1.4. LES VARIETES ET LE GIGANTESQUE SUCCES

 

 

1.4.1. 1864 - 1866

 

La condition sine qua non de l'immense popularité d'Offenbach est la publication, le 6 avril 1864, d'un décret annonçant la liberté des théâtres ; l'Empereur, dans son discours d'ouverture des chambres, le 5 novembre 1863, avait déjà prédit la suppression prochaine des privilèges de théâtre. Cette libéralisation correspond aussi à ce que les historiens considèrent, dans le domaine politique, comme le début de la décadence de l'empire.

La Succession Bonnet, vaudeville pour lequel Offenbach écrit la "Ronde du Notaire", est la dernière pièce d'Offenbach écrite avec De Morny ; après la première, dans les salons de la présidence du Corps Législatif, le 14 avril 1864, l'auteur d'Orphée élabore, avec Meilhac et Halévy, le deuxième grand succès de sa carrière - La Belle Hélène - d'abord à Etretat, puis à Ems d'où il revient le 25 juin, venant d'être nommé membre honoraire de la société Concordia de Vienne et après avoir entendu ses pièces au Kursaal . Le 18 juillet, à Paris, le plan de bataille est dévoilé : 

Me voilà revenu, après avoir passé tout un mois à Ems. J'avoue que j'ai pour Ems une prédilection toute particulière ; j'y puise à la fois santé et une certaine inspiration. C'est à Ems que j'ai fait une grande partie d' Orphée et un peu de Fortunio et beaucoup des Bavards : vous voyez que j'ai des raisons d'aimer ce charmant pays.

Puis, Ems me plaît aussi par la simplicité qui y règne encore. Ems est un peu aux eaux de Baden ce qu'Etretat est à Trouville, Dieppe, Cabourg. Le luxe, ni les jeunes personnes sans ouvrage ne l'ont encore envahi.

Notre ami Briguiboul, l'oncle du jeune et déjà remarquable peintre de ce nom, y tient le sceptre des plaisirs. Bals, concerts, spectacles, tout s'y trouve : l'opérette, comme les années précédentes, y jouit d'une grande faveur. Avec le répertoire si varié de ce genre de spectacle, Ems a eu aussi deux primeurs : l'une, Le Soldat magicien ou Le Fifre enchanté, l'autre, Jeanne qui pleure et Jean qui rit, ont obtenu un vrai et grand succès (...) L'hiver prochain, Paris dansera comme un enragé sur ces motifs et les airs seront immédiatement sur tous les pianos

 

 

D'Ems, Offenbach revient à Etretat à la fin de juillet, joue exceptionnellement du violoncelle pour la traditionnelle fête de famille du 14 août, puis rentre à Paris le 6 septembre pour recevoir, de Ludovic Halévy, le deuxième acte de La Belle Hélène, repart s'installer pour quelques semaines à Vienne d'où il terminera cette pièce. A Vienne, ses intérêts sont énormes : Croquefer est joué le premier octobre, dirigé par l'auteur, Les Géorgiennes le cinq. Il ne rentre à Paris que le dix octobre afin de présider aux répétitions de La Belle Hélène. Le lendemain, le premier acte est donné à la copie ; le 14, la musique est répétée ; mais, avec Halévy absent à son tour, Offenbach ne peut travailler : "tu me manques absolument, et je ne peux rien faire du 3°e acte sans toi" . Après de houleuses répétitions, la première a lieu le 17 décembre. Un peu à l'image d'Orphée, le sacrilège de toucher aux dieux grecs fait scandale et les recettes atteignent des sommets inégalés (les 25 premières représentations réalisent une somme de 97 224 F., soit à peu près 1 847 256 de nos francs actuels. Cette pièce, à partir de laquelle naissent deux ruptures (Hervé avec les Variétés, Offenbach avec les Bouffes), inaugure la fructueuse collaboration avec Meilhac et Halévy, créant un genre inconnu jusqu'alors.

Il convient de s'arrêter un moment sur cet opéra-bouffe, considéré comme un modèle du genre. Selon Halévy, le titre devait être : La Prise de Troie. Cette ébauche, s'inspirant encore des esquisses de 1860, est bien vite dépassée. La grande habileté des librettistes est de s'éloigner du texte d'Homère : les dieux disparaissent en tant que personnages de la pièce pour laisser la place à des héros bien réel tels qu'Agamemnon, Calchas, les deux Ajax, le bouillant Achille, Hélène, Parthœnis et Lœna, Oreste et Pylade, etc..., un rôle comme celui de Vénus, disparaissant.

L'autre nouveauté est que l'on pense à l'interprète d'abord ; vraisemblablement le 21 juin 1864, nos trois auteurs se rendent chez Hortense Schneider, brouillée alors avec le directeur du Palais-Royal, Dormeuil-Plunkett, laquelle accepte finalement le rôle d'Hélène. A Ems, le 2 juillet, le premier acte est pratiquement terminé et, phénomène nouveau, "il est extrêmement bien venu", contrairement aux difficultés rencontrées dans La Baguette ; ont-ils inauguré une nouvelle manière de travailler, davantage basée sur la musicalité du vers ?

L'idée du concours, au premier acte, devait se terminer par une chanson, venant s'ajouter à la moralité, à la facétie et au calembour. Ce principe scénique - deux ou trois personnages essayant de la chanter - devait être une parodie du Tannhäuser. Le lendemain, Offenbach précise que la pièce peut être finalement écrite pour les Variétés tout en réclamant le deuxième acte. Le 13 juillet, seul le final est achevée : "c'est la chose essentielle" précise-t-il . Sans doute, ses préoccupations l'empêchent de travailler, comme il l'expose à sa femme :

A 6 h. 1/2, je me suis levé et j'ai bu.

A 9 heures, Désiré et Jean-Paul sont venus pour prendre une leçon sur Jeanne.

A 10 heures, j'ai assisté à la répétition générale de Fortunio.

A 11 heures, déjeuner.

A midi, répétition du Soldat.

A 2 h. 1/2, visite de M. de Talleyrand, le ministre de

France à Berlin qui m'avait prié d'aller

le voir pour me présenter à sa femme.

A 4 heures, mon bain.

Il est 5 heures : j'écris à toi.

A 6 heures, je dîne.

Ce soir, à 7 h. 1/2, ensembles de Jeanne et du Soldat chez moi..

 

Rentré à Paris lundi 18 juillet, il ne dévoile rien de sa pièce dans l'interview qu'il donne à Villemessant ; elle ne sera reçue que le 18 octobre au théâtre de M. Cogniard. Puis, à la fin du mois, Halévy vient à Etretat pour travailler quelques jours, au milieu des amis invités. Le 25 août, les autres actes sont derechef demandés, tout en rappelant encore l'effet immense du finale. L'a-t-il retouché, est-ce une seconde version par rapport à celui du 13 juillet ? L'examen du texte donné à la commission de Censure révèle d'extraordinaires divergences par rapport à ce qui a été imprimé ; dans cet acte, par exemple, les rois ne se présentaient pas eux-mêmes, mais étaient introduits par Oreste dont la part de chant était très importante :

chœur

Voici les rois de la Grèce

Il faut que le chœur s'empresse

De les nommer par leur nom.

Ça, peuple, faisons silence,

Et que l'un de nous commence

Cette énumération.

Oreste

Voici le mari d'Hélène

Le roi Ménélas

Notre jeune souveraine

N'en fait pas grand cas.

Et vous verrez que la reine...

Mais n'anticipons pas...

Voici le mari d'Hélène,

Le roi Ménélas.

chœur

Voici le mari d'Hélène,

Le roi Ménélas.

(entre Achille)

Oreste

Voici le bouillant Achille,

Le grand myrmidon,

Combattant un contre mille

Grâce à son plongeon.

Il aurait bien l'esprit tranquille

N'était son talon.

Voici le bouillant Achille

Le grand Myrmidon.

chœur

Voici le bouillant Achille

Le grand Myrmidon.

(entre Agamemnon)

Oreste

Le roi barbu qui s'avance

C'est Agamemnon,

Et ce nom seul nous dispense

D'en dire plus long.

Car on a tout dit je pense

En disant ce nom.

Le roi barbu qui s'avance,

C'est Agamemnon.

chœur

Le roi barbu qui s'avance,

C'est Agamemnon.

(entrent les deux Ajax)

Oreste

Ces deux rois pleins d'arrogance,

C'est les deux Ajax,

Etalant avec jactance

Leurs doubles thorax,

Parmi le fracas immense

Des cuivres de Sax.

Ces deux rois pleins d'arrogance,

Ces les deux Ajax.

chœur

Ces deux rois pleins d'arrogance,

Ces les deux Ajax.

(fin du défilé).

Ce n'est qu'au début de septembre qu'Offenbach peut enfin avoir une idée du second acte : le "Duo" est écrit le 5, mais sans les paroles. Deux couplets chantés par Pâris le précédaient (cf. ci-dessous). Il rentre mardi 6 à Paris, à 4 h. 20 précisément, pour assister à la lecture qui se passe le lendemain. Halévy a déjà pensé à l'éditeur du livret, Michel Lévy, et confirme le rôle de Schneider en Hélène.

Le travail a-t-il avancé ? Le 23 septembre, Offenbach est contraint de se rendre à Vienne où des intérêts très sérieux l'attendent : reprise des Rheinnixen, du Pont des Soupirs, d'Orphée aux Enfers, de Croquefer et création, le 5 octobre, des Géorgiennes. Le 28, il recommande à ses librettistes de lire jeudi 6 octobre ou le samedi suivant. Quant aux interprètes, rien n'est définitif : Schneider n'est pas totalement décidée et le rôle d'Oreste sera confié de préférence à Mlle Léa Silly, possédant davantage de moyens vocaux que Mlle Georgette Vernet. Deux jours après, on apprend que Calchas doit être joué par Couder : il faut absolument Couderc pour le rôle de Calchas, il a une des meilleures voix de là-bas.

La presse annonce la future représentation de L'Enlèvement d'Hélène à la fin de septembre. La lecture est faite le 11 octobre ; Pâris doit être joué par Dupuis, Ménélas par Hervé qui vient de signer un engagement de trois ans aux Variétés. Mais, à la mi-octobre, on apprend que ce dernier est remplacé par Kopp ; de même, Mlle A. Marly, engagée pour jouer Parthœnis, ne sera pas agréée. Le 6, quatre jours avant de rentrer à Paris, on apprend comment La Belle Hélène va être achevée : il apportera le premier acte au complet à la copie le 10, ce qui permettra aux acteurs de commencer d'apprendre leurs rôles ; le deuxième acte pourra être prêt vers le 13, puisque tout est déjà presque composé ; quant au dernier, il sera fini vers le 16.

Vendredi 14, les rôles sont inversés : Offenbach sort de la répétition, mais un librettiste, Halévy, est absent et sans lui, le compositeur ne peut travailler ; voilà avouée un nette préférence. La suite des travaux scéniques et les anecdotes s'y référant ont été abondamment développées : des questions de prosodie ("Il nous faut de l'amour" ) sera retenu, plutôt que l'idée première, ("ll nous faut d'l'a-amour" ), des rivalités d'actrices"(entre Léa Silly et Hortense Schneider) et le remaniement musical, deux jours avant la première, de l'air de Dupuis ("Au Mont Ida..." ) qui n'avait pas plu au chanteur.

Cette première pièce restera le modèle par excellence de l'opéra-bouffe dont le succès ne cessera de grandir ; Gérard fait publier la partition chant-piano au début de février 1865 et ce premier tirage est enlevé le jour même de la mise en vente. Le couple impérial assiste à la 47e représentation, le 9 février. Les 25 premières produisent une recette de 97 224 F. La centième est atteinte le 30 mars 1865, la 250e, le 1er février 1867.

Il est permis de penser que la pièce jouée le jour de la première diffère beaucoup de celle qui a été finalement gravée par les éditeurs ; l'examen du livret de censure donne une idée de l'état originel de la pièce. Dès le chœur d'entrée, les paroles étaient différentes :

VERSION ORIGINELLE VERSION IMPRIMEE
Du caprice des flots, fille capricieuse, Vers tes autels, Jupin, nous accourons joyeux.
Ecoute nous ! Vénus aux blonds cheveux A toi nos vœux !

Dévoués tour à tour à ta course amoureuse Nous voici tous

Par la main des bergers et par celle des dieux. A tes genoux !

Suivaient ensuite deux couplets dits par une jeune fille, couplets non imprimés dans le livret, mais seulement dans la partition chant-piano :

Accepte nos offrandes Accepte nos offrandes

O reine de Cythère Père des immortels.

Ce lait pur, ces guirlandes, Accepte nos offrandes

Ces myrthes et ces lys. Pour parer tes autels.

 

Accepte ces corbeilles Accepte ces corbeilles

De joncs et de roseaux De joncs et de roseaux

Et ces grappes vermeilles Et ces grappes vermeilles

Et ces deux tourtereaux Et ces deux tourtereaux.

 

Reprise du chœur Reprise du chœur.

De même, le premier air d'Hélène (scène 4 "Amours divins, ardentes flammes" ), que précède le chœur "C'est le devoir des jeunes filles" était doté d'autres paroles :

Ecoute-nous, Vénus la blonde, Adonis, nous versons des larmes

Vénus, maîtresse d'Adonis, Sur ton sort !

Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde, Et toi, Vénus, vois nos alarmes,

Recommande nous à ton fils. L'amour se meurt, l'amour est mort !

chœur

Ecoute-nous Vénus, Vénus la blonde,

Recommande nous à ton fils.

Hélène

N'est-ce pas, ô folle déesse Amours divins, ardentes flammes,

Que c'était un rude chasseur ? Vénus ! Adonis ! gloire à vous !

A la chasse, il allait sans cesse, Le feu brûlant nos folles âmes,

De la chasse vint son malheur ! Hélas ! ce feu n'est plus en nous !

Tu lui disais : "reste de grâce, Ecoute-nous, Vénus la blonde,

Ne sois donc pas si grand chasseur, Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde.

Tout ce temps que te prend la chasse

Est perdu pour notre bonheur".

Jo Jœan ! Jo Jœan !

Chantons Vénus et son amant !

 

Un jour, un sanglier barbare Les temps présents sont plats et fades

Voyant passer ton fol amour Plus d'amour ! plus de passion !

Saute sur lui sans crier gare. Et nos pauvres âmes malades

Et le déchire méchamment. Se meurent de consomption !

Cette anecdote est un emblême Ecoute-nous, Vénus la blonde,

Que l'on peut expliquer ainsi : Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde.

Adonis, c'est l'homme que l'on aime,

Le sanglier, c'est le mari.

Jo Jœan ! Jo Jœan !

Chantons Vénus et son amant !

La texte et la musique sont entièrement recomposés ; de plus, le sens mythologique initial a complètement disparu, remplacé par une interprétation plus moderne.

A la scène 6, Oreste apparaissait accompagné de Pylade, rôle mineur puisqu'il ne chante pas et ne dit que quelques répliques après l'air d'Oreste ("Au cabaret du labyrinthe") dont le second couplet ("Regardez ces petits nez roses") est devenu le troisième dans la partition imprimée chant-piano tout en étant absent du livret.

Après les couplets des rois, cités ci-dessus, le chœur final était davantage développé :

Va, suis, Ménélas, Pars pour la Crète

La voix du destin Va, pars, que rien ne t'arrête,

Qui te mène, hélas ! Ni flots ni tempête...

Au pays crétain. Gagne, Ménélas, le pays lointain,

Des dieux interprètes, Où te mène, hélas, la voix du destin !

L'oracle décrète

Va, pars pour la Crète,

Que rien ne t'arrête,

Ni flots ni tempête,

Va, pars pour la Crète,

Que rien ne t'arrête,

La galère est prête,

Quoique ça t'embête.

Va, pars pour la Crète,

Va, sois, Ménélas,

La voix du destin,

Qui te mène, hélas !

Au pays crétain !

Au second acte, le rôle de Bacchis était davantage développé avec un couplet intercalé entre le chœur ("O reine en ce jour" ) : 

Pour un mari c'est flatteur

Mais cette excessive pudeur

Va vous exposer aux remarques

De ce quatre-vingt de monarques.

Donc...

La scène du jeu (scène 5) était entièrement chantée ; avant l'actuel commencement (n°13 de la partition "Vous le voyez, j'ai trois" ), se trouvait ce passage, supprimé par la suite à Paris, mais conservé en partie dans la version allemande :

Gloire à l'oie !

Quel beau jeu que ce jeu là.

Gloire à l'oie !

Dans trois mille ans on y jouera

Gloire à l'oie !

Encore à ce beau jeu là

Gloire à l'oie !

Puis Calchas évoque les dieux :

Tous

Ô fortune, à ton caprice,

Viens, je livre mon destin,

Jupiter, sois-moi propice,

Voilà le coup de la fin.

Calchas

Au bon Calchas qui tremblotte

Brûlant d'ardeur pour le gain

Fais empocher la cagnotte

Ô Jupiter souverain

Tous

Ô fortune...

Calchas (à part)

Il est bon d'invoquer les dieux,

Mais les aider vaut mieux encore !

Chœur

A vous, Calchas, à vous !

Calchas

Je crois

Que pour gagner il me faut trois !

Tous

Il vous faut trois !

Calchas (tournant le dos)

Voici le dix

Le cinq, le neuf et puis le six.

Où diable ai-je donc fourré le trois ?

Tous

Eh bien, Calchas ?

Agamemnon

N'était le prestige sacré,

Dont un augure est entouré,

Je soutiendrais sur ma parole

Que le grand augure nous vole.

Chœur

N'était...

Calchas

Vous le voyez...

 

Au cours de la scène 10, avant le duo du rêve, Pâris chantait deux couplets en contemplant Hélène endormie :

Je la vois, elle dort, le vent du soir caresse

Sa divine beauté ;

Son abandon trahit sa langoureuse ivresse

De cette nuit d'été.

Je resterais ainsi, perdu dans ma tendresse,

Jusqu'au lever du jour,

Expirant à tes pieds, ô ma douce princesse,

De langueur et d'amour.

Vous me croirez

Si vous voulez

Mais ça me rend rêveur

Oui, tout rêveur

Parole d'honneur

 

Ah ! qu'il est doux de voir une femme endormie

Dans un rêve charmant !

Et d'écouter les mots que sa lèvre ravie

Murmure doucement.

Approchons... mais voici que je tremble et m'arrête,

Je ne sais pourquoi.

Il fait nuit, je suis seul, Ménélas est en Crète

Et Vénus est pour moi.

Vous me croirez

Si vous voulez

Mais ça me rend rêveur

Oui, tout rêveur

Parole d'honneur

Pour la réveiller, il prend une boucle des cheveux d'Hélène et la caresse. Enfin, le finale de ce deuxième acte était écrit tout autrement, composé différemment, après les couplets d'Hélène "Et voilà comme" :

Argument exquis

Sachons, bien que gris,

Sauver la morale,

Et jetons Pâris

Hors de ce logis. Ménélas (aux rois)

Soit, mais vous devez me venger

De celui qui m'ose outrager !

Agamemnon (à Pâris)

Va-t'en, jeune enjôleur,

Ta conduite me fait horreur !

Pâris

M'en aller tout seul sans Hélène !

Alors, messeigneurs, il faudra

Pour l'enlever que je revienne !

Hélène (à Pâris) Hélène

Ah ! je crains une horrible scèneVa-t'en, va-t'en, mon amour te suivra !

Va-t'en, j'ai peur.Je crains leur fureur ;

Va, dérobe à leur colère,

Mon fier séducteur,

Cette tête qui m'est chère !

Pâris Pâris

Ne craignez rien, princesse HélèneJe ne vous crains pas

J'ai ma valeur.Et je ris de votre outrage,

Car dans les combats

J'ai su prouver mon courage.

Les rois Les rois

Pourtant la honte et l'outrageUn vil séducteur

Toi qui vint sur ce rivageNous insulte et nous outrage !

A notre damEn Grecs pleins de cœur,

Séducteur, lâche ta proieFaisons-lui plier bagage. (...)

Et retourne vite à Troie

Fils de Priam !

Pars, ou bien redoute

Les bras que voilàFile, file, file

Allons vite, en routePlus vite que ça,

Plus vite, en route,Car je sens la bile

Plus vite que ça ! Qui me monte là.

Pâris Pâris

Vénus m'a dit : va devant toiA Pâris on n'a jamais dit : file !

Et parmi les femmes du mondeEt je sens aussi la

Prends la plus belle et la plus blondeBile, bile, bile, bile

De par Vénus, son amour est à moi.Qui me monte là. (...)

Tous

Pourtant la honte...

Pâris Pâris

Ah ! je ris de cet outrageJe ne vous crains pas

Je quitterai ce rivageEt je ris de votre outrage

A votre damCar dans les combats

Je ne lâche pas ma proieJ'ai su prouver mon courage !

Je veux l'emporter à Troie

Près de Priam

Point je ne redoute

Les bras que voilà.

Veut me mettre en route

Quand il me plaira !

Hélène

Ah ! craignez que cet outrage

N'exaspère son courage

A votre dam

Il ne veut lâcher sa proie

Il veut m'emporter à Troie

Près de Priam !

Point il ne redoute

Ces bras que voilà.

Veut se mettre en route

Quand il lui plaira !

Du dernier acte, outre les nombreuses modifications du texte parlé, l'agencement différent des scènes, retenons la première version, de la ronde d'Oreste :

Lorsque Vénus est en colère Vénus au fond de notre âme

Les maris A mis un feu dévorant.

En tous pays sont d'ordinaire Malgré cette ardente flamme,

Fou marris. S'il est un mari voulant

Par le courroux de l'immortelle Pour lui seul garder sa femme

Est un feu Nous lui dirons en chantant :

Qui rend chaque femme infidèle

Plus qu'un peu.

Voilà le tableau de la Grèce

A présent.

Profitons-en, folle jeunesse,

En avant,

S'il est un esprit rétrograde

Dont l'humeur

Soit de protester : A Leucade A Leucade l'empêcheur !

Le gêneur ! A Leucade le gêneur !

 

On s'aime, on se prend, on se quitte Agamemnon, mon cher père,

En riant Est tout triste de cela.

L'amour naît et meurt tout de suite Il dit que son caractère

C'est charmant ! L'oblige à crier : Holà !

C'est une immense bacchanale Nous lui répondrons : Papa,

De plaisir.

On me dira que la morale

Doir souffrir

Mais puisque Vénus elle-même

En courroux

Nous l'ordonne... il faut bien qu'on aime

Aimons-nous.

S'il est un esprit rétrograde

Dont l'humeur

Soit de protester : A Leucade A Leucade l'empêcheur !

Le gêneur ! A Leucade le gêneur !

Quant au finale, il n'est pas comparable à la version définitive ; beaucoup de versions ont existé pour ce finale ; voici une troisième manière de dénouer cette intrigue :

Pâris

Je vais lui parler.

Ménélas

Mais que lui direz-vous ?

Pâris

Les dieux vont m'inspirer.

Hélène (reconnaissant Pâris)

Pâris ! quoi, vous, Pâris !

Pâris (bas)

Silence !

Hélène (bas)

J'ai compris.

Pâris (bas)

Partirez-vous ?

Hélène (haut, à Ménélas)

Je partirai, seigneur.

Ménélas (ravi)

Elle part ! quel bonheur !

chœur

En barque, en barque pour Cythère

Et vogue, et vogue, la galère !

(Hélène, Pâris et Calchas vont sur la galère)

Pâris (sur le navire, donnant le signal du départ)

La barre au vent, le timonnier

Avant partout

Amarrez, larguez le grand hunier

Et lâchez tout !

(La galère s'éloigne, le peuple regarde. Tout-à-coup, un grand cri dans la foule)

Le Peuple

Allons bon, encore du nouveau

Quelle aventure

Ils viennent de jeter à l'eau

Le grand augure !

Les Rois

Le grand augure !

Le Peuple

Le voici ! le voici !

Calchas (rentrant)

Cet augure menteur ! c'était lui ! c'était lui !

Le Peuple

Qui, lui ?

Calchas

Mais Pâris !

Ménélas

Quoi, Pâris...

Calchas

Oui, Pâris, et vers Troie

Ainsi qu'il l'avait dit, il emporte sa proie !

Chœur

Aux armes ! Il faut nous venger

De cet insolent étranger !

Ménélas

Eh bien ! Vénus, te voilà satisfaite... Je suis... ce que je suis ! l'infortune est complète !

Les Rois ( à Ménélas)

Ne crains rien, nous te vengerons

Et tôt au tard nous la rattraperons !

Hion ! Hion !

Malheur à toi, prince félon !

Hion ! Hion !

Voici finalement le résumé de cette pièce tel qu'il a été imprimé, tel qu'on le connaît de nos jours :

L'acte premier est sous-titré : l'Oracle. Nous sommes à Sparte, sur une place publique avec, au fond, le temple de Jupiter. Au lever de rideau, des hommes et des femmes présentent leurs offrandes, inclinés devant le temple (Chœur "Vers tes autels, Jupin, nous accourons joyeux"). Sa porte s'ouvre : suivi de Philocome, son serviteur, paraît Calchas, le grand augure qui cache mal son mécontentement devant ces offrandes, se rappelant avec nostalgie l'ancien temps des troupeaux de bœufs et de moutons. Cependant, tous les dieux ne sont pas ainsi abandonnés : le culte de Vénus connaît actuellement une vogue sans pareille ; on apprend que, grâce au berger Pâris, Vénus a battu Junon et Pallas dans le concours du Mont Ida.

Une rude journée attend Calchas ; la fête d'Adonis se prépare et son tonnerre va lui être utile : "Il n'y a pas d'oracle sans tonnerre" . Le forgeron Euthyclès le lui apporte justement ; ce dernier avait été retardé par le bouillant Achille qui lui avait commandé une bottine cuirassée pour son talon.

Tous deux disparaissent dans le temple, tandis qu'entrent Hélène, "notre gracieuse souveraine" , accompagnée des pleureuses d'Adonis (Chœur "C'est le devoir des jeunes filles") ; Hélène se lamente sur la mort de l'amour ("Amours divins, ardente flamme"). Pendant ce temps, les pleureuses gravissent les marches du temple où elles sont reçues par Calchas. Hélène souhaite obtenir des explications sur l'affaire du mont Ida : "Est-il vrai que, pour remercier ce berger, Vénus lui ait promis l'amour de la plus belle femme du monde ? ...". Ceci étant bien la vérité, elle se sent une nouvelle fois frappée par la main de la fatalité ( elle est la plus belle femme du monde) et va devoir tromper son mari, le roi Ménélas.

Ils sont interrompus par l'arrivée bruyante d'Oreste, entouré de joueuses de flûte, de danseuses, et de deux "cocottes", Parthœnis et Lœna. Ils enveloppent Calchas tandis qu'Hélène s'esquive. Le fils d'Agamemnon, venu simplement présenter le grand augure à ses deux amies ("Au cabaret du Labyrinthe"), apprend la nouvelle de la fête d'Adonis, présidée par sa tante Hélène. Après avoir essayé d'entrer dans le temple, puis avoir vertement critiqué les institutions, ils s'éloignent en chantant.

Le sacrifice peut enfin se dérouler, ayant été interrompu par Hélène, puis Oreste. Mais voici Pâris, rejoint peu après par une colombe apportant la lettre de Cythère. Agacé, puis intrigué, Calchas lit la lettre lui ordonnant d'aider ce faux berger. En échange de cette aide, Calchas le prie de lui donner un "léger aperçu" du concours du Mont Ida ("Au Mont Ida, trois déeeses").

Hélène sort du temple ; frappée par la beauté du jeune homme, elle est toublée comme s'il allait se passer quelque chose de fatal. Après l'avoir questionné, elle part se préparer pour la fête.

Le grand cortège d'Agamemnon envahit la scène : le roi des rois est escorté des autres monarques qui se présentent successivement : les deux Ajax, le bouillant Achille, Ménélas... Cette journée est consacrée aux choses de l'intelligence : le concours comprend trois épreuves (une charade, un Fcalembour et des bouts-rimés) dont il s'avère rapidement que seul le berger Pâris est capable de les élucider. Hélène comprend enfin qu'il n'est autre que le fils du roi Priam. Ce prince troyen, non content de ce succès, demande à son complice Calchas, d'éloigner Ménélas. Un formidable coup de tonnerre annonce à la terre que Jupiter va parler à travers le grand augure : Ménélas devra aller passer un mois dans les montagnes de la Crète.

 

L'acte deuxième est consacré au jeu de l'oie, au milieu d'une salle, dans les appartements particuliers de la reine. Hélène s'habille pour le souper, aidé de Bacchis, sa suivante. On entend au loin les rois, dans la galerie de Bacchus. Pour résister aux charmes de Pâris, elle choisit une robe, claquemurant sa grâce et sa beauté. Le prince va entrer. Avant de le recevoir, elle se recueille devant un "tableau de famille" ("Dis-moi, Venus, quel plaisir trouves-tu à faire ainsi cascader la vertu ? "). Aux avances de Pâris, Hélène répond par un refus formel. Déçu mais confiant, il se retire, promettant d'user de la ruse.

Les rois prennent possession de la salle pour le jeu. Calchas gagne en trichant et se voit poursuivi par tous. Hélène reste seule, rejoint par Calchas qui, finalement, a rendu la moitié de ses gains. La nuit tombe ; la reine est lasse, contrariée d'avoir rejeté celui qu'elle aime malgré tout. Elle demande un songe bienfaisant à Calchas, un rêve qui lui ferait voir ce Pâris, "ce Pâris que je fuis, ce Pâris que j'adore". A cet instant, paraît un esclave qui n'est autre que ce dernier... Calchas le laisse seul avec la reine qui croit être dans un rêve (duo "c'est le ciel qui m'envoie").

Le réveil est quelque peu brutal : Ménélas rentre de Crète. Hélène découvre que cela n'était pas un rêve. Outré, Ménélas appelle les rois et veut savoir la vérité. Légèrement gris, les convives ordonnent à Pâris de filer (chœur "Un vil séducteur nous insulte et nous outrage"), non sans qu'Hélène lui reproche de rentrer sans prévenir (couplets "Un mari sage est en voyage...").

 

Le dernier acte se passe à Nauplie, au bord de la mer. La scène est animée : les uns jouent, les autres se promènent (chœur "Dansons ! , aimons ! "). Oreste chante son désespoir : Vénus a mis au cœur des femmes de la Grèce un mal qui fait que les maris quittent leur femme et inversement (ronde "Vénus au fond de notre âme"). La conversation s'oriente naturellement sur Hélène qui arrive justement, suivie et harcelée par son mari qui veut l'explication de la phrase : "Oh ! mais alors, ce n'était pas un rêve ? "; agacée, excédée, Hélène lui répond ("Là vrai, je ne suis pas coupable") puis se retire majestueusement en lui lançant : Je vous ferai crier pour la réalité !

Les rois se retournent d'ailleurs contre lui : il est responsable de la colère de la déesse. On lui décrit l'état de la Grèce (trio "Lorsque la Grèce est un champ de carnage"). Refusant de s'immoler, Ménélas a choisi un moyen pour apaiser Vénus : il a fait venir son grand augure. Celui-ci aborde au même moment avec sa galère (chœur "La galère de Cythère") et descend, entouré de petits amours, devant la foule prosternée : "Je suis gai, soyez gai, il le faut, je le veux". Il explique que, pour calmer la déesse, la reine devra effectuer un pélerinage à Cythère où elle sacrifiera de sa main, cent génisses blanches. Ménélas accepte. Hélène paraît : le grand augure de Vénus - on aura reconnu Pâris - lui propose de l'accompagner dans sa galère, lui disant tout bas "Je suis celui qui t'adore, Pâris, le berger naïf". Ne résistant que quelques secondes, encouragée par les rois, elle s'embarque. Pâris se démasque, déchaînant la colère des rois, hélas impuissants.

Une semaine plus tard, Zulma Bouffar crée, aux Folies-Dramatiques, La Fille de l'air, un vaudeville dans lequel Offenbach lui avait écrit un rondeau, "La Pêche ! ". Notons encore la fidélité du compositeur vis à vis de ce genre de morceaux à couplets (celui-ci en comporte dix).

Laissant les caisses des Variétés se remplir, Offenbach se repose à Nice à partir du 14 janvier 1865 ; ce "repos" est en réalité un travail concernant des projets à venir - un opéra-féerie avec Meilhac et Halévy, un opéra en 1 acte dont Paul Bocage lui a fournit les paroles (Le Désir), et un opéra-comique en trois actes (Robinson Crusoé) -, puis une soirée avec Méry chez le prince de Monaco, le 2 février, avant de se rendre à Nice et Toulon.

C'est de Vienne, le 13 mars, qu'il apprend la mort de son protecteur, le duc de Morny : 

(...) Vous savez mieux que personne tout ce qu'il a fait pour moi, vous savez de quelle façon charmante il savait protéger. Hélas, il n'est plus. Il m'est impossible de le croire... c'est plus qu'un chagrin pour moi que cette perte. C'est une douleur qui je crains ne s'effacera pas de sitôt.

A Paris, on s'inquiète de ne plus voir le compositeur ; Victor Koning, par Le Nain jaune, implore des nouvelles ; la réponse ne se fait attendre et mérite d'être citée : 

Mon cher Koning, 

Vous me demandez compte de ma vie depuis trois mois : ce que j'ai fait, ce que je fais, ce que je compte faire. Ce que j'ai fait se résume en peu de mots : j'ai servi de maréchal des logis à La Belle Hélène, et suis parti de Paris pour lui préparer des logements à Vienne et à Berlin. A Vienne, la première représentation a eu lieu le 17 mars, et je crois que vous en avez vous même constaté le grand succès. A Berlin, j'ai dû me contenter de mettre la pièce en train, et je me serais à peine arrêté si le comte de R œderer, premier chambellan de sa Majesté, m'avait donné, un peu pour moi, une grande soirée, que la famille royale honorait de sa présence.

Les premiers artistes de l'Opéra ont chanté quelques morceaux de mon grand opéra, Les Fées du Rhin ; et, à ce sujet, S.M. le roi et la famille royale de Prusse ont daigné m'adresser beaucoup de compliments que je mentionne dans ces notes ; parce que (je ne m'en cache pas), mon amour-propre en a été très flatté. Le 9 avril, j'étais de retour à Paris.

Un rhumatisme (entre nous et confidentiellement, c'était la goutte), m'attendait à la gare et s'emparait de ma jambe. J'avais quelques jours devant moi, je le laissai faire. Quand on est mince et sobre comme moi, il y a une certaine coquetterie à avouer une infirmité qui ne s'attaque en général qu'aux puissants de ce monde. Sur ce point, je n'imiterais pas un auteur dramatique bien connu qui met invariablement sur le compte d'une chute (une chute matérielle bien entendu) les repos fréquents que lui imposent la goutte. J'ai eu la goutte, je le déclare, et vous pouvez l'imprimer ; cela ne m'a pas empêché de terminer à l'amiable nos différends avec les Bouffes. Vous connaissez la conclusion : Je prends la direction artistique du théâtre que j'ai fondé.

Comme j'avais encore affaire en Allemagne, bon gré mal gré, la goutte s'en est allée, je suis reparti pour Berlin, où j'ai conduit la première représentation de La Belle Hélène, succès au moins aussi grand qu'à Vienne, et je suis revenu après la troisième.

Voilà pour le passé.

Le présent prépare l'avenir :

1° Je fais une pièce en deux actes pour Ems : Le Lazzarone ;

Mes collaborateurs sont MM. Nuitter et Tréfeu.

2° Trois actes pour les Bouffes : Les Bergers, paroles de MM.

Crémieux et Philippe Gilles.

3° Barbe-Bleue, la grande pièce d'hiver pour les Variétés, avec

Ludovic Halévy et Meilhac.

Mais ce qui m'occupe plus que tout cela, c'est la réorganisation du personnel des Bouffes et le nouveau répertoire pour l'hiver prochain. Nous ouvrons le premier septembre avec un acte bouffe de Grisar, un acte de Deffès et la reprise des Bavards.

Tout à vous,

Jacques OFFENBACH

Rentré à Paris, Offenbach est invité à l'assemblée générale de la Société des Auteurs, salle Hertz, le 25 mai 1865, où chacun peut constater l'accroissement de 44% des droits d'auteurs pour l'année 1864-1865. Cinq jours après, Peters accueille les convives pour le souper de la 100e de La Belle Hélène. Le succès s'exporte, comme chaque été : après les clôture annuelle des Bouffes, la troupe se divise en trois (Vichy, Ems, Bordeaux) ; le compositeur va tout d'abord diriger la première de Coscoletto à Ems, le 11 juillet , puis revient le 29 à Paris afin de régler une affaire de droits d'auteur à propos de La Belle Hélène de Bruxelles et s'occupe activement d'organiser et de composer une messe pour le mariage de sa fille Berthe, le 10 août à Etretat . Pendant ce temps, à Paris, on rénove, restaure, embellit les Bouffes.

 

Voici maintenant un aperçu de la progression offenbachienne dans le monde pour cette année 1865 :

19/01 : LES GEORGIENNES à Berlin (F.W Theater)

03/02 : ORPHEE à Rio, en français

04/02 : JEANNE QUI PLEURE à Vienne (Carl-Theater)

19/02 : ORPHEE à Toulon

Début mars : GENEVIEVE DE BRABANT à Marseille

Mi-mars : LES DEUX AVEUGLES à Arras

17/03 : LA BELLE HELENE à Vienne et à Prague, en allemand

03/04 : LA BELLE HELENE à Marseille (Gymnase)

O1/05 : ORPHEE à Hyères par la troupe de Toulon

11/05 : LA BELLE HELENE à Stockholm, en suédois

13/05 : LA BELLE HELENE à Berlin (F.W. Theater), en allemand

13/05 : LA BELLE HELENE à Kristiana, en danois

Mi-mai : LISCHEN ET FRITZCHEN à Bordeaux

Fin mai : LISCHEN ET FRITZCHEN à Rouen

31/05 : LA BELLE HELENE à Graz, en allemand

03/06 : LA BELLE HELENE à Bruxelles

09/06 : ORPHEE à Marseille

Mi-juin : LES BAVARDS à Bordeaux

Fin juin : JEANNE QUI PLEURE à Ems

Début juillet : LA BELLE HELENE à Lyon (Célestins)

09/07 : LISCHEN ET FRITZCHEN à Vichy

Mi-juillet : LES DEUX AVEUGLES à Ems

10/08 : LISCHEN ET FRITZCHEN à Deauville

14/08 :BA-TA-CLAN à Londres (Gallery)

24/08 : LA BELLE HELENE à Toulouse

10/09 : LA BELLE HELENE à Toulouse (Capitole)

24/11 : LA BELLE HELENE à Copenhague, en danois

Début décembre : ORPHEE à Strasbourg

26/12 : ORPHEE à Londres, en anglais

Fin décembre : ORPHEE à Bayonne

Le principal souci pour Offenbach est la mise au point des Bergers, une pièce à l'esthétique bien particulière qu'il convient d'expliquer :

 

Mon cher Villemessant,

 

(...) Le poème de nos Bergers a trois actes : c'est une série de pastorales encadrées dans une belle et bonne pièce. Voilà mon opinion courageuse sur l'œuvre de mes collaborateurs H. Crémieux et Ph. Gille. Ils m'ont avoué, du reste, hier, avec la même rude franchise, que ma partition était un triple chef-d'œuvre. Au 1° acte, nous somes en pleine Antiquité, et pour montrer à la Mythologie que je n'avais pas de parti-pris contre elle, je l'ai traitée en opéra-séria - étant entendu, n'est-ce pas ? , que la musique séria n'exclut pas la mélodie. Vous me comprenez aisément, cher ami, quand vous saurez que les auteurs du libretto se sont servis du charmant épisode de Pyrame et Thisbé pour en prêter la fable à leurs bergers Myriame et Daphné. Je n'aurais pas osé faire pleurer l'amant pour l'amante sur l'air du roi barbu, et je me suis cru obligé, pour tout ce premier acte, d'emboucher mes pipeaux sur un mode plus élevé.

Au second acte, j'ai nagé en plein Watteau, et j'ai mis tous mes efforts à me souvenir (c'est si bon de se souvenir ! ) de nos maîtres du XVIII° siècle. Dans l'orchestre, comme dans la mélodie, j'ai tâché autant que possible de ne pas m'éloigner de ce style Louis XV dont la traduction musicale me séduisait tant.

Au troisième acte, j'ai cherché à réaliser la musique Courbet ! Nous avons choisi autant que possible les tableaux où les femmes sont habillées. Vous apprécierez notre réserve.

Je me résume en vous affirmant que je n'ai jamais écrit une partition avec plus d'amour, ayant à remplir le cadre le plus heureux que je puisse souhaiter : 3 époques, 3 couleurs différentes, réunies dans le même opéra. Les décors sont splendides : ils sont de Cambon, c'est tout dire. Bertall nous a composé des costumes ravissants (...)

 

Malheureusement, cette musique trop complexe, trop subtile, déroute le public et ne reste à l'affiche que peu de jours. Déçu par le peu d'enthousiasme suscité par les Bergers, Offenbach part pour Cologne, le 28 décembre et travaille à Barbe-Bleue. En revenant à Paris, le 7 janvier 1866, il donne sa démission des Bouffes tout en entrant en pourparlers avec l'Opéra-Comique pour Robinson Crusoé. Deux pièces naissent presque en même temps : la première idée de La Vie Parisienne apparaît à la fin de septembre 1864 : on apprend qu'Offenbach a promis "un acte avec vous autres" au directeur du Palais-Royal, Dormeuil-Plunkett ; il semble que ce soit là une première ébauche de cette pièce qui, à l'origine, devait être une simple revue. Quant à la seconde, elle doit être une féerie, envisagée trois mois après la première de La Belle Hélène ; fin mars, on connaît son nom : Barbe-Bleue. Il est en revanche difficile d'en apprécier la progression des idées musicales ; la pièce est reçue aux Variétés le 13 septembre 1865 ; le 25 octobre, elle est lue et déjà un incident surgit : Dupuis refuse d'y assister, trouvant son rôle trop sérieux. Néanmoins les éditeurs sont confiants puisque Gérard achète la partition à la fin de novembre.

Barbe-Bleue est loin d'être achevée quand La Vie Parisienne se remet en marche : Meilhac et Halévy remettent, le 21 novembre, les deux premiers actes au Palais-Royal ; le lendemain, ils sont pressés par le compositeur d'achever l'œuvre : le quatrième acte est écrit pour Worth. Quant au cinquième, aucune idée n'est en vue. Si le début est écrit si rapidement, c'est qu'il n'est que le remaniement d'une comédie en un acte, Le Photographe, ayant déjà été créée dans ce théâtre en 1864.

Le compositeur y travaille à Bruxelles, puis Cologne, au début de janvier 1866. Barbe-Bleue, dont le finale est en cours de finition, est annoncée pour la fin du mois (Le Figaro du 7 janvier publie même la chanson des courtisans), La Vie pour la première quinzaine de septembre. Les derniers détails de la première pièce sont réglés lors de son retour à Paris, le lundi 7 janvier. Le "monstre" des couplets de Boulotte (il s'agit là d'une esquisse des idées poétiques et musicales voulues par le compositeur), est donné à Halévy. Les répétitions générales commencent le 30 janvier aux Variétés. La première est bien appréciée puisque les auteurs ont su faire quelque chose de nouveau et les représentations se poursuivent sans interruption jusqu'au 7 juillet 1866. Les recettes des trois premiers mois sont d'ailleurs assez exceptionnelles (avant de parvenir à la centième, le 31 mai) :

Février: 81 235

Mars: 97 862, 50

Avril: 48 705 (13 premiers jours)

60 premières : 227802, 50

 

Le scénario est le suivant : 

Le premier acte commence sur une place, dans un village. D'un côté, s'élève la cabane de Saphir, un berger ; de l'autre, la cabane de Fleurette. Au fond, perché sur un rocher, on aperçoit le manoir de Barbe-Bleue. Saphir sort, appelant avec sa flûte Fleurette, la bergère qu'il aime. Puis, prenant des poses à la Watteau, ils chantent leur amour (duo "Or, depuis la rose nouvelle"). Elle voudrait bien aborder la grande question (le mariage), mais voici Boulotte, une autre bergère qui aime aussi le berger, sans être aimé de lui, le poursuivant sans cesse.

Popolani, l'alchimiste de Barbe-Bleue, vient chercher une rosière. Il rencontre le comte Oscar, chambellan au service du roi Bobêche ; ce dernier veut retrouver la fille que son roi avait confiée au fleuve quand elle était née. Or, ils se trouvent devant un barrage : la princesse ne doit pas être loin. Boulotte, toujours à la poursuite de Saphir, s'arrête devant ces seigneurs. Après avoir plaisanté, tout le village vient aux nouvelles (chœur "Sur la place il faut nous rendre"). Popolani annonce les ordres de son maître : couronner une rosière. Esprit moderne, elle sera tirée au sort. Boulotte, dont la réputation de "batifoleuse" n'est pas à démontrer, ose déposer sa candidature dans la corbeille, malgré les remontrances des hommes ("Il s'agit d'un prix de vertu!"). Mais tous doivent s'incliner devant le sort qui la favorise.

Pendant ce concours, le comte Oscar observe attentivement la corbeille que tient Popolani et soudain, la reconnaît : c'est bien celle sur laquelle la princesse avait été déposée jadis. Il interroge Fleurette qui se souvient... Plus de doute : elle est la princesse Hermia, fille du roi Bobêche et ils doivent se rendre tout de suite au palais, non sans avoir eu le droit d'emmener avec elle son berger.

A cet instant, paraissent Barbe-Bleue et ses hommes d'armes. Saisi d'une violente admiration dont il prend à partie ses hommes ("Encor une, soldats, belle parmi les belles!"), il apprend bientôt, par Popolani, qu'elle est la fille du roi et se réjouit à l'idée de la rencontrer à la cour lors de la présentation de sa nouvelle épouse (la sixième) ; on apprend d'ailleurs que Popolani est chargé de procurer à ses épouses un sommeil bienfaisant qui ne finit jamais... Sa sixième femme sera Boulotte, la rosière fraîchement élue ; enthousiasmé par sa beauté ("C'est un Rubens"), il décide d'unir le palais à la chaumière.

 

L'acte deuxième nous emmène dans la salle des ancêtres du palais du roi Bobêche dont les courtisans attendent la venue (chœur "Notre maître va paraître"). Le comte Oscar médite sur le difficile métier de courtisan : il faut courber l'échine.... Le roi constate la stricte obéissance de ses valets, puis se fait lire l'emploi du temps de la journée. Resté seul avec Alvarez, il lui apprend que, pour s'être trop approché de la reine ce matin, il va être contraint de quitter le monde des vivants. Bobêche a déjà fait tuer plusieurs personnes dans cette situation. Oscar déplore tout ce sang versé, mais "il le faut". Abordant le domaine de la politique, ils s'inquiètent de la puissance et de la conduite de leur voisin, le sire de Barbe-Bleue. Mais, n'ayant plus de canons (ils ont été fondus pour réaliser la statue équestre du Roi), la conclusion demeure simple : il faut très bien recevoir ce seigneur et obéir à ses ordres.

Le roi voit avec irritation sa femme, la reine Clémentine, entrer. Celle-ci s'oppose au mariage de sa fille Hermia avec le prince Saphir, car elle aime déjà quelqu'un (elle ne sait pas encore que le prince et le berger ne sont qu'une même personne). Ils partent tous deux dans une violente discussion sur leur mariage ("On prend un ange d'innocence"). Cette scène de ménage, prévue au programme, s'aggrave avec l'arrivée d'Hermia : elle casse tout. Mais la "cantate n°22" résonne, annonçant l'arrivée du fiancé ; elle se jette dans ses bras, reconnaissant subitement son amant (quatuor "C'est mon berger").

Barbe-Bleue vient présenter sa nouvelle épouse (chœur "Voici cet heureux couple"), répétant le même boniement pour la sixième fois. Boulotte scandalise la cour par ses paroles crues et irrespectueuses ("C'est une horreur..."). La cérémonie du baise-main se termine dans la plus grande confusion et Barbe-Bleue doit s'esquiver, mais il n'a d'yeux que pour la princesse Hermia dont il pense demander la main le soir même? Auparavant, il doit se débarasser de Boulotte.

 

Le second tableau nous conduit dans le caveau de l'alchimiste Popolani. Ce dernier philosophe sur la puissance de son maître ; observant les astres, il est convaincu qu'il doit mettre fin à tous ces meurtres, ou plutôt ces pseudo-meurtres : les femmes de Barbe-Bleue ne sont pas assassinées, mais cachées derrière ce caveau et entretenues par Popolani qui s'est ainsi constitué un sérail à peu de frais.

Précédé d'une sonnerie de cor, Barbe-Bleue pénètre chez son alchimiste, lui ordonnant de faire disparaître Boulotte qui le suit. Il s'enfuit, laissant sa femme avec Popolani, après lui avoir expliqué pourquoi elle doit mourir ("Parce que j'aime d'amour extrême"). Après avoir bu le poison, elle meurt lentement. Barbe-Bleue apparaît dans le fond pour s'assurer qu'elle est bien morte. Convaincu, il repart en lançant son habituel refrain "Amours nouvelles!".

A l'aide d'une machine électrique, Popolani réveille Boulotte, qui n'était qu'endormie, et lui révèle son secret : les cinq femmes sont là, derrière la porte du tombeau. Elles apparaissent toutes (chœur "Salut à toi, sixième femme") et Popolani leur offre la vengeance.

 

Pour le troisième acte, la cour au complet est rassemblée dans une grande salle, très riche, brillamment illuminée pour le mariage d'Hermia et de Saphir (chœur "Une, deux, trois, quatre..."). La cérémonie commence normalement, avec l'inévitable "cantate n°22" ("Hyménée, Hyménée!"), mais s'interrompt brusquement : Barbe-Bleue vient d'entrer et annonce, avec beaucoup de tristesse, la mort de sa dernière femme ("Madame!, ah! madame!"). Il s'anime progressivement, devenant de plus en plus gai, et demande finalement la main de la princesse.

Devant le refus du roi, il met en avant sa supériorité militaire ("J'ai, pas bien loin dans la montagne") ; tous semblent céder, sauf Saphir qui provoque Barbe-Bleue en duel. Ils se battent (chœur "Kiss!, kiss!, kiss!, kiss!") jusqu'à la superbe botte de Barbe-Bleue (il s'écrie : "Ah! les gendarmes!", et Saphir se retourne...). La cantate et le cortège reprennent avec, en tête, une Hermia désespérée au bras de Barbe-Bleue.

Restés seuls, le comte Oscar et Popolani réfléchissent. Ce dernier, déguisé en bohémien, avoue que les femmes de Barbe-Bleue sont vivantes. De même, Oscar avoue qu'il cache aussi des hommes, ces six galants qui se sont trop approchés de la reine. Ils décident de se venger : tous se déguisent en bohémiens.

Le cortège du mariage entre par le fond, au milieu de lamentations générales. Oscar propose au roi, en guise de divertissement, d'introduire des bohémiens (chœur "Nous arrivons à l'instant même"). Boulotte dit la bonne aventure aux deux rois qui restent horrifiés par tant de vérités. Tous se démasquent. Finalement, on décide de marier ces six femmes aux six chevaliers (chœur "Idée heureuse, ingénieuse"). Sur un pardon général, Boulotte accepte de rester avec son terrible mari.

Beaucoup de modifications ont été apportées avant l'impression de la pièce. Parmi les plus importantes, observons le lever de rideau originel : c'est Boulotte qui entrait la première en scène. Elle avait l'honneur d'une part de chant très importante et le duo Tous les deux n'existait pas encore :

Le jour commence. Entre Boulotte.

Récitatif

Vilà la campagne qui se réveille

Et l'soleil qui sort de son lit.

On entend bourdonner l'abeille,

Le coq chante et le bœuf mugit.

(Petite symphonie à l'orchestre)

La nature semble renaître

Et je viens au lever du jour

Chanter quéqu'chos'! sous la fenêtre

Du gueux pour qui j'meurs d'amour.

Couplets

1.

Cette folle toquade

Qui fait que j'sérénade

A m'en rendre malade,

Elle n'date plus d'aujourd'hui :

Y'a six mois que j'm'entête,

Six mois que je lui répète,

Que je lui crie à tue-tête

Que je meurs d'amour pour lui.

Holà! holà!

Faut pas dormir tant que ça!

2.

Hélas! rien ne le touche :

Il est là, sur sa couche,

Ronflant comme ne souche,

Ce grand je ne sais quoi!

Assez dormi, jeune homme!

Ne comprends-tu pas comme

Impertinent pour moi,

Holà! holà!

Faudrait m'aimer plus que ça!

La scène se continuait par la course poursuite que l'on connaît, et Boulotte ne chantait pas ses couplets Y a p't-êtr' des berger's. En revanche, à la scène 4 (scène 5 du livret définitif), un terzetto, supprimé par la censure (il était sans doute trop osé...), était exécuté entre Boulotte, Popolani et Oscar :

 

Boulotte

Avec un grand plaisir

Je puis vous offrir

Ces fruits, du laitage,

Un morceau d'fromage

Et du bœuf au choux

Avec du vin doux!

Popolani

N'y pourriez-vous ajouter par hasard

Mignonne, une omelette au lard?

Boulotte

Une omelette, je l'voulons bien.

Chez moi, vous n'manqu'rez d'rien!

Oscar

Cette paysanne dodue

Cette débauche inattendue

Ne me promettent ni les amours ni les mets

Que l'on me sert dans mon palais,

Mais...

Avec grand plaisir, etc...

Après ce morceau, Fleurette apparaissait :

 

A peine sont-ils sortis que la porte de Saphir s'entrouvre, quand il a bien vu que Boulotte n'est plus là ; Saphir se décide à sortir tout à fait de chez lui ; il tient une petite flûte, il va près de la porte de Fleurette (pose à la Watteau) et il prélude : sa petite flûte rend les sons d'un trombone. Le berger s'arrête, stupéfait, puis il prend son parti en disant : Elle ne m'entendra que mieux et continue. Entre Fleurette, attirée par la mélodie, poses gracieuses, sorte de pas de deux, le berger s'éloignant, la bergère le poursuivant gentiment, variations de trombone répétées par la voix de la bergère ; puis le berger s'arrête, secoue sa flûte et tous deux s'arrêtent sur le devant de la scène.

Là était placé le duo Saphir-Fleurette (scène 5) qui actuellement se trouve chanté dès le début. Scène 6, quatre vers du chœur précédant le rondeau de Popolani, seront supprimés : 

Ah! parlez sans plus attendre

Parlez, monsieur l'intendant,

Je brûlons de vous entendre

Ça doit être intéressant.

La réaction du chœur, après le tirage au sort, était écourtée au profit d'une réflexion de Popolani :

VERSION PRIMITIVE VERSION DEFINITIVE

Chœur Chœur

Saperlotte! Saperlotte!

C'est Boulotte! C'est Boulotte!

Ô ciel! quelle surprise!

Hasard bien fait pour étonner!

Le sort la favorise,

Et nous devons nous incliner.

Popolani

Le sort, il paraît, a sur l'innocence,

Un système à lui

Quelque peu hardi

Levant les arrêts que dicte la chance,

Sans trop s'étonner

Il faut s'incliner

Chœur

Le sort, il paraît, a sur l'innocence, etc.

Ce même principe de commentaire se répète à la scène 9, lors de l'entrée de Barbe-Bleue ; après les quatre vers de ce seigneur, les soldats commentaient :

 

Oui, seigneur, il est vrai, belle permi les belles!

Ah! pourquoi le destin les met-il sur vos pas,

Ces femmes qu'aussitôt des morts accidentelles

Arrachent de vos bras!

 

Le finale était, lui aussi, plus riche en musique ; après les mots de Barbe-Bleue Va recevoir sa récompense!, entraient Boulotte, en blanc, puis des jeunes filles qui présentaient Boulotte à Barbe-Bleue et chantaient :

 

1er couplet

La voici, la jeune personne

Sur son front posez la couronne,

Voyez quelle moisson d'appas

Et puis, dam! c'est une rosière

Monseigneur, comme on en verrait guère,

Monseigneur, comme on en voit plus.

Chœur général

Et puis, dam! c'est une rosière

Monseigneur, comme on en verrait guère,

Monseigneur, comme on en voit plus.

2ème couplet

On dirait vraiment que le rôle

Qu'elle remplit, lui paraît drôle

Et l'on comprend son embarras

C'est que dam! c'est une rosière,

Monseigneur, comme on en verrait guère,

Monseigneur, comme on en voit plus.

Chœur général

Et puis, dam! c'est une rosière

Monseigneur, comme on en verrait guère,

Monseigneur, comme on en voit plus.

Suivent les couplets de Barbe-Bleue C'est un Rubens tels qu'on les joue maintenant.

Au deuxième acte, il est intéressant de mettre l'un en face de l'autre des deux versions des couplets de Clémentine (scène 6)

VERSION PRIMITIVE VERSION IMPRIMEE

1.1.

Notre histoire à tous deux est une histoire amère On prend un ange d'innocence

Je n'en dirai pas trop sur ce point délicat. Tout comme j'étais à seize ans ;

Je ne vous aimais pas, vous, vous ne n'aimiez guère. Un jour, on la met en présence

Nous fûmes immolés à la raison d'Etat. D'un prince des plus déplaisants...

A ces sortes d'hymens, l'amour dans sa colère Voilà comment cela commence.

Réserve tôt au tard un châtiment certain. Elle pleure, elle en perd l'esprit,

Epargne à ton enfant le destin de sa mère Mais la raison d'Etat empêche,

Si tu veux à ton gendre épargner ton destin. Qu'on écoute ce qu'elle dit.

Bref, elle épouse un roi Bobêche!...

Voilà comment cela finit!

2.2.

Si vraiment vous aimez l'enfant blonde et naïve, Un seigneur de haute naissance,

Qui vous nomme son père et qui vous dit : bonjour Un beau soir, paraît à la cour,

Le matin, et bonsoir lorsque la nuit arrive, Il ose, voyez l'insolence,

Préservez-la, monsieur, d'un hymen sans amour. A la reine parler d'amour.

L'épouse qui n'a pas l'époux qu'elle préfère Voilà comment cela commence.

Le rattrape un beau soir ou bien un beau matin... De fureur la reine pâlit ;

Epargne à ton enfant le destin de sa mère Mais, le lendemain, moins revêche,

Si tu veux à ton gendre épargner ton destin. A l'imprudent, elle sourit...

Et tu vois d'ici, roi Bobêche,

Tu vois comment cela finit.

 

A la structure classique de l'alexandrin, le compositeur a préféré, et ceci est quasiment toujours le cas, la légèreté de l'octosyllabe. Puis, pendant le quatuor, les Ran plan plan de la version finale étaient enrichis de musique additionnelle :

 

Variations à l'orchestre pour faire la fanfare, au clairon.

Saphir (se levant)

Qu'avez-vous? Je ne comprends pas.

La Reine

Le métal est des plus délicats.

Reprise

Ran plan plan plan plan plan.

Le Prince

Vous dites que j'ai fait un mot.

Le Roi

Pardieu, vous n'êtes pas un sot!

Reprise

Ran plan plan plan plan plan.

C'est encore un souci d'économie dramatique qui prévaut dans la scène 10 pour l'arrivée de Barbe-Bleue et de sa nouvelle épouse à la cour ; au lieu de se présenter directement (couplets J'ai, la dernière semaine), ce seigneur de race haute et fière, s'approchant du trône, chantait simplement, après le chœur Voici cet heureux couple

Ô mon roi, le plus grand des rois,

Seigneur, m'étant, la semaine dernière,

Remarié, je crois,

Pour la sixième fois,

J'ai trouvé convenable

De venir en ce jour

Présenter à la cour,

La personne adorable,

Dont les attraits vainqueurs ont fixé mon amour.

Le roi

Suffit... nous d'admettons soudain,

Au baise-main.

(Barbe-Bleue fait approcher sa femme. Le grand courtisan va au-devant d'elle et la conduit devant le trône)

Barbe-Bleue (pendant ce temps dévore la princesse des yeux)

La voilà! qu'elle est belle! sur mon âme,

Celle qui sera ma septième femme!

Ensuite, les deux versions sont identiques : Boulotte reconnaît Saphir. Seulement la scène du baise-main n'était pas chantée, le chœur s'interrogeant simplement sur cette conduite étrange :

Scène surprenante

On ne vit jamais

Chose aussi choquante

Dans ce beau palais.

Après avoir complimenté la femme de Barbe-Bleue, tout le monde part. Le final du second tableau du deuxième acte a été lui aussi raccourci ; après le chœur des femmes et avant les couplets d'Héloïse, d'Elénore, etc., se trouvait quelques répliques de présentation à la différence près que l'idée de la vengeance ne venait pas de Boulotte mais des femmes enfermées dans le caveau :

 

Boulotte

Bonjour mesdames.

Les femmes

Salut à toi.

Boulotte

J'ai bien l'honneur...

Les femmes

Salut à toi.

Boulotte (à l'Alchimiste)

V'là vos cinq femmes!

Les femmes

Salut à toi.

Boulotte (à l'Alchimiste)

C'est une horreur!

Les Femmes

Salut à toi, sixième femme

De l'homme aux rapides amours!

Boulotte

Oui, bien rapides, car l'infâme

Ne m'a donné que mes huit jours!

Héloïse

Vous, au moins, vous avez de la chance :

Vous arrivez le jour de la vengeance

Et vous entrez ici juste pour en sortir

Car nous partons!

Popolani

Oui, nous allons partir!

Les femmes

Ah! nous allons le tenir

Le dénoncer et le punir.

Il faut partir, il faut partir.

Popolani

Mais pour nous donner du courage,

Avant de nous mettre en voyage,

Buvons le coup de l'étrier...

Suivent les couplets de la vengeance.

Enfin, pour troisième acte, un seul morceau a été coupé : il s'agissait d'une complainte que Schneider-Boulotte exécutait avant sa ballade Nous possédons l'art merveilleux :

Ô roi, soyez tranquille,

Et vous aussi, messire,

La chanson que j'm'en vas vous dire

Je suis certain' vous f'ra d'l'effet!

(Prélude, musique des tziganes)

Complainte

Ecoutez, grands seigneurs,

Et vous aussi, nobles dames,

C'que deux assassins infâmes

Ont accumulé d'horreurs

Et c'qui doit doubler l'effroi,

C'est, au sein de ce scandale,

Leur position sociale :

L'un est prince et l'autre est roi!

Chœur

L'un est prince et l'autre est roi !

 

La Vie Parisienne tombe un peu dans l'oubli les six premiers mois de 1866. Il faut dire que beaucoup d'autres pièces sont en projet ou en cours de réalisation : Robinson Crusoé pour l'Opéra-Comique, Le Jockey pour Ems, et encore deux nouvelles pièces de Meilhac et Halévy : Le Calife Aroun-Al-Rashid et La Chambre rouge. Celle-ci, annoncée dès le début de mai, deviendra La Grande-Duchesse de Gérolstein. Quant à la première, la presse la mentionne aux alentours de la centième de Barbe-Bleue, le 31 mai ; prévue pour l'hiver 1866-1867, destinée aux Variétés, la distribution en est déjà fixée : José Dupuis, Henri Couder, Grenier, Mmes Hortense Schneider et Alphonsine. Puis, à la mi-septembre, le projet est transféré au Châtelet tout en prenant de plus grandes proportions. Il tombe ensuite définitivement dans l'oubli. Pourtant, ce sujet oriental inspirait Halévy qui notait dans ses Carnets : Puissent La Vie Parisienne et Aroun-Al-Raschid réussir!. Zulma Bouffar, la future Gabrielle, est d'ailleurs engagée au Palais-Royal à la fin de mai 1866.

C'est en juillet, à Etretat, que deux grandes pièces sont construites : La Vie et La Grande-Duchesse. Pour l'une, le finale du 3e acte (la griserie) demande un grand effet musical de gradation ; pour l'autre, le 3e acte est entièrement repensé en fonction de la musique : tout est à refaire concernant le poème. Après un court passage à Paris pour lire La Vie au Palais-Royal le 1er août - on suppose donc que toute la pièce est écrite quant au poème, surtout que la première était prévue pour le 29 août -, le "Dites-lui" de La Grande-Duchesse est composé vers le 11 août à Etretat. Après avoir signé le contrat de deux nouvelles pièces à la fin de septembre (Le Calife, Les Amours citées ci-dessus), Offenbach crée le plus grand succès de sa carrière : La Vie Parisienne ; c'est une simple revue, présentant la vie à Paris sous le Second Empire d'alors, destinée à éblouir les étrangers ou les provinciaux. Le tour de force est d'avoir écrit une pièce sans chanteur, d'avoir formé vocalement les acteurs du Palais-Royal : "presque aphonie de Brasseur, totale extinction de voix de Hyacinthe, fausset de Gil-Pérès, organe nasillard de Lassouche" . Seule Mlle Zulma Bouffar est chanteuse. Il semble que la véritable lecture de La Vie ait eu lieu, avec tous les artistes cette fois, le 17 août. Les répétitions générales commencent le 29 octobre et la première, malgré l'hostilité rencontrée les jours précédents, est un triomphe, dépassant de loin celui des pièces précédentes. Les cinquantes premières produisent un bénéfice jamais vu : 207 490 F et la pièce se maintient à l'affiche jusqu'à la fin de juillet 1867, soit près de neuf mois! Pourtant, les librettistes n'étaient guère enthousiastes : "J'ai très peu confiance" avait écrit Halévy le 12 octobre dans ses Carnets (p. 330)... La partition est acquise seulement le 10 novembre par Heu pour la somme de 10 000 F. On atteindra la 150e le 23 mars 1867, et la 200e le 19 mai.

En voici le scénario telle qu'elle était jouée alors, dans sa version en cinq actes :

 

Le premier acte a pour cadre la gare du chemin de fer de l'Ouest. Les employés, facteurs, buralistes, s'affairent (chœur "Nous sommes employés de la ligne de l'Ouest"). Gardefeu et Bobinet, deux authentiques parisiens, se promènent quelques instants, s'observant mutuellement ; puis ils s'approchent de l'employé en lui posant les mêmes questions à tour de rôle. Ils ne se saluent plus depuis une petite aventure avec une certaine Blanche Taupier. Actuellement, tous deux aiment Métella qui descend à l'instant du train de Rambouilet, au bras de Gontran, sa dernière conquête. Elle nie connaître ses deux messieurs venus l'attendre.

Comprenant que Métella se moque d'eux, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et décident de prendre de bonnes résolutions pour partir à la conquête des femmes du monde ("Elles sont tristes les marquises"). Bobinet part aussitôt chez la petite comtesse Diane de La Roche-Trompette, rue de Varenne. Mais Gardefeu est seul : il ne connaît pas de femmes du monde.

Paraît Joseph, son ancien domestique. Ce dernier, maintenant Cicérone, attaché au Grand Hôtel, attend un baron suédois accompagné de sa femme, une baronne suédoise. Mais, s'écrie Gardefeu, "une baronne suédoise, c'est une femme du monde!". Moyennant une honnête rétribution, Joseph consent à lui céder son couple de visiteurs. Pendant que Joseph part les chercher, Gardefeu rêve déjà à la baronne.

Joseph revient précipitamment, lui confiant ses voyageurs. Après quelques difficultés linguistiques, ils mettent au point le programme des visites (trio "Jamais, foi de Cicérone"), Joseph rapporte les bagages, suivi de voyageurs, diversement et bizarrement accoutrés, ainsi qu'un Brésilien (chœur "A Paris, nous arrivons en masse" et air du Brésilien "Je suis Brésilien, j'ai de l'or"). Tous ont hâte de découvrir les merveilles de Paris. Le chœur fait place au Brésilien. Gardefeu montre le chemin au baron et à la baronne.

 

Au deuxième acte, dans un salon chez Gardefeu, Alphonse, le domestique, attend Monsieur. On sonne ; Frick, le bottier entre, une paire de bottes d'homme et de femme à la main. Ayant eu la bonne fortune de rencontrer mademoiselle Gabrielle, la gantière, dans l'escalier, il tient à rester seul avec elle et promet de belles bottes à Alphonse si celui-ci s'en va. Restés seuls, une dispute éclate pour savoir si c'est la botte ou le gant qui distingue l'homme élégant (rondeau "Autrefois plus d'un amant"). Frick se fait de plus en plus pressant et veut prendre la mesure du pied de Gabrielle. Ils sortent en se poursuivant.

Gardefeu arrive avec ses Suédois qui croient se trouver au Grand Hôtel. Après avoir devisé sur l'Administration, le baron demande où se trouve une certaine Métalla ; une de ses amis, le baron de Frascata, lui a écrit une lettre de "recommandation" ; car ce baron tient "à s'en fourrer jusque là!". Mais Gardefeu est très gêné quand il lui réclame une table d'hôtes pour dîner. Où trouver tous ces gens? Revoici Frick et Gabrielle qui acceptent de se déguiser pour l'occasion : Frick sera le major, Gabrielle la veuve du colonel, deux personnages indispensables pour une bonne table d'hôtes.

Entre Bobinet, l'air navré. Il revient de la rue de Varenne où la comtesse lui a demandé cinquante mille francs... Gardefeu lui explique son stratagème. Bobinet, pour demain, propose quelque chose de bien plus grandiose : une fête de nuit dans l'hôtel de Quimper-Karadec, sa tante étant absente. La baronne les rejoint ; Gardefeu fait passer son ami pour l'horloger de l'hôtel qui sort en cassant la pendule. Elle veut savoir à qui appartiennent ces bijoux posés sur la cheminée. En voilà précisément la propriétaire : Métella. Très digne, la baronne s'esquive. Gardefeu en profite pour lui faire lire la lettre du baron de Frascata ("Vous souvient-il ma belle"). La lecture a peine achevée, le baron apparaît et, comprenant qu'il s'agit de Métella, veut lui offrir son bras. Mais elle remet l'invitation à plus tard et quitte la pièce.

Gardefeu se rappelle soudain que l'heure du souper est arrivée ; les convives commencent à arriver : Frick en major, redingote verte à brandebourgs, explique au baron ce qu'est un major ("Pour découper adroitement") ; à la fin paraît Gabrielle ("Je suis veuve d'un colonel"). L'acte s'achève par une tyrolienne ("Auf der berliner Bruck") suivie d'une valse générale.

 

Un mobilier sévère, des portraits de famille, sont les éléments du décor du grand salon de l'hôtel Quimper-Karadec, pour le troisième acte. Urbain, Prosper, Pauline, Clara, Léonie, Louise, allument des bougies, mettent des fleurs dans les jardinières (chœur "Il faut nous dépêcher vite"). Bobinet vient inspecter son personnel tout en rappelant le principe de cette soirée : "reproduction exacte d'une soirée dans le grand monde". Mais surgit (sextuor ).Mais surgit un énorme problème : puisque les domestiques sont déguisés en invités, où trouver de vrais domestiques? Prosper rassure tout le monde ; il a son plan (sextuor "Donc, je puis me fier à vous").

Les deux complices Bobinet et Gardefeu méditent seuls : la baronne est aux Italiens sans son mari et rentrera seule, à minuit, chez lui, heureux Gardefeu. Bobinet lui promet de retenir le baron le plus longtemps possible au cours de ce souper. Le voilà justement qui vient d'arriver. Les portes se ferment avec violence et il reste seul, méditant sur ces coutumes de la haute société parisienne. Un premier invité apparaît : il s'agit d'Urbain, ou plutôt du général Malaga de Portorico, enveloppé dans une livrée qui lui bat les talons. Le prince de Manchabal, allias Prosper, l'idéal du diplomate est annoncé par Urbain qui tient le baron, l'empêchant de se retourner. Puis suit Pauline (Madame L'Amirale) en toilette étourdissante, prévenant que l'Amiral ne peut entrer dans son uniforme. On sonne. Devant le baron ébahi, Prosper et Urbain, oubliant qu'ils sont de hauts diplomates, partent ouvrir. Pauline reste seule avec le baron, s'assied auprès de lui sur le canapé et le recouvre complètement de sa robe. Ils devisent sur la place de la femme dans la société parisienne (duetto "L'amour, c'est une échelle immense").

Les invités emplissent le salon. Gabrielle vante les charmes des parisiennes ("On va courir"). Les convives sont au complet quand paraît l'Amiral Suisse, un énorme trou dans le dos (sextuor "Votre habit a craqué dans le dos"). Afin d'être tranquille, on renvoie les domestiques imaginaires. Il n'y a qu'un seul moyen pour retenir le baron : la griserie. L'acte se termine dans la folie la plus complète ("Soupons, soupons, c'est le moment").

 

Il est minuit, au quatrième acte, dans le salon de Gardefeu. Ce dernier attend la baronne qui doit rentrer des Italiens. Alphonse est renvoyé, les cordons de sonnettes sont coupés, le baron est retenu et il a préparé un petit ambigu pour deux personnes... Voici la baronne. Il lui fait croire que sa femme de chambre est partie avec un voltigeur de Stockholm. Mais on frappe, on frappe même très fort. Gardefeu doit descendre et la baronne nous raconte, émerveillée, la soirée qu'elle vient de passer ("J'en suis encor toute éblouie").

Gardefeu revient, suivi par deux dames, mesdames de Quimper-Karadec et Folle-Verdure, qui désirent parler d'urgence à la baronne ; Gardefeu voit son plan s'effondrer : ces dames veulent coucher ici. Affolé, il affirme que l'hôtel est plein et court chercher une chambre ailleurs. En attendant qu'il revienne, ces trois dames nous apprennent que les événements de l'acte précédent se sont mal terminés : madame de Quimper-Karadec a eu l'idée de rentrer plus tôt que prévu de la campagne afin de voir comment ses gens se conduisaient pendant son absence. Quelle n'a pas été sa surprise en voyant ses domestiques dansant et soupant avec fracas. Se rendant immédiatement chez le commissaire, elle le prie, malgré l'heure tardive (un sourire le décide), d'envoyer une escouade chez elle pour fourrer tous ces gaillards-là à la porte. La baronne raconte ensuite à ses amies sa soirée ; un jeune homme lui a même glissé une lettre. Pressée de la lire, elle s'aperçoit que la lettre est signée Métella, lui apprenant que ce guide n'est autre que le brillant vicomte Raoul de Gardefeu et que l'hôtel où elle se trouve est son hôtel, et que c'est encore lui qui a éloigné son mari pour cette nuit, la tenant ainsi seule, chez lui.

On décide une punition exemplaire ("Quoi, ces messieurs pourraient, ma chère"). Gardefeu, entrant dans le fond, annonce qu'il a pu retenir deux chambres au Grand Hôtel. Pendant qu'il va mettre les bagages dans la voiture, Quimper-Karadec se déguise en baronne et s'asseoit de façon à tourner le dos à Gardefeu. Celui-ci prend la main qu'elle laisse pendre, négligemment. Elle se retourne. Atterré, il comprend que tout est perdu. Elle se retire dans sa chambre, prévenant que s'il essaye d'entrer, elle lui tombera dessus à coup de pincettes. Ce n'est pas lui mais le baron qui pénètre dans sa chambre, complètement gris. Il en ressort, épouvanté.

 

Le dernier acte se déroule dans le salon d'un restaurant à la mode. Les garçons s'affairent autour des tables (chœur "Bien bichonnés et bien rasés"), commandés par Urbain qui leur explique que, ce soir, une grande fête, un bal masqué, est offert par un Brésilien fraîchement débarqué ("Avant toute chose, il faut être mystérieux et réservé").

Voici le baron, furieux, qui a tout compris. Il lui faut un cabinet car il attend une personne, Métella. Celle-ci lui présente ce lieu (Rondeau "C'est ici l'endroit redouté des mères"). Il veut lui prendre la taille, elle se dégage. Trois dames, en domino noir et masquées, entrent lentement et descendent vers le baron : ce sont les trois dames du quatrième acte. Le baron, étonné, apprend qu'elles le connaissent ("Je te connais!"). Métella part retrouver celui qu'elle aime : Gardefeu. Le baron devient furieux, d'autant plus que les masquent tombent : il reconnaît la dame aux pincettes! Il veut se venger. La bande joyeuse arrive, mais le baron interrompt la fête. Devant Bobinet et Gardefeu, le duel ce prépare, mais ici, on n'aime pas les choses sérieuses. Finalement, en reconsidérant l'affront de Gardefeu envers le baron, tout rendre dans l'ordre : le baron est incapable de préciser pourquoi il en veut à Gardefeu. Son but en arrivant à Paris n'était-il pas de s'amuser? S'est-il ennuyé? Non!, au contraire. Donc, Gardefeu a bien rempli sa mission.

Toutes les portent s'ouvrent. Paraissent d'un côté la baronne, mesdames de Quimper-Karadec et de Folle-Verdure , de l'autre, Métella et Gabrielle. Elles se jettent au milieu des hommes qui se disputent. Tous se pardonnent mutuellement et la pièce se termine sur un hymne à la gloire de Paris (chœur "En cherchant dans la ville").

Cette partition était encore plus riche en musique que toutes les autres. Attachons-nous à signaler toutes les différences par rapport à ce qui a été imprimé. Dès la deuxième scène, le train était en provenance de Maison, et non de Rambouillet (version imprimée de 1866) ou de Trouville (version imprimée de 1873) ; ici, il est difficile d'en trouver la raison, certainement d'ordre anecdotique. Dans cette même scène, la censure supprime L'amant de Blanche-Taupier ; les auteurs rectifient et écrivent J'ai été un peu plus que du dernier bien avec Blanche Taupier. De même, pour la huitième scène, J'étais l'amant de Métella est remplacé par un vers qui finalement ne sera pas imprimé : Je croyais chérir Métella. Plus politique et moins d'ordre moral est l'interdiction, dans ce dernier morceau, de l'allusion au Danemark Je vais conduire une Danoise ; certainement à cause de l'affaire du Schlewig-Holstein, les auteurs choisissent de faire venir sur scène un baron suédois... Quant au finale de ce premier acte, le chœur précédant le rondeau du Brésilien était plus complexe :

Chœur

Paris! Paris!

Dans une course furibonde

Nous accourons vers toi, Paris,

Vers toi, Paris, reine du monde,

Nous venons de tous les pays

Paris! Paris!

Le Baron

Partons-nous, maintenant?

La Baronne

Non! Ce coup d'œil me plaît,

Attendons un instant

(Entre le Brésilien)

Chœur

Voici venir le personnage

D'une exquise distinction

Qui, tout seul, pendant le voyage,

Occupait un wagon-salon.

Suivait le célèbre rondeau du Brésilien dont la dernière partie, plus développée, a été supprimée :

VERSION PRIMITIVE VERSION DEFINITIVE

Mais dites-moi que vous m'aimez! Mais dites-moi que vous m'aimez!

Dites-moi ces mots délivrants J'agirai magnifiquement,

Qui rendent le poète triste.

Dites-moi qu'à votre modiste

Vous devez mille francs.

Qu'il faut encore mille écus pour

Cette gueuse de couturière,

Plus de deux cent mille pour la lingère,

En un mot, parlez-moi d'amour!

Je paierai tout comptant, content,

Mais vous connaissez ma nature, Mais vous connaissez ma nature,

Et j'en prendrai, je vous le jure, Et j'en prendrai, je vous le jure,

Ah! j'en prendrai pour mon argent ! Oui, j'en prendrai pour mon argent.

Je suis Brésilien, etc. Je suis Brésilien, etc.

Le chœur final usait d'onomatopées pour imiter le sifflet de la locomotive :

 

Psitt! psitt! psitt!

Le chauffeur

Nous amène

Nous entraîne

La vapeur

Siflle et crie

L'eau qui bout

Exaspère

La chaudière!

C'est partout

Une rage

De tapage.

Tschutt! Tschutt! Tschutt!

Psitt! Psitt! psitt!

Tous les étrangers ravis,

Vers toi s'élancent Paris,

Tschutt! Tschutt! Tschutt!

Psitt! psitt! psitt!

Nous venons,

Arrivons, etc.

Seuls les derniers vers ont été conservés ainsi que le principe des vers de trois pieds ; la version finale fait alterner des vers de sept pieds avec ce principe.

Le finale du deuxième acte ne comportait pas de tyrolienne (Auf der Berliner Bruck) mais deux chœurs du plus curieux effet : 

Chœur allemand

Tarteifle mein Gott,

Schlackwarste, Butterbroot, Schinken,

Zucker, Eyer, Astrichoken,

Tarteifle mein Gott!

De la choucroute et de la bière,

Voilà le bonheur sur la terre

Tarteifle mein Gott,

Chœur marseillais

Trom de l'air, té!

Tous quittâ mi diligesse

Pour venir mangeazaquesto

Trom de l'air, té!

Qu'on nous serve la bouillabaisse

Et que la sauce en soit épaisse

Trom de l'air, té!

Le quintette du troisième acte (qui s'intitulera finalement "sextuor") a été remodelé ; voici les paroles de Prosper dans leur mouture originelle :

VERSION PRIMITIVE VERSION DEFINITIVE

Nous imiterons, Les bêtises,

Copierons, Les sottises,

Singerons, Les potins et les caquets,

Les divers originaux

Dont abonde Dont abonde

Le grand monde, Le grand monde,

Ridicules, vieux, nouveaux, Sont bien connus des valets!

Les bêtises, Ils observent

Les sottises, Ceux qui servent,

Messieurs les valets Et le maître qui les a,

Voient de près Les égaie

Les secrets Et les paie

En disant : voilà! voilà ! Exactement pour cela!

Ils observent Les grimaces,

Ceux qu'ils servent Si cocasses,

Et le maître qui les a, Que maint et maint important

Les égaie Qu'on admire,

Et les paie. Fait sans rire,

Nous reproduirons Nous les ferons en riant!

Les façons En un mot, ne craignez rien,

Des salons, Si vous voulez des gens de bien,

Nous ferons, mais en riant, On vous en montrera,

Les grimaces Fournira,

Si cocasses Servira,

Que maint et miant importun Autant qu'il vous en faudra.

Qu'on admire

Fait sans rire

En un mot, ne craignez rien, etc.

Deux scènes plus loin, le dialogue entre le Baron, Prosper (déguisé alors sous le nom de Patapoff au lieu de Manchaball) puis Urbain était agrémenté d'un trio, supprimé depuis, qui annonçait, par sa folie, le "chœur fou" de La Grande-Duchesse de Gérolstein :

Prosper

Rien ne vaut un bon diplomate!

Urbain

Rien ne vaut un bon général!

Prosper

Qui, le menton dans sa cravate,

Urbain

Qui, bien campé sur son cheval,

Prosper

Rumine, rumine...

Urbain

Domine, domine...

Prosper

En rêvant au fin traquenard

Urbain

En portant haut son étendard

Prosper

Le nez plongé dans sa cravate.

Urbain

Bien campé sur un grand cheval.

Le Baron

Je ne sais pas, mais entre nous,

Ces messieurs ont l'air de deux fous.

Prosper Urbain

Protocoles, Carabines,

Fariboles, Couleuvrines,

Meinbrandunus, Sabres, canons,

Ultimatums, Fusils, tromblons,

Et factums, Mousquetons,

Signatures, Embuscades,

Paperasses, Demi-lunes,

Par liasses, Pleines lunes,

Force notes, Force marches,

Des mémoires, Par la gauche,

Des grimoires, Par la droite,

Disons tous, Combattons,

Reculons, Avançons,

La bouche qui flatte, flatte, Le clairon qui sonne, sonne,

La plume qui gratte, gratte, Le canon qui tonne, tonne,

Pchi, pchi, pchi, pchi,Boum! boum! boum! boum!

Oui, voilà Oui, voilà

Tout est là, Tout est là,

La raison suprême est là ! La raison suprême est là!

Le Baron

Ils sont fous! archi-fous!

Urbain

Vous êtes de mon avis.

Prosper

Répétez ce que je dis!

Urbain

Répétez ce que je dis!

Le Baron

Je ne sais plus où j'en suis!

Ensemble

Prosper Urbain Le Baron

Protocoles, Carabines, Carabines,

Fariboles, Couleuvrines, Couleuvrines,

Meinbrandunus, Sabres, canons, Sabres, canons,

Ultimatums, Fusils, tromblons, Fusils, tromblons,

Et factums, Mousquetons, Mousquetons,

Signatures, Embuscades, Embuscades,

Paperasses, Demi-lunes, Demi-lunes,

Par liasses, Pleines lunes, Pleines lunes,

Force notes, Force marches, Force marches,

Des mémoires, Par la gauche, Par la gauche,

Des grimoires, Par la droite, Par la droite,

Disons tous, Combattons, Combattons,

Reculons, Avançons, Avançons,

La bouche qui flatte, flatte, Le clairon qui sonne, sonne, Le clairon qui sonne, sonne,

La plume qui gratte, gratte, Le canon qui tonne, tonne, Le canon qui tonne, tonne,

Pchi, pchi, pchi, pchi,Boum! boum! boum! boum!Boum! boum! boum! boum!

Oui, voilà Oui, voilà Oui, voilà

Tout est là, Tout est là, Tout est là,

La raison suprême est là ! La raison suprême est là ! La raison suprême est là!

 

Dans la scène qui suit avec Pauline, le duetto ne commençait pas par L'amour, c'est une échelle immense mais mais :

L'amour, c'est le cœur qui s'entr'ouvre,

Ce que n'ont jamais vu les yeux.

Le quatrième acte était encore plus riche en musique, dans sa conception première. Dès le lever de rideau, un terzetto dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, introduisait l'acte :

Ensemble

Ah! quelle fête!...

Nous avons ri, nous avons bu,

Je suis brisé, je suis fourbu!

Crr..., cr..., cr..., cr...

Mon Dieu que j'ai mal à la tête!

Prosper (dormant)

Lev'ra t'y l'pied, lev'ra t'y pas?

Le l'v'ra t'y haut, le l'v'ra t'y bas?

Bobinet (endormi, son porte-voix à la main)

Allez, monsieur de Gondremarck,

Allez, et soutenez l'honneur du Danemark!

Urbain (endormi)

Feu partout,

Lâchez tout,

Qu'on s'élance,

Que l'on danse,

Sautez tous,

En vrais fous!

Même Madame de Quimper-Karadec avait quelque chose à chanter, scène 4, elle aussi pour s'endormir :

Ah! si je pouvais croire

Au doux espoir

De vous revoir.

Ah! si je pouvais croire

A tant de félicité

Si vous voulez me voir,

Venez ce soir

Dans mon boudoir

Si vous voulez me voir :

Venez, et vous me verrez.

Dans les scènes suivantes, les librettistes ont imaginé de travestir le baron en cocher, d'où deux couplets pour Pauline (les domestiques sont toujours présents au quatrième acte dans cette version primitive) après le quatuor Quimper-Karadec, Folle-Verdure, Le Baron, Pauline :

Quimper-Karadec, Folle-Verdure, Le Baron, Pauline

Jean le cocher!

Pauline

Oui, Madame, Jean le Cocher!

Quimper-Karadec

Venez ça, qu'on vous examine!

Le Baron

Un cocher, moi...

Pauline

Voulez-vous m'empêcher

De vous tirer d'affaire?

Folle-Verdure

Il a fort bonne mine.

Pauline

Il n'est pas bien en habit noir,

Mais sur son siège il faut le voir!

1.

Belle livrée,

Tête poudrée,

Sur son siège tout droit planté,

En bas de soie,

Il vous déploie

Une étonnante dignité.

Ah! sur mon âme,

Faudrait, madame,

S'en aller bien loin pour chercher

Pareil cocher

2.

Celle qu'il mène

Est bien certaine

D'être conduite rondement

Il file, il perce,

Et s'il vous verse,

Il s'y prend très adroitement

Ah! sur mon âme, etc.

Quimper-Karadec

La perle des cochers, d'après ce que tu dis,

Sera la perle des maris.

Ensemble

Quimper-Karadec et Folle-Verdure Pauline Le Baron

Allez Jean!Venez Jean,Qui, moi, Jean?

Je suis trop bonne personneMadame en bonne personneMadame en bonne personne

Je pardonne, Nous pardonne, Nous pardonne,

Allez, Jean! Venez, Jean! Je suis Jean!

Allez-vous en !Allons-nous en! Allons-nous en!

Allez Jean! Venez Jean! Je suis Jean!

Le Baron (à part)

Je me croyais chez des duchesses,

Je me croyais chez des princesses...

Que j'ai fait, le ciel me pardonne,

Que j'ai fait la cour à la bonne,

Oh! là! là!

Reprise de l'ensemble

s ce quatrième acte d'un bouffe échevelé, le rondeau de la Baronne (J'en suis encor tout éblouie, scène 4) se trouvait à la scène 10 et complètement rédigé autrement; au lieu de se fixer sur une soirée aux Italiens, l'épouse du baron de Gondremark racontait ce qu'elle avait vu la veille, au Bois :

Hier, au Bois, j'ai vu, ma charmante,

Une dame du plus grand ton,

Devant moi passer triomphante,

Dans son petit coupé marron.

Seigneur! Comme elle était gentille!

Ah! Parisienne de mon cœur!

Est-ce le Diable qui t'habille

Et te donne cet air vainqueur?

Moi, je la regardais

Et tout bas je pensais :

A prendre cet air-là, Dieu, que j'aurais de peine

Mais je veux être parisienne!

Je le serrai!

J'arriverai!

 

Monté sur une belle bête,

Un petit cavalier passa.

D'un joli mouvement de tête,

La dame lui dit : je suis là.

Que d'art, que de coquetterie

Ou d'esprit dans ce mouvement!

Ce n'était rien, ma chère amie,

Rien du tout, et c'était charmant!

Moi, je la regardais

Et tout bas je pensais :

A prendre cet air-là, Dieu, que j'aurais de peine

Mais je veux être parisienne!

Je le serrai!

J'arriverai!

 

J'ai, dans une petite allée,

Revu dans son petit coupé

Ma petite dame voilée.

Elle avait l'air fort occupée.

Le petit monsieur, d'un air tendre,

De près, de tout près, lui parlait...

La dame paraissait comprendre

Ce que le monsieur lui disait.

Moi, je la regardais

Et tout bas je pensais :

A prendre cet air-là, Dieu, que j'aurais de peine

Mais je veux être parisienne!

Je le serrai!

J'arriverai!

 

Ce spectacle m'allait à l'âme

Et je lorgnais d'un air rêveur

La petite main de la dame

Dans les petits doigts du monsieur :

C'était des amoureux, sans doute,

Car en passant, j'entendis, moi,

Que le monsieur disait : écoute,

Que la dame disait : tais-toi!

Moi, je la regardais

Et tout bas je pensais :

A prendre cet air-là, Dieu, que j'aurais de peine

Mais je veux être parisienne!

Je le serrai!

J'arriverai!

Le finale se terminait avec le chœur Feu partout et commençait au moment où le Baron revenait de sa sortie. Chez Offenbach, on peut d'emblée noter la profusion musicale, tellement riche qu'elle en ralentit inévitablement la bonne marche dramatique. Coupures et simplifications sont alors nécessaires au cours des représentations suivantes.

Il convient ici de noter que seule, la collaboration avec Meilhac et Halévy est capable de déchaîner de tels enthousiasmes ; d'autre part, c'est l'unique fois qu'une collaboration produit trois chefs-d'œuvre consécutifs, appelés Barbe-Bleue, La Vie Parisienne, La Grande-Duchesse de Gérolstein.

Pendant cette année, certainement la plus riche de toutes, s'entassent des projets : Panurge pour le théâtre de la Porte Saint-Martin, Les Amours de Louis XV pour les Variétés, ou Le Calife Aroun-Al-Rashid pour le Châtelet. Aucun n'arrivera à terme. Il faut reconnaître que son travail est écrasant ; rentré d'Allemagne le premier avril, six ouvrages sont simultanément en chantier : Robinson Crusoé pour l'Opéra-Comique, Le Jockey, deux actes de Nuitter et Tréfeu pour Ems, La Grande-Duchesse, promise aux Variétés pour l'hiver 1866-1867, La Permission de dix heures, et Le Mariage de Lischen avec Charles Nuitter. Le 22 mai, au cours de la lecture de L'Almanach d'Aurélien Scholl aux Variétés, il aurait même dû y composer une ronde Où's qu'est mon fusil ?.

Le mois de mai se passe à Etretat où le travail avec ses nombreux librettistes avance toujours trop lentement. L'enterrement de Jules Méry, un de ses premiers collaborateurs, l'oblige à rentrer à Paris le 18 juin. Dix jours après, la troupe des Bouffes inaugure le théâtre des Variétés de Lyon avec Monsieur Choufleury et Jeanne qui pleure. Après être retourné à Etretat, où Halévy loue une maison, où l'on attend Meilhac pour terminer la Grande-Duchesse à peine commencée, Offenbach arrive à Ems le 5 juillet pour veiller aux répétitions de La Permission de dix heures. Le 22, c'est encore à Etretat qu'on travaille à LaVie Parisienne et La Grande-Duchesse. Puis, début août, il signe à Paris le traité pour le Panurge du Châtelet avec Hostein et Halévy, une grande féerie pour l'exposition universelle de 1867. Après une excursion à Bruxelles - invité à diriger la première de La Belle Hélène le 15 août - , il assiste à la lecture, le 17 au Palais-Royal, de La Vie Parisienne. Enfin, des intérêts graves l'obligent à partir pour Vienne le 20 août, malgré l'état de sa santé .

D'autres soucis l'attendent à son retour : les Bouffes ouvrent le 22 septembre sous la direction de Varcollier. Offenbach, soucieux de la qualité d'interprétation de son répertoire défend qu'on y joue ses œuvres :

Plusieurs journaux avancent que j'ai refusé mon répertoire à la direction des Bouffes-Parisiens. Il y a là une erreur de forme car il n'existe pas encore de direction aux Bouffes-Parisiens. En attendant l'arrêt définitf de la cour d'appel statuant sur le jugement qui, en première instance a mis M. Charles Comte en possession de son bail, M. le syndic de la faillite Hanapier a cru pouvoir exploîter l'entreprise pour le compte des créanciers dont il représente les intérêts. Quoique M. le syndic ait réussi à s'assurer le concours d'une grande artiste, je ne crois pas que la situation éminement provisoire et incertaine dans laquelle il se trouve placé, lui permettre d'engager une troupe d'ensemble et de grande valeur. Dans ces conditions-là, et ne voulant pas compromettre l'exécution de mes œuvres, je me suis décidé à attendre, pour me prononcer, qu'une direction sérieuse se soit substituée à l'administration intérimaire (...)

 

C'est à Vienne, au début de Novembre, que le Maestro élabore La Grande-Duchesse. Le 10 de ce mois, il est accueilli à Lille pour une représentation de Barbe-Bleue, et repart le soir pour Bruxelles où, malgré avoir perdu son procès avec le directeur du théâtre, M. Delvil, il accepte de suivre une représentation du même ouvrage au cours de laquelle on lui offre une couronne, tout en demeurant quelques jours afin de présider aux répétitions de La Belle Hélène et de Mesdames de la Halle.

Les deux derniers mois de cette année extrêmement bien remplie sont consacrés au travail sur La Chambre rouge. Lue le 12 novembre 1866 aux Variétés, elle conserve encore son titre provisoire de Chambre rouge ; sont présents : Hortense Schneider (Dorothée), José Dupuis (Fritz), Henri Grenier (Prince Paul), Kopp (Baron Puck) et A. Guyon (Aide de camp). Le rôle de Wanda est pourvu seulement à la mi-décembre : Cécile Denault est engagée spécialement pour ce rôle qui sera finalement attribué à Emilie Garait. Etant donné les difficultés de la mise en scène, on reporte la pièce à l'année suivante. La musique n'est d'ailleurs pas totalement écrite. Offenbach remet le deuxième acte au théâtre, le 9 décembre, puis part à Nice terminer le troisième. Les répétitions commencent dès la fin du mois, la pièce étant prévue pour passer à la fin de janvier 1867. Mais l'abondance des recettes de La Belle Hélène, à l'affiche en ce moment, fait que la direction ne se presse pas, bien que la partition soit terminée (Offenbach revient à Paris le 23 janvier), et déjà vendue aux éditeurs Brandus & Dufour.

Voici un moment de l'une des répétitions :

"Les répétitions marchent à merveille. Couder a repris sont rôle. L'orchestre a déjà exécuté plusieurs fois, dès neuf heures du matin, toute la musique du premier acte. On parle d'une splendide mise en scène : 18 musiciens militaires sont engagés et paraîtront sur le théâtre, aux premier et troisième actes. Il y aura un groupe de 72 figurants, en riches costumes de gardes, au lieu des 24 dont on s'était d'abord contenté. Mlle Emilie Garait, qui a joué à la Porte Saint-Martin, débutera dans La Grande Duchesse à la place de Mlle Cécile Denault"

Pendant ces répétitions, notons deux détails importants : Ludovic Halévy démissionne du Ministère d'Etat le premier mars et, le 28, Jules Noriac confie ses fonctions d'administrateur du théâtre des Variétés, à Hippolyte Cogniard. Le 15 mars, Dupuis trouve son rôle trop chargé en musique pour ce premier acte ; l'orchestre commence à travailler à partir du 20 mars. Deux jours après l'ouverture de l'exposition universelle, commencent les répétitions générales qui se déroulent sur quatre journées, les 3, 4, 5 et 11 avril. Ce soir-là, la Censure supprime un élément du costume de la Grande Duchesse, rappelant ainsi que le théâtre ne doit pas trop s'approcher de la réalité...

Contrairement aux opéras-bouffes précédents, le succès tarde à venir ; le 12, jour de la première, l'enthousiasme décroît brutalement après le premier acte. Dès le lendemain, on effectue des coupures dans le troisième acte ; le 14, le deuxième est remanié, se terminant à présent sur la conspiration ; enfin, le 18, le Carillon (cf. ci-dessous) et l'air des Rémouleurs sont supprimés. Ces morceaux ne seront rétablis que dans la version allemande qu'Offenbach dirigera lui-même à Vienne, le 10 mai. Dans cette forme définitive, c'est le plus grand succès de toute sa carrière. Les 25 premières donnent une recette de 110 423 F. La 50e est fêtée le 9 juin, la 100e le 7 août, la 200e le 30 novembre. Ces deux cents premières ont produit la somme fabuleuse de 474 361, 50 F. Phénomène extrêmement rare aux Variétés, on convoque des artistes de doublure, comme à l'Opéra! ; le 6 mai, ces derniers répètent : Lise Tautin double Schneider, Gerpré Dupuis, Christian Couder, Blondelet Kopp, Aurèle Grenier (qui vient de se briser le genou, le 26 avril en cascadant un peu trop...) et Mlle Denault double Emilie Garait.

Le résumé de la pièce telle qu'elle a été finalement imprimée est le suivant : 

Le premier acte nous transporte dans un campement de soldats, au milieu des tentes, dans la campagne. Des soldats, paysannes, vivandières, chantent et boivent gaiement (chœur "En attendant que l'heure sonne"). Fritz, un soldat, et Wanda, sa fiancée, se lamentent sur la condition du soldat ("Allez jeunes filles") : pour de faibles sommes, ils doivent aller braver les canons.

Au moment le plus animé de cette fête, paraît le terrible général Boum, un énorme panache sur son chapeau, arrivant par la colline ; il s'arrête, indigné, lève les bras au ciel. Toutes les femmes s'enfuient car sa sévérité est connue ("A cheval sur la discipline"). Il se plaît à tourmenter Fritz car ils aiment la même personne : Wanda. Seulement, Wanda n'aime pas ce vieux général.

Népomuc, l'aide de camp, vient annoncer au campement, non pas l'approche de l'ennemi comme le souhaiterait tant Boum, mais seulement l'arrivée de la Grande-Duchesse qui vient passer son régiment en revue. Fritz est mis en faction avec interdiction de bouger ; mais Wanda paraît et parvient à détourner la consigne ("Au diable la consigne!"). Ils s'embrassent au moment où le général revient. Un coup de fusil retentit, Wanda tombe dans les bras de Fritz, évanouie, qui l'emmène chez sa mère.

Précédé par de nouveaux coups de fusil, le baron Puck - il avait oublié le mot d'ordre - vient s'entretenir avec Boum : politique, vie sentimentale de la Grande-Duchesse, partagent leurs propos. La souveraine doit prochainement épouser le prince Paul, le père de l'électeur Steis-Stein-Steis-Laper-Bott-moll-Schorstenburg, qui est accompagné du baron Grog, un habile diplomate. Elle refuse. Pourquoi? Aimerait-elle quelqu'un?, se demandent-ils, craignant pour leur carrière.

On entend au loin des roulements de tambour. La cérémonie, préparée depuis longtemps, commence. Sur une musique militaire (chœur "Portons armes!, présentons armes!") entre, par le fond à droite, la Grande-Duchesse, vêtue du costume de son régiment, une cravache à la main. Derrière elle, viennent ses demoiselles d'honneur (Iza, Olga, Amélie et Charlotte), en amazones, puis un brillant état-major de jeunes officiers en uniformes éclatants. La souveraine passe devant le front des troupes en commençant par le fond ; arrivée au milieu, frappée par la beauté de Fritz, elle s'arrête et se remet difficilement. Elle chante sa joie de se trouver au milieu de ses hommes ("Ah! que j'aime les militaires!").

Elle demande au général, sourdement irrité, de faire avancer Fritz. Pour avoir bien répondu à ses questions, le voilà caporal. La discussion continue après que Boum ait fait rompre les rangs. Inquiets, Boum et Puck voient la souveraine s'entretenir avec Fritz. Cette fois, il devient lieutenant. Comme il fait chaud, on apporte des sorbets. Boum, selon une formule longuement préparée, invite son altesse à venir exécuter la chanson du régiment. Elle accepte (Puck la lui a apprise), mais, ô fureur, elle chantera avec Fritz. Boum refuse, allégant qu'un simple lieutenant ne peut chanter avec une reine ; elle le fait donc capitaine. L'air contraint, ils doivent s'incliner, et entonnent la chanson ("Ah! c'est un fameux régiment").

Népomuc revient, introduisant le prince Paul et le baron Grog. Elle veut bien recevoir le premier, mais pas le second, tout en ordonnant à Fritz d'aller mettre son uniforme de capitaine et congédiant les soldats. Les officiers supérieurs demeurent à ses côtés pour examiner le plan de bataille. Irritée, la Grande-Duchesse regarde le prince Paul venir vers elle. Il lui est plus insupportable que jamais. En habit de marié, un gros bouquet de fleurs d'oranger à la main, il espère décider sa future aujourd'hui. Tirant un journal de sa poche, il lui explique qu'il est la risée des chroniqueurs ("Pour épouser une princesse"), ce qui la fait éclater de rire.

Revoilà Fritz, en capitaine. Le plan de campagne du général Boum va être examiné ; des soldats apportent une table et une carte géographique. Tous s'installent. Le principe est simple : "L'art de la guerre peut se résumer en deux mots : couper et envelopper". Ce plan fait ricaner Fritz qui ose donner son avis ; il en a le droit puisque la Grande-Duchesse vient de le nommer général et baron de Vermout-won-Bock-Bier, comte d'Avall-Vintt-Katt-Schopp-Vergismein-nicht, pour qu'il assiste à cette assemblée. Fritz va à l'ennemi tout droit. Pleinement convaincue, la souveraine le fait général en chef des armées. Il ôte le panache de la tête de Boum, furieux et désespéré. Puck constate, avec Boum et Paul, que le cœur de leur souveraine a parlé, mais ils jurent de se venger de ce Fritz.

L'armée va partir (chœur "Nous allons partir pour la guerre"), le nouveau général est présenté, le sabre vénérable lui est confié non sans que la Grande-Duchesse ait jeté des regards furieux sur Wanda. L'armée gravit la colline, tambour battant (chœur fou "Je serai vainqueur/Il sera vaincu/Il sera vainqueur").

 

Au deuxième acte, dans une salle du palais, les demoiselles d'honneur sont assises et travaillent (chœur "Enfin la guerre est terminée"). Népomuc apporte le courrier et distribue les lettres apprenant la victoire de Fritz.

Paul et Grog entrent, plein d'espoir d'être reçus par la Grande-Duchesse : ils ont une lettre d'audience. Népomuc vient annoncer en courant que Fritz est sur le point d'arriver, que la souveraine est "dans une joie, une joie, une joie". Le cortège (chœur "Après la victoire") ramène triomphalement Fritz, acclamé, qui raconte la bataille (Rondeau "Madame, en quatre jours, j'ai terminé la guerre"). Elle désire s'entretenir seule avec lui, augmentant ainsi l'indignation du trio Boum-Paul-Puck.

Fritz est maintenant au sommet de la hiérarchie militaire. Mais il peut encore s'élever dans le civil : la Grande-Duchesse essaie de lui faire saisir qu'elle l'aime ("Dites-lui qu'on l'a remarqué, distingué"), mais Fritz n'y comprend rien : tous ces grades, ces honneurs, et maintenant il y aurait une femme qui l'aime? Mais il n'oublie pas Wanda, en dépit les avances pressantes de la souveraine.

Népomuc fait irruption, lui communiquant un message très important du chef de sa police ; impatientée, contrariée, elle apprend la mauvaise conduite de Fritz : il a emmené en ville une jeune fille nommée Wanda. Furieuse, elle sort.

Entrent mystérieusement par le fond, Paul, Boum et Puck. Après avoir éloigné Fritz, ils mettent au point un plan pour éliminer ce favori : celui-ci sera logé dans le pavillon de l'aile droite, là même où, autrefois, un autre favori, Max, fut assassiné ("Max était soldat de fortune"). Au grand ébahissement des conspirateur, paraît la Grande-Duchesse qui, elle aussi, veut se débarasser de ce gêneur.

 

Au troisième acte, dans la chambre rouge, une vieille salle gothique sombre, la Grande-Duchesse, puis Boum préparent l'assassinat de Fritz. Sur le parquet, une tache rouge leur rappelle la légende de Max ("O grandes leçons du passé"). Il y aura bientôt deux taches rouges... Elle laisse Boum, seul, lui conseillant de mener cette affaire promptement.

Il ouvre la porte secrète, dissimulée dans un tableau ; paraissent, armés de poignards, Puck, Paul, Grog, Népomuc. La Grande-Duchesse vient leur rendre visite tout en vérifiant la lame de leurs poignards. Soudain, elle remarque Grog, ce diplomate qu'elle n'avait jamais voulu recevoir. Se rendant compte qu'elle a eu tort (c'est un très bel homme), une audience lui est immédiatement accordée. Très habilement, ce fin diplomate parvient enfin à lui faire accepter le prince Paul comme mari. Très tourmentée par ce nouvel événement, elle rappelle tous les conjurés : on ne tuera pas Fritz le jour où elle se marie, mais on peut jouer à ce dernier une petite farce, sans sortir des limites de la fantaisie.

Le voici, au bras de Wanda, entouré de la cour, dames et seigneurs, portant des lanternes dorées (choeur "Nous amenons la jeune femme"). Fritz remercie le général Boum et ses amis pour leur bonne conduite, lesquels souhaitent, sur un ton mielleux, une bonne nuit aux époux ("Bonne nuit, monsieur, bonne nuit"). La nuit de noces commence mal ; Wanda est impressionnée par la prestance de Fