembre, victoire célébrée le treize par un Te Deum à Notre-Dame), et au milieu des "embellissements" de Paris d'Haussmann .
Le bilan des deux premières années est dressé par l'heureux directeur :
En très peu de temps, j'ai formé un répertoire et une troupe qui ne manquent pas, je crois, d'une certaine popularité. Cette troupe, il y a deux mois, se composait de : Pradeau, Gerpré, Guyot, Léonce, Ch. Petit, Caillat, Tayau, Beaucé, Godefroy, et de Mmes Dalmont, Mareschal, Macé, Guffroy, Garnier. Je viens encore d'aller chercher Mlle Tautin à Lyon, Désiré à Marseille, Mesmacre à Bordeaux.
En moins de deux ans, j'ai joué Duprato, Gastinel, Jonas, Galibert, Bizet, Poise, Ortolan, grands prix de Rome, dont la plupart s'essayaient chez moi aux feux de la rampe. J'ai joué encore Hecquet, Alary, j'ai fait connaître Lecocq, Delibes, Dufresne,Destribaud, Hassenhut, De L'Epine, Costé, Blaquière, Cottin, Amat, Mlle Thys.
J'ai ouvert aux jeunes compositeurs un concours dont les maîtres ont consacré l'utilité en en acceptant le patronage et le jury. J'ai repésenté le dernier ouvrage d'Adolphe Adam, Les Pantins de Violette, L'Impresario de Mozart, uvre inconnue à Paris. Enfin, tout en m'occupant des engagements, répétitions, mises en scènes, lectures de manuscrits (car j'ai la prétention de lire toutes les pièces qu'on m'envoie), au milieu, en un mot, de toutes les fonctions d'un directeur, j'ai composé et fait représenter cinq pantomimes, plusieurs cantates, et quelque chose comme vingt opérettes qui s'appellent Les Deux Aveugles, Une Nuit blanche, Entrez Messieurs Entrez Mesdames, Le Violoneux, Madame Papillon, Périnette, Ba-Ta-Clan, Trom-Al-Cazar, La Rose de Saint-Flour, Le Soixante-Six, Le Financier et le Savetier, Un Postillon en gage, Les Trois baisers du diable, Croquefer, La Bonne d'enfant, Vent-du-Soir, Une Demoiselle en loterie.
Ce n'est pas à Paris seulement qu'a réussi le répertoire des Bouffes. Les Pantins d'Adam, Les Vieilles gardes de Delibes, M'sieu Landry de Duprato ont fait des recettes sérieuses en province ; à Lyon, au Grand Théâtre, Ba-Ta-Clan a été joué 22 fois dans l'année théâtrale, chiffre relativement énorme, puisque l'opéra-comique qui a obtenu le plus de succès n'a guère eu que 8 représentations. A Marseille, Trom-Al-Cazar a été joué 47 fois, tant au Grand Théâtre qu'au Gymnase. A Bordeaux, même succès
Offenbach est un homme d'affaires pensant à son public ; sa première troupe est constituée d'acteurs célèbres : Darcier est un comique réputé, Berthelier chantait dans un café-concert de la rue Madame, Pradeau avait chanté un an à l'Opéra-Comique et fut recommandé par Candeilh, pensionnaire de la Comédie-Française, Mlle Macé vient du Gymnase, Paul Legrand est l'étonnant Pierrot des Folies-Nouvelles, etc. Son conseiller, Duponchel, est ancien directeur de l'Opéra. Son ami, Hippolyte de Villemessant, dirige Le Figaro depuis sa création, le 2 avril 1854 et publie ses déclarations. Et bien sûr, son librettiste favori, Ludovic Halévy, qui signe au début sous le pseudonyme de Jules Servières, travaille dans les coulisses du pouvoir, au ministère d'Etat.
Le succès est tel qu'il rompt son contrat avec le Théâtre-Français le 26 septembre, devenant ainsi totalement libre de créer ce qu'il veut dans la mesure autorisée par la Loi : trois personnages sur scène. Parmi ces premières pièces, Les Deux aveugles deviennent la coqueluche du moment ; Rossini, puis Meyerbeer viennent l'entendre en octobre, une représentation est offerte à Saint-Cloud au duc et à la Duchesse de Brabant, les villes de province la montent (Lyon, Bordeaux, Le Havre, Rouen, Marseille) ; le ministre d'Etat et de la Maison de l'Empereur la fait jouer au théâtre du Camp de Boulogne.
La salle des Champs-Elysées ferme définitivement le samedi 8 décembre 1855, devenue trop petite et inconfortable pour l'hiver. Le directeur avait obtenu sans difficulté la Salle Comte dès novembre. L'inauguration, le 29 décembre, s'accompagne d'une extension du privilège : les pièces ont droit à quatre personnages, au lieu des trois règlementaires pour un "petit théâtre". Cette fois encore, l'ouverture se situe à un moment de liesse sociale : une partie de l'armée d'Orient rentre à Paris ce jour-là, reçue par l'Empereur, sous les ovations de la foule.
L'année 1856 ne fait que confirmer ce succès, marqué par des nouveautés tant dans le domaine artistique que dans la gestion ; cette lettre au baron Taylor, président des associations d'artistes est un témoignage de la générosité teintée d'ironie de la part d'Offenbach :
Monsieur Le baron,
Les règlements intérieurs des théâtres infligent, vous le savez, aux artistes en défaut, des amendes plus ou moins élevées. Cette mesure, indispensable pour le bien du service, n'en est pas moins pénible dans ses applications, car elle tombe quelquefois sur de pauvres artistes dont les appointements suffisent tout au plus à leur honnête existence.
Il m'a semblé, que tout en maintenant ces prescriptions nécessaires, il serait possible de leur donner une destination qui fît retourner à la masse des artistes cet argent qui échappe à quelques uns.
J'ai donc décidé, Monsieur Le Baron, que le montant des amendes de mon théâtre serait versé chaque mois dans la caisse des associations dont vous êtes le fondateur et le patron, l'Association des Artistes Dramatiques, l'Association des Artistes Musiciens.
Si la somme mensuelle des amendes n'atteignait pas 25 Frs., je le parferais moi-même de telle sorte que vous pussiez toujours compter sur un minimum de 25 Frs. Mon plus grand désir est que je sois seul à supporter cette rétribution. Bien plus, s'il n'y a pas une seule amende encourrue dans le mois, je prends de bien bon c ur l'engagement d'élever la somme à 30 Frs. Mes pensionnaires ont là un très bon moyen de mettre leur directeur à l'amende. Ce sera nouveau et piquant.
Je suis heureux, Monsieur Le Baron, d'associer mon théâtre naissant à l'uvre généreuse que vous avez entreprise, et de contribuer pour une faible part à soulager les nobles infortunes de ceux qui ont consacré leur vie au culte de l'art et de l'intelligence.
Désormais donc, aux Bouffes-Parisiens, à côté du grand droit du pauvre que l'Administration prélève, il y aura le petit droit des associations artistiques que vous voudrez bien, Monsieur Le Baron, faire toucher à la fin de chaque mois.
Agréez, Monsieur Le Baron, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Jacques OFFENBACH
Directeur du Théâtre des Bouffes-Parisiens
L'avantage de jouir de la faveur des grands lui vaut l'honneur de diriger, le jeudi 26 février 1856, Les Deux aveugles dans un petit théâtre construit dans le grand salon à côté de la salle des Maréchaux, aux Tuileries : un décor est peint tout exprès représentant le pont où Patachon et Giraffier jouent une si triomphante partie d'écarté ; sur la demande de l'Impératrice, Bocciochi fait bisser le boléro. Le lendemain, la troupe des Bouffes joue chez le duc de Morny Ba-Ta-Clan et Pépito. De même, le 6 avril, Offenbach divertit le prince Jérôme avec Tromb-Al-Cazar et Les Deux aveugles. Le rire d'un illustre personnage comptant double, il reçoit, le premier mai 1856, une magnifique réduction d'une statue en bronze d'Euterpe, présent de l'Empereur ; est-ce là un encouragement à continuer ce genre dont on loue tellement la nouveauté et l'originalité ?
Les bals parisiens (Bal de l'Opéra, Bal Musard) s'emparent des motifs de ces pièces. Dès le 12 juin, les Bouffes retrouvent, pour l'été, la salle des Champs-Elysées tout en rendant hommage au prince impérial, baptisé deux jours plus tard, avec une pièce, aujourd'hui perdue, Les Dragées du baptême.
Offenbach pense aussi aux jeunes compositeurs en préparant, dès juillet, un concours d'opérette. Le 29 décembre, le jury, composé de MM. Auber (président), Léon Halévy, Eugène Scribe, Mélesville, Ambroise Thomas, Leborne, Gounod, François Bazin, Victor Massé et Gevaërt, décerne, à 17 heures, le prix à Bizet et Lecocq : une médaille en or accompagnée de 600 Frs et la représentation de leur pièce à partir du 6 avril 1857 pour Bizet, du 7 pour Lecocq.
Le 11 février 1857 marque une nouvelle victoire : Croquefer est répété devant la commission de Censure qui observe qu'il y a un personnage de trop ; après maintes tentatives, on en doit supprimer un, "Mousse-à-Mort", pourtant indispensable à l'action. Les librettistes (Jaimes-fils & Tréfeu) eurent alors l'idée ingénieuse de revenir au vieux principe du théâtre de la Foire : inscrire les paroles indispensables à l'intelligence de la pièce sur des banderoles ; pour le quintette, Offenbach remplaça ces mots par des aboiements et des onomatopées, le personnage ayant eu la langue coupée lors d'un combat contre des Sarrasins. L'effet fut réussi et la Censure, dès le lendemain ne put s'empêcher de rire : "Le formalisme administratif avait cédé sous la pression du ridicule". Désormais, la loi autorise les Bouffes à un nombre illimité de personnages, le faisant ainsi rentrer dans la catégories des théâtres réguliers, "normaux".
Dès avril, la troupe est engagée à Londres, par Mittchell, pour présenter leur répertoire, en français, au théâtre Saint-James. Offenbach conduit un orchestre de trente musiciens pour la première représentation des Deux Aveugles, le 20 mai. La cour exprimant le vif désir d'entendre cette musique, une représentation est donnée le 8 juin pour la reine Victoria ; le 17, les acteurs se déplacent à Richemond, chez le duc d'Aumale pour jouer Dragonette et La Rose de Saint-Flour devant la reine Amélie. Après la dernière représentation, le 11 juillet, les Bouffes partent pour Lyon où sont donnés Le Soixante-Six et Les Deux aveugles à partir du 20, pour rentrer ensuite à Paris le 27.
Le succès durable, le maintien de recettes élevées ne parviennent cependant pas à équilibrer les dépenses de plus en plus lourdes, dues en partie à l'extrême générosité d'Offenbach. De fréquents voyages (Bruxelles, Etretat, Marseille, Ems, Blois, Cologne) l'éloignent momentanément de ses créanciers. L'année 1858 est heureusement marquée par l'éclosion d'un chef-d'uvre : Orphée aux Enfers.
Celui-ci est préparé stylistiquement par Le Mariage aux lanternes qui utilise des des scènes où musique et action scénique se complètent. Orphée est écrit au milieu de voyages et de tournées. Après la clôture annuelle des Bouffes, le 6 mai 1858, Offenbach part pour Marseille donner des représentations des Deux aveugles, du Mariage aux Lanternes, de Mesdames de la Halle, de Dragonette, de Une Demoiselle en loterie et de Tromb-Al-Cazar, entre le 20 mai et le 10 juin, date à laquelle il part en Allemagne, non sans avoir joué du violoncelle devant le public marseillais et avoir promis un opéra au directeur du théâtre.
A Ems, le 27 juin, le prince Wladimir Odwsky lui offre un cahier de musique vierge "comme souvenir de véritable estime et d'amitié, offert à M. Offenbach pour être rempli depuis le premier feuillet jusqu'au dernier". Orphée a-t-il été écrit sur ce cahier ? De retour passage Choiseul, l'uvre est presque terminée , malgré la lenteur des librettistes Hector Crémieux et Ludovic Halévy. L'été se poursuit à Berlin où Offenbach dirige, au théâtre Kroll, trente représentations de ses pièces, puis à Ems, au Kursaal - un théâtre construit tout exprès par Briguiboul - et enfin à Wiesbaden et Bade. Le succès fait prolonger la tournée jusqu'au 25 août. Le 31, il se retrouve à Blois lors d'un concert organisé par Villemessant (Les Deux aveugles sont joués pour clôre le spectacle). Il est intéressant de noter combien Offenbach s'attache encore à ces petites prestations, tout en songeant sans cesse au "grand opéra".
Après la réouverture des Bouffes, le premier septembre, il met la dernière main à "l'enfant chéri de son cur" à Cologne. La répétition générale, le 20 octobre, s'accompagne de quelques modifications dans la distribution : le rôle de l'Opinion publique, donné à un Guyot jugé trop sérieux, est confié à Mlle Macé. Le lendemain, cette première est considérée comme une grande date dans l'histoire de l'opérette : "il avait deviné que son avenir artistique était attaché à cette uvre. Ou le genre opérette avait donné tout ce qu'il était possible d'attendre de lui, ou il s'élèverait plus haut". Le succès, d'abord lent à venir, a pour origine une nouvelle vision des dieux grecs et un choix subtil des acteurs pour lesquels les rôles sont taillés sur mesure : Bache (John Styx) est un acteur invraisemblable, un demi-fou peut-être, au physique immensément long, maigre, à la fois drôle et mélancolique . Les critiques de la presse s'accordent sur un point : la nouveauté du genre.
La pièce se transforme au cours des représentations comme si elle avait besoin de vivre sous les yeux du public avant d'être définitive : le 22 octobre, le duo des mouches est supprimé ; en janvier 1859, l'auteur intercale une petite scène pour Tostée et Olivier ; le 10 février, il propose à Halévy d'écrire deux couplets pour Mareschal dans le rôle d'Hébé, tout en envisageant d'autres rôles comme Bellone ou l'Amazone.
La salle est vraiment comble grâce aux attaques répétées du critique du Journal des débats, Jules Janin ; celui-ci commence sa diatribe dans le feuilleton du lundi 15 novembre 1858, disant de Pradeau qu'il est qu'il est un bouffon de ces Bouffes de carrefour et de café chantant qui se moquent d'Orphée et qui rient au nez d'Eurydice. Offenbach répond d'abord poliment, rappelant tout ce qu'il a fait pour son théâtre (n'oublions pas qu'il se prenait toujours très au sérieux), et conclue par ces mots :
(...) Et pourquoi un si grand dédain à propos d'un si petit théâtre? Je cherche l'énigme et ne la trouve pas ; voulez-brûler aujourd'hui ce que vous avez loué il y a un an? Ou plutôt, aurais-je l'espoir de vous voir faire pour moi, dans une dizaines d'années, ce que vous faisiez dernièrement pour M. Scribe? Vous nous avez dit tout haut votre confession : vous regrettiez d'avoir méconnu et attaqué si longtemps un esprit aussi charmant et aussi fécond ; vous reconnaissiez vos erreurs envers lui. Cela étant, laissez-moi donc vous dire que je vous sais un charmant homme, et un grand enfant, et que je vous pardonne d'avance toutes les petites méchancetés à mon endroit, certain qu'un jour, vous les regretterez.
Excusez donc, cher Janin, cette longue lettre, et merci de m'avoir donné l'occasion de me faire une aussi longue réclame (...)
A peine deux mois plus tard, devant les critiques et les réflexions déplaisantes de ce même Janin, Offenbach réplique dans un style inimitable :
- Savez-vous latin?
- Non! Bonus, bona, bonhomme!
Molière
Mille remerciements pour votre liebenswürdiger (aimable) lettre de Montag (lundi) dernier. Rien ( nichts) ne pouvait me faire plus de Vergnügen (plaisir).
Depuis zwei Monate (deux mois), vous ne tarissez pas à mon endroit. Das Erste Mal (la première fois), vous avez bien voulu verläumen (dénigrer) mon théâtre et mes artistes, wahre Künstler ohne sie genau zu kennen (sans bien le connaître), je vous ai répondu.
Puis vous êtes tombé sur mon pauvre Orphée (armer orpheus) que vous connaissez noch weniger (encore moins). Crémieux vous a geantwortet (répondu).
Maintenant, vous éreintez ma musique, die sir gar nicht kennen, que vous ne connaissez pas du tout. Cette Beharrlichkeit (persistance) de votre part à parler de moi et de mon théâtre me schmeilchelt (flatte) infiniment.
Continuez, sehr lebenswürdiger Freund (très aimable ami) vos petits articles hebdomadaires. Nur (seulement), permettez-moi, ayant moins de temps (weniger Zeit) à perdre que vous, de ne répondre que mensuellement. Comme vous me cherchez une querelle d'Allemand, pardonnez-moi si, suivant votre exemple (Beispiel), je me suis servi de la langue de Schiller (Schiller's Sprache) comme vous vous servez de celle du Malade imaginaire. Les envieux prétendent que vous ne comprenez pas toujours votre latin (Ihr Latein), j'ai pensé que cela vous serait indifférent (gleichgültig) de ne pas comprendre davantage mon allemand (mein Deutsch).
Sur ce, lieber Janin, obschon Sie nicht sehr artig gegen mich sind, so lade ich Sie doch zu einem classichen Braten mit Kartoffeln (1) und Sauerkraut (2) ein.
Dixi!
Jacques OFFENBACH
(1) pommes de terre
(2) choucroute
Constatant les effets prodigieux de cette arme du rire, l'auteur d'Orphée tient à remercier vivement ce cher Janin le mois suivant car les caisses des Bouffes sont pleines :
Bravo Janin! Merci, Janin, Bon Janin, excellent Janin, Janin, le meilleur des amis, Janin, le plus grand des critiques! Chantons les louanges de Janin! Hurrah, Janin! Hosanna pour Janin! Portons un toast à Janin! Janin Lebe doch! Janin for ever!
Vos réclames hebdomadaires et malveillantes portent leurs fruits ; voilà bientôt 150 représentations de cet abominable Orphée aux Enfers, et tous les jours plus de 2000 Frs entrent dans la caisse de l'heureux directeur ; Orphée, animé par les gaîtés champêtres, joue tous les soirs vos louanges sur sa lyre à quatre cordes. Eurydice, la tendre Eurydice, veut, lorsqu'elle reviendra des Enfers, se faire Religieuse de Toulouse. En attendant, elle se livre plus que jamais à sa prose mordante et originale (paroles de Crémieux), à son chant large et entraînant (musique d'Offenbach) et à sa danse effrénée et excentrique (réglée par Mathieu de l'Opéra).
Ah! Janin, mon bon Janin! que je vous ai de la reconnaissance de m'éreinter tous les lundis comme vous le faites! N'éreintiez-vous pas Rachel? N'éreintiez-vous pas Dumas? N'éreintiez-vous pas Scribe et tous ceux qui ont un véritable talent? Donc, je suis en très bonne compagnie. Vous traitez ma musique d'abominable invention, de musique en jupon court et sans jupon, la musique à la chie en lit! (shoking Janin), vous vous croyez encore à l'école! Musique de carnaval et de bal masqué! Musique en haillons! Elle n'a pourtant jamais mendié une ligne de vous. Vous insultez le compositeur d' Orphée, l'auteur de la prose d' Orphée, les artistes qui jouent dans Orphée, le public qui va et qui applaudit à Orphée ; vous insulteriez, s'il le fallait, la buraliste qui délivre les billets pour Orphée. Vos insultes font merveille. Vous vous êtes fait, pour moi, et par amitié pour moi, le Mangin de la littérature, le célèbre Mangin, le fameux marchand de crayons, moins le casque, mais je vous aime mieux comme cela. N'êtes-vous pas un romain d'une espèce nouvelle? Vos louanges et vos applaudissements ne font pas venir le public, vos insultes et vos éreintements produisent l'effet contraire.
Continuez donc, mon cher Mangin - non, Janin, je veux dire, - taillez vos crayons pour un nouvel article.
A lundi, et toujours à vous,
Jacques OFFENBACH
Encore une fois, la pression du ridicule neutralise un ennemi... La pièce continue ensuite à se "perfectionner", bénéficiant de l'aide précieuse d'Halévy. Durant les deux années qui suivent cet immense succès, fêtes et voyagent se mêlent. Le grand banquet donné chez Véfour le 29 décembre est offert par les auteurs et compositeurs joués aux Bouffes. "Cet empressement à fêter le fondateur de la bonbonnière du passage Choiseul est une preuve que M. Offenbach, en créant un genre nouveau, a rendu de sérieux services aux jeunes compositeurs et inauguré pour le public une somme de plaisirs appréciés". Trois jours après, Méry lui adresse une lettre de remerciements dans laquelle deux réflexions précisent la nature réelle du succès d'Offenbach : "J'ai cherché dans les annales des directions, et je ne trouve rien de plus beau (...) Avec les larmes, le rire est ce que le public aime le mieux". Cette campagne festive se poursuit avec le souper de la 200e d'Orphée , le 9 mai, aux Frères Provençaux, pour lequel se pressent deux cents convives. Cette atmosphère de fête est à mettre en parallèle avec le contexte politique des guerres d'Italie ; l'Empereur se rend à Gênes le 10 mai où son premier soin est d'aller au théâtre... Suivront les victoires de Montebello (20 mai), Magenta (4 juin), puis Solférino (24 juin). L'ordre était le suivant :"Nous allons seconder la lutte d'un peuple revendiquant son indépendance, et le soustraire à l'oppression étrangère. C'est une cause sainte qui a les sympathies du monde civilisé". Est-il également possible d'établir un lien entre les paroles du chur des dieux d'Orphée "Abattons cette tyrannie/Ce régime est fastidieux!", les campagnes d'Italie et ce décret du 26 mai concernant la destruction des barrières de Ledoux dans la capitale ?
Comme pour couronner cette réussite théâtrale, la 228e et dernière d'Orphée se passe aux Italiens le 5 juin devant l'Empereur. La recette atteint un chiffre jamais enregistré dans les caisses de cet établissement : 22 000 F. Au programme : La joie fait peur, pièce du répertoire de la Comédie-Française, Le Violoneux chanté par Mlle Cico, Orphée, renforcé par les churs et l'orchestre des Italiens, un pas de La Sylphide, par Emma Livry et Mérante (futurs interprètes du Papillon) et pour finir, Le Musicien de l'avenir. Le 30 juin, Le compositeur reçoit de l'empereur un bronze et une lettre se terminant par ces mots : "Je n'oublierai jamais la soirée éblouissante qu'Orphée m'a fait passer aux Italiens" .
Dès novembre 1859, fort de sa notoriété, Offenbach s'attaque à l'Opéra-Comique dont la porte lui est toujours fermée. Scribe est très disposé à lui écrire un livret : il s'agit de Barkouf, un opéra-comique d'après le conte de l'abbé Blanchet. En attendant, Geneviève de Brabant est créée aux Bouffes ; il était délicat, après Orphée, d'inventer quelque chose de nouveau. Les auteurs choisissent le même principe : la satire, cette fois, du Moyen-âge. Seulement, le succès fut moindre ; un tableau est enlevé dès la seconde représentation, le dénouement transformé et toutes les chansons populaires remplacées par un quadrille "à grand tralala".
L'année 1860 comence par une promotion sociale : Offenbach reçoit ses lettres de grande naturalisation le 14 janvier . En revanche, la "promotion dramatique" reste introuvable bien qu'un projet soit à l'étude avec Halévy : Le Siège de Troie. A partir de mai, les Bouffes voyagent : Amiens, puis Lyon. Début juin, Offenbach est à Bruxelles, assistant aux représentations des Bouffes (Orphée, La Rose de Saint-Flour) avant de se rendre à Berlin d'où il adresse à Villemessant ses impressions :
(...) Je suis à Berlin depuis huit jours et ma fenêtre est en face du Frederichs-Wilhelm-Tatchen-Theater. Quand je regardais les affiches, je lus cette annonce imprimée en gros caractères : INCESSAMMENT, ORPHEE AUX ENFERS. C'était inévitable! J'irais à Constantinople, à Calcutta, à Tombouctou, qu'il en serait de même. Mais je suis en Prusse, et pour le moment, je reste à Berlin. La première représentation d' Orphée a eu lieu hier. C'était une solennité. La direction avait prié M. Offenbach de vouloir bien faire les répétitions générales et conduire l'orchestre le premier soir. Il a accepté et bien lui en a pris, s'il aime à être bien fêté. Il a été applaudi quand il a pris place au pupitre, applaudi pendant que le public redemandait 5 morceaux de la partition, applaudi lorsqu'il a dû reparaître, à la demande générale, après chaque tableau (...)
Les Bouffes rouvrent, le 8 septembre 1860, avec la reprise du chef-d'uvre. Après un concert de charité offert à Etretat par Villemessant le 20, Offenbach donne, à l'Opéra, Le Papillon, un ballet en deux actes . C'est la première et unique fois que notre compositeur sera joué dans ce théâtre, temple des Meyerbeer, des Rossini, des Halévy. "Depuis longtemps, on n'avait entendu trois actes [sic] de danse comportant autant de musique, et comme cette musique était bien rythmée! . Le succès fut cependant durable si on en juge par le nombre de représentations, malgré les terribles jalousies des autres compositeurs.
En contre-partie, la première de Barkouf à l'Opéra-Comique est un échec, le 24 décembre, bien qu'Offenbach ait précisé sa position esthétique :
Je vais être vivement attaqué, je le sais, on me l'annonce de toutes parts. L'opinion du foyer m'a été très contraire le soir de la première représentation.
Il y a des personnes qui n'aiment pas ma musique, et c'est bien leur droit. Il y en a d'autres auxquelles déplaît mon nom répété trop souvent, à leur gré, sur les affiches, et leur mauvaise humeur est un droit dont elles usent et abusent. Elles veulent bien supporter mes partitions aux Bouffes-Parisiens, mais si je sors du passage Choiseul, si je mets le pied à l'Opéra, ou à l'Opéra-Comique, c'est un sacrilège.
La croisade a commencé à propos du Papillon, et je crois que jamais on a fait à de la musique de ballet l'honneur de l'écouter avec autant de curiosité et autant de désir de la trouver mauvaise.
Je prévois un déchaînement à propos de Barkouf, et je devine si bien ce qu'on va dire que je vous demande la permission de répondre d'avance et que je suis ceratin de ne laisser de côté aucun des arguments qu'on invoquera contre moi.
Et d'abord, voici le résumé de toutes les critiques qui me seront faites. Barkouf est une bouffonnerie, c'est aux Bouffes qu'il fallait jouer Barkouf. Oui, certainement, c'est une bouffonnerie, et je le savais si bien, en écrivant ma partition, que j'avais fait mettre sur l'affiche : opéra-bouffe et non opéra-comique. Si donc je fus criminel, je le fus involontairement, et je mérite condamnation si je n'ai pas de bonnes raisons à faire valoir en faveur du genre que j'ai choisi.
Pour me défendre, il faut repasser un peu l'histoire de l'opéra-comique depuis quelques années. Le théâtre n'est pas heureux, cela est certain. Les ouvrages nouveaux, bien que pleins de valeur, et signés de noms devant lesquels il faut s'incliner, n'ont généralement fourni qu'une courte carrière, et si je consultais les articles de la presse sur le répertoire de l'Opéra-Comique, voici ce que je lirais :
- Le théâtre se perd. Il sort de sa véritable voie qui est le rire et sa bonne humeur. On en est venu à un genre bâtard qu'on a qualifié de "faux grand opéra", genre qui détonne dans le cadre trop étroit de ce théâtre, etc., etc. et ainsi de suite.
Ce que voyant, moi, très heureux de ces critiques, quand le directeur de l'Opéra-Comique a bien voulu me demander un ouvrage en trois actes, j'ai déclaré que j'écrirai une partition bouffe : ce que j'ai fait. Je ne sais si elle est bonne ou mauvaise. Je ne défends pas ma musique que j'écoute, évidemment, avec indulgence. Je défends le genre auquel j'ai tenu à rester fidèle. J'ajoute que si je l'avais abandonné et si j'avais voulu enfler mes pipeaux, les mêmes personnages qui blâment ma gaîté auraient dit : -Bon, le voilà égaré dans le lyrisme, ah! quel succès il aurait eu s'il était resté dans son humble manière!
Vous voyez, mon cher ami, que ma situation était difficile entre ces opinions faites à l'avance, à l'usage de ceux qui me veulent autre chose que du bien (...)
Cette pièce n'eut en effet que huit représentations. Heureusement, La Chanson de Fortunio, donnée le 5 janvier 1861, efface ce goût d'échec ; cet acte, joué deux fois, l'eût été trois, si l'heure règlementaire de fermeture des théâtres n'eût existé.
De ce premier semestre 1861, on retiendra le début d'un travail très riche concernant un grand opéra romantique - Die Rheinnixen - écrit en collaboration avec Wolzogen et destiné à l'Opéra de Vienne. Ce travail a sans doute influencé Le Pont des soupirs, cet opéra-bouffon en deux actes créé le 23 mars, dans lequel la richesse des parties chorales est associée à une recherche mélodique très poussée. Mais encore une fois, ce genre trop subtil n'attire guère les faveurs du public. Cinq jour après cette première, le Concert Arban donne La Symphonie de l'Avenir, pièce satirique envers Wagner . Les rapports d'Offenbach avec l'Etat sont toujours excellents puisqu'une pièce écrite avec le duc de Morny est créée le 21 mai au Corps Législatif : Monsieur Choufleury. Le reste de l'année se partage entre Paris et Etretat, parsemé de créations de courtes pièces en un acte.
Cette année 1861 est surtout l'affirmation du succès dans les villes européennes :
02/03 : DAPHNIS ET CHL à Vienne
03/03 : LE MARIAGE AUX LANTERNES à Gand
06/04 : GENEVIEVE DE BRABANT, LE FINANCIER ET LE SAVETIER à Vienne.
25/04 : LA CHANSON DE FORTUNIO à Vienne, en allemand
08/06 : ORPHEE à Vienne, en français
10/06 : UNE DEMOISELLE EN LOTERIE, LA CHATTE METAMORPHOSEE
EN FEMME, à Vienne, en français
11/06 : MESDAMES DE LA HALLE à Vienne, en français
16/06 : LE PONT DES SOUPIRS à Vienne, en français
21/06 : LE MARIAGE AUX LANTERNES, UN MARI A LA PORTE à
Vienne, en français.
22/06 : VENT DU SOIR à Vienne, en français
25/06 : LA CHANSON DE FORTUNIO à Vienne, en français
29/06 : LES PETITS PRODIGES à Vienne, en français
06/07 : MONSIEUR CHOUFLEURY à Vienne, en français
08/07 : LA ROSE DE SAINT-FLOUR à Vienne, en français
29/07 : BARKOUF, extraîts, à Spa
04/08 : GENEVIEVE DE BRABANT à Berlin
Fin aôut : ORPHEE, LE PONT DES SOUPIRS, MESDAMES DE LA HALLE,
LA CHANSON DE FORTUNIO à Bruxelles (Théâtre du Parc)
Mi-sept. : LA ROSE DE SAINT-FLOUR, LE VIOLONEUX, TROMB-AL-
CA-ZAR à La Haye.
17/10 : MONSIEUR CHOUFLEURY à Vienne, en allemand
16/11 : LE VIOLONEUX à Vienne, en allemand
28/12 : ORPHEE à Budapest, en allemand
Un changement important se produit lors de la réouverture des Bouffes, le 14 septembre 1861 : Offenbach n'est plus directeur. Malgré six années de succès continu, les frais s'accumulent. "Offenbach abandonne la scène d'où l'opéra-bouffe, créé par lui, s'était élancé à la conquête du monde". Il restera néanmoins directeur artistique jusqu'en 1865, soulagé des soucis de la direction, pouvant se consacrer pleinement à la composition. Son théâtre lui reste fidèle, dirigé par Alphonse Varney, avec notamment la 300e des Deux Aveugles le 3 novembre, les créations de Monsieur Choufleury (14 septembre), de Apothicaire et Perruquier (17 octobre), etc. Resté à Paris, il dirige l'orchestre lors de la soirée donnée à l'occasion de la première pierre de l'Opéra, dans les salons du Grand Hôtel, le 5 mai 1862. 21 jours plus tard, la naissance de son fils Auguste lui procure une immense joie.
Durant l'été, l'élaboration des Bavards l'occupe ; tiré de Cervantès, cet acte adapté à la scène par Charles Nuitter, est une sorte d'opérette de cape et d'épée qui sera créée le 11 juin à Ems sous le titre Bavard et Bavarde, puis reprise, enrichie d'un acte supplémentaire, le 20 février 1863 aux Bouffes. Pense-t-il à ce moment à faire construire un nouveau théâtre ? : une demande est faite par écrit à Emile Péreire le 3 août : Vous ne doutez pas, Monsieur, du désir que j'ai de voir réussir notre petit projet.
Toujours durant ces mois d'été naît la collaboration avec Meilhac et Halévy : leur premier travail est l'élaboration d'un opéra-comique en 2 actes, Fédia ou La Baguette (l'idée vient sûrement d'Henri Meilhac), esquissé dès juin 1862, quelques semaines après la mort, à Nice, de Jacques-Fromental Halévy, l'oncle de Ludovic ; y a-t-il un rapport affectif entre ces événements ? Perrin accepte la pièce pour l'Opéra-Comique : est-ce grâce à Henri Meilhac, déjà joué en juillet de l'année précédente avec Les Bourguignonnes ? ; est-ce pour effacer l'échec de Barkouf ? Quant aux interprètes, le mystère subsiste. Il ne semble pas que cette pièce fût écrite pour des voix bien particulières comme ce sera le cas plus tard. Offenbach avance seulement quelques noms qui appartiennent à la troupe d'alors : Mmes Damoreau, Miolhan, et surtout Galli-Marié.
Durant l'été, à Etretat les premières difficultés surgissent : Offenbach trouve le deuxième acte moins musical que le premier et les "Couplets de la Baguette" sont difficiles à flanquer en musique. Après s'être rendu à Paris pour rencontrer Perrin, il retourne dans sa villa d'Etretat pour terminer la pièce. Le 5 août, le premier acte est terminé et Halévy donne au compositeur le second au cours d'un dîner. Cette difficulté à mettre ces vers en musique peut se comprendre en lisant ces quelques vers, seuls fragments qui nous reste de cet opéra-comique, pourtant entièrement composé :
Chantez et sonnez
L'homme est galant, la femme est sage
Le ciel donne au nouveau ménage
Santé, fortune et bon courage
Nous sommes encore très loin de Barbe-Bleue ou de La Périchole ! Finalement, les deux actes sont remis à plus tard, au début d'octobre. A la mi-novembre, l'ouvrage entre néanmoins en répétitions à l'Opéra-Comique, sous le titre provisoire de Fédia, chanté par Couderc, Warot, Ponchard, Lemaire, Davoust, Mmes Marimon et Casimir. Etait-ce trop difficile à chanter ? L'ouvrage est retiré puis tombe dans l'oubli jusqu'à l'hiver 1876-1877 où le compositeur redonne le manuscrit à ses librettistes : (...) ça vous sauvait de 25 000 Frs. de droits que vous aviez avec M. Koning. La pièce était injouable, vous l'avez complètement refaite, et vous en avez fait un bijou (...).
A Etretat, où il a coutume de se réfugier pour travailler, Offenbach règle avec humour les arrangements de son Papillon :
Par la présente, je donne pleins et entiers pouvoirs à Dame Taglioni et sur ma demande, de faire sur ma partition du Papillon, toutes tailles, coupes et autres, afin de donner moins d'airs à la susdite propriété. Par le soin de Les Bornes (qu'on y plantera), je suis certain que l'harmonie ne sera pas détruite. Les notes qui s'enlèveront et s'élèveront à une assez grande quantité, j'espère, seront à la charge de la demoiselle, quitte pour elle à se faire embarrasser par qui de droit. L'autorisation de ladite coupe est surtout donnée pour ne gêner en rien la vue et les vues de l'administration de la rue Drouot.
En foi de quoi je signe,
Jacques OFFENBACH
Si l'enlèvement des arbres est également nécessaire, le faire nuitterament .
Les Bouffes-Parisiens rouvrent leurs portes le premier octobre 1862 après une tournée européenne : Vienne, Bruxelles et le théâtre royal de La Haye. La 400e d'Orphée est atteinte le 18 décembre. De cette saison 1862-1863, retenons l'immense succès des Bavards dont plus de mille exemplaires de Chantez l'Espagne seront enlevés en quelques jours.
Alors que les Bouffes ferment le premier mai pour des travaux de reconstruction, Vienne attend Offenbach où les Fées du Rhin (Die Rheinnixe) doivent être montées. Nuitter, le librettiste français est lent à envoyer les textes :
(...)J'ai eu le malheur de vous laisser le 2° et le 3° actes des Fées. Naturellement, vous les gardez et je ne puis travailler. Hélas, mes moments sont plus que comptés. Renvoyez donc vite, vite (...)
Le 9 mai 1863 marque une étape importante et pourtant passée inaperçue : la première pièce écrite en collaboration avec Henri Meilhac et Ludovic Halévy est créée au Palais-Royal ; ce Brésilien est certes une "bêtise" pour Offenbach puisqu'il n'y écrit qu'un air, la Ronde du Brésilien . Il est curieux, qu'après avoir écrit tout un opéra-comique (La Baguette), qu'Offenbach revienne à son premier genre, la pièce à couplets. Sans doute l'a-t-il fait pour ses librettistes. Offenbach écrit sur ces paroles un air qui devient vite célèbre bien que son nom n'ait pas été porté sur l'affiche le jour de la première, le 9 mai 1863 :
Il la rencontra ru' du Bac.
Elle s'arma d'un front sévère,
Il voulut l'atteindre, mais crac !
Elle prit le quai des Lunettes,
L'impasse Saint-André-des-Arts,
La ru' des Vieilles-Haudriettes
Et tous les nouveaux boulevards ;
L'homme la suivait à quinz' pas
Et lui disait tout bas :
"Voulez-vous accepter mon bras ?"
La femme ne répondait pas,
Pa, ra, pa, pa, pa, pa, pa, pa...
II
Elle était un peu dur' d'oreille,
Mais elle avait l'esprit subtil.
Et pour fuir s'en fut, à Marseille,
Prendr' le paqu'bot des bords du Nil.
Sur les ruines de Carthage,
Elle vit pleurer Salammbô,
Et fit quatre fois à la nage
Le tour de l'îl' de Bornéo.
L'homme la suivait à quinz' pas,
Et lui disait tout bas :
"Voulez-vous accepter mon bras ?"
La femme ne répondait pas,
Pa, ra, pa, pa, pa, pa, pa, pa...
III
On les vit aux deux hémisphères,
Au nord, au midi, puis ailleurs.
Les enfants disaient à leurs pères :
"Quels sont donc ces deux voyageurs ?"
On les vit à Montmartre, en Suède
En Macédoine, au Kamtchatka,
On les vit sur la corde raide
Franchir le saut du Niagara !
L'homme la suivait à quinz' pas,
Et lui disait tout bas :
"Voulez-vous accepter mon bras ?"
La femme ne répondait pas,
Pa, ra, pa, pa, pa, pa, pa, pa...
IV
C'étaient des courses effrénées,
A faire pâmer un Anglais.
Ils marchèrent bien des années,
Sans pouvoir s'atteindre jamais !
Quand enfin au pont Notre-Dame,
Ils arrivèrent haletants,
Il était mort, lui, mais la femme
Etait mère de huit enfants !
Alors revenant sur ses pas,
Elle lui dit tout bas :
"Je veux bien prendre votre bras"
Mais l'homme ne répondit pas,
Pa, ra, pa, pa, pa, pa, pa, pa...
Cette ronde, mêlant le conte, le fantastique, narrant une histoire à l'intérieur même de la comédie a un succès immédiat : 500 exemplaires sont enlevés le 28 mai, jour de la mise en vente chez les éditeurs. Brasseur, pour qui la ronde est écrite, part la chanter en province pendant l'été. Le 20 septembre, les abonnés de la Revue et Gazette musicale de Paris reçoivent la Polka du Brésilien d'Arban. Cette pièce sera reprise régulièrement pendant des années au Palais-Royal.
En voici le résumé :
Dans son salon, mademoiselle Rafaëli, tout en examinant des gravures, devise sur la légèreté de l'amour aux côtés de sa servante Ninette ; elle est amoureuse de M. de Blanc-Partout, un directeur de théâtre qui a d'ailleurs refusé de recevoir un certain M. Greluche, de Belleville qui possède une superbe chansonnette comique à insérer dans le quatrième acte d'Antony , mais ce soupirant ne se montre plus depuis une quinzaine de jours. Selon Ninette, Greluche a une ennemie en la personne de mademoiselle Micheline, une actrice qui, elle-même, protège un certain Malicorne. Micheline serait-elle sa rivale?, s'exclame Rafaëli, se rappelant d'avoir vu la voiture de M. de Blanc-Partout arrêté devant sa maison. Avant de sortir, elle jure qu'il ne sortira pas d'ici sans avoir demandé sa main.
Voici justement Blanc-Partout, entrant sur la pointe des pieds avec les plus grandes précautions : il veut se cacher pour éviter le Brésilien de Rafaëli, car il pense que sa maîtresse a un terrible amant. Très déçu quand Ninette lui apprend qu'il n'en est rien, il veut sortir mais Ninette l'enferme. Resté seul, il nous apprend que ce qu'il aime dans l'amour est le danger ; grande est sa satisfaction lorsque Ninette lui avoue, tout en le poussant dehors par l'escalier de service, qu'il y a bien un Brésilien dans l'appartement.
Rafaëli, entrant, est ravie d'apprendre l'effet bénéfique de son invention sur Blanc-Partout ; elle avait deviné que le plus sûr moyen de le faire revenir était de le mettre à la porte. Le problème est maintenant de trouver un Brésilien ; on pense bien au notaire qui demeure au premier, mais voici Greluche qui sonne, entre, et salue ces dames avec une chansonnette "Une simple bergère" ; Rafaëli lui propose ce rôle de Brésilien, rôle qu'il accepte néanmoins. Il part s'habiller.
Micheline vient rendre visite à son amie : après quelques mots sur leur métier, Rafaëli lui apprend qu'elle préfère maintenant Acapulco (son Brésilien) à M. de Blanc-Partout : c'était donc vrai! : la calomnie de Micheline lui a bien servi pour rompre avec son amant. D'ailleurs paraît le Brésilien (Greluche), perruque et favoris noirs, teint cuivré, habillement riche et excentrique de couleurs voyantes, paré de bijoux et s'exprimant avec un fort accent étranger. Micheline doit partir sur un ordre brutal du Brésilien. Rafaëli félicite Greluche, lui qui joue les Brésiliens d'une façon étourdissante. Mais M. de Blanc-Partout doit arriver : c'est ce dernier qui a refusé de le recevoir, qui n'a pas voulu entendre sa chansonnette comique, c'est de lui que dépend son engagement. Or, il convient ici, lui rappelle la maîtresse de maison, de jouer les Brésiliens, pas de chanter.
On prépare l'entrée de Blanc-Partout par une scène simulée avec bris (réel) de vases ; celui-ci paraît, déguisé en coiffeur, veston râpé, étriqué, un peigne planté dans ses cheveux : il a imaginé cela pour voir ce Brésilien dont on lui parlait tant. La conversation s'engage violemment puis Greluche ordonne aux femmes de sortir car il tient à son idée : faire entendre au directeur Blanc-Partout, sa chansonnette comique ; il parvient à ses fins en lui faisant dire qu'un coiffeur, quand il a terminé sa journée, va au théâtre pour entendre des intermèdes, des imitations, mais aussi des chansonnettes comiques! Sur la reprise du refrain, ils dansent et tombent, l'un dans le canapé, l'autre sur une chaise près du guéridon. Blanc-Partout en est positivement charmé : ce Brésilien a de la voix (mieux que Malicorne), de la méthode (comme Descartes), du goût (comme Brillat Savarin) et de la distinction (comme Fronsac).
Devant Ninette et Rafaëli, Greluche, menaçant, déclare qu'un homme qui le trouve plein de goût, de méthode, de dons vocaux, ne peut pas être un coiffeur mais quelque personnage de distinction. Flatté, mais prudent pour ne pas trahir sa maîtresse, Blanc-Partout sort, non sans avoir demandé à Ninette de le cacher dans le boudoir.
Que faire de ce dernier? Pour l'amuser, Rafaëli conseille la chasse à l'homme. Une course effrénée se déchaîne dans l'appartement ; Blanc-Partout est heureux : "Je suis un homme aimé!..." ; c'est au milieu de ses bondissements que paraît Micheline, s'excusant de déranger... Elle fait entendre à Greluche que Rafaëli la trompe. Greluche, assis sur le canapé entre les deux femmes, promène de l'une à l'autre un regard charmé, et exprime sa joie par un cri sauvage : les deux femmes épouvantées sursautent et s'éloignent de lui.
Paraît Eugène, maître d'hôtel, qui n'est autre que Blanc-Partout re-déguisé, la moitié du visage caché par d'énormes lunettes bleues. Rafaëli appelle Adolphe. Tout en parlant du menu, il va et vient, au hasard, comme un aveugle, jusqu'au moment où les deux hommes se reconnaissent. Rafaëli avoue alors son stratagème ; Blanc-Partout accepte sa main ; Micheline prend le bras de Greluche et tous deux se dirigent vers la porte du fond.
Bien qu'étant un simple vaudeville mêlé de couplets dont seulement un est d'Offenbach, l'élément musical (sa chansonnette) est néanmoins au centre de l'intrigue et en constitue l'unité puisque tout tourne autour de l'interprétation de cette chansonnette par Greluche.
Le second semestre est consacré à la finition des Rheinnixe, à l'élaboration d'Il Signor Fagotto, et à la réalisation d'un pari : écrire, orchestrer et faire répéter un acte en huit jours à condition qu'on lui fournisse le livret ; il s'agit là de Lischen et Fritzchen, sur un livret de Paul Boisselot et chanté, à Ems, par Mlle Zulma Bouffar. La pièce sera reprise à Paris, légèrement modifiée, pour la réouverture des Bouffes, le 5 janvier 1864. Ce pari achevé, il revient aux Rheinnixe , tout en voyageant entre Paris et Vienne :
Soyez assez gentil et faites-moi faire de suite un dessin du dernier décor de notre opéra. j'en ai absolument besoin pour ici. Si vous croyez ne pouvoir l'avoir que dans une huitaine, ne l'envoyez pas sans me l'avoir montré (...)
Tout en réglant la mise en scène (la musique, chez Offenbach, est étroitement liée aux éléments de la mise en scène), les affaires ne sont pas oubliées :
(...) Mon grand opéra de Vienne est en répétitions et sera joué fin novembre. Mon opéra-bouffe en 3 actes, je pense, 15 jours après à Berlin. Les Bouffes donneront Les Géorgiennes (...) .
A peine revenu de Vienne, le 23 septembre, il repart pour Etretat par le train de minuit, sans avoir eu le temps de rencontrer Nuitter auquel il aurait voulu réclamer des modifications dans les Fées :
(...) Vous savez que Frantz arrivera avant Ulrich. Puis Ulrich arrivera en dedans, racontant en deux mouvements, qu'ils ont été trahis, qu'il a été sauvé par miracle, il sait comment. Il demande où est le prisonnier ou lui indique. Il dit qu'il va l'interroger, que sûr c'est lui le traître. Puisqu'il le leur livrera pour le prendre ou le fusiller. Il faut insister là-dessus. Cela donnera encore plus de force lorsque les soldats montrent qu'on leur livre Gottfried. Il faut que la nuit de la trahison, presque tous leurs camarades meurent, entraînés dans le Rhin. Il faut faire frémir de colère les soldats.
Voyez aussi la scène entre Edwig et Ulrich. Il ne faut pas qu'elle lui avoue d'abord la mort de son enfant. Je vous en ai déjà parlé à Paris, mais c'est surtout l'entrée de Frantz et d'Ulrich qu'il me faut. Il pourra peut-être leur dire de se méfier du livreur (des femmes en blanc) que, si jamais ils en rencontraient, de tirer dessus, comme sur de simples mortelles. Cela donnera toujours plus de raison pour la livraison des prisonniers de la fin (...) .
De retour à Ems, le 12 octobre, son périple d'automne se termine par Francfort où il assiste à la douzième représentation des Bavards, le 21 décembre, avant d'arriver à Paris trois jours après pour surveiller les répétitions de Lischen et Fritzchen et de L'Amour chanteur.
Après l'ouverture de la nouvelle salle des Bouffes, Offenbach repart pour Vienne où sa majesté l'empereur d'Autriche lui accorde, le 15 janvier, une audience privée ; elle daignera recevoir la dédicace de son grand opéra Die Rheinnixe, créé enfin le 8 février 1864 à l'Opéra de Vienne. Souffrant, c'est de son lit que l'auteur prend connaissance de son succès. Le 11, Il Signor Fagotto triomphe au Carl-Theater et le 15, Une Demoiselle en Loterie, augmentée de sept morceaux inédits, est créée au Théâtre An der Wien.
Où se situe Offenbach après l'immense succès des Géorgiennes du 16 mars ? Il l'explique lui-même dans une célèbre lettre-réponse à Bourdin, directeur du journal L'Autographe :
Je suis venu au monde à Cologne ; le jour de ma naissance, je me rappelle parfaitement qu'on me berçait avec des mélodies.
J'ai joué toutes sortes d'instruments, un peu du violoncelle, beaucoup. Je suis arrivé à Paris à l'âge de 13 ans. J'ai été au Conservatoire comme élève, à l'Opéra-Comique comme violoncelliste, plus tard au Théâtre-Français comme chef d'orchestre.
J'ai frappé avec courage, mais vainement, pendant une dizaine d'années, à la porte de l'Opéra-Comique pour me faire recevoir un acte. j'ai créé alors le théâtre des Bouffes-Parisiens : dans l'espace de sept ans, je me suis reçu, monté et joué une cinquantaine d'opérettes. J'ai abdiqué, comme directeur, il y a deux ans. Comme compositeur, j'ai commencé par Les Deux aveugles, et je viens de finir par les Géorgiennes.
Il me sera beaucoup pardonné parce que je me suis beaucoup joué. Je suis français depuis trois ans, grâce à l'Empereur qui a daigné m'accorder mes lettres de grande naturalisation : j'ai été nommé chevalier de la Légion d'Honneur il y a deux ans.
Je ne vous parle ni de mes nombreux succès ni de mes quelques chutes : le succès ne m'a jamais rendu fier, la chute ne m'a jamais abattu. Je ne vous parlerai jamais de mes qualités, ni de mes défauts. J'ai pourtant un vice terrible, invincible, c'est de toujours travailler. Je le regrette pour ceux qui n'aiment pas ma musique, car je mourrai certainement avec une mélodie au bout de ma plume (...)
La journée du premier avril 1864 décide du changement de direction dans la vie du compositeur ; convoqué à la Société des Auteurs Dramatiques pour le renouvellement du traité des Bouffes, il apprend que son théâtre n'est plus tenu de jouer chaque soir au moins de pièces de lui. cette décision est confirmée dans la séance du 29 mai. Dès lors, Offenbach se tourne vers un autre théâtre : les Variétés.
Ces dernières s'étaient mises au genre de l'opérette, remarquant que c'était un bon moyen de remplir les caisses...
RETOUR AU SOMMAIRE CHAPITRE SUIVANT © Philippe Goninet 2001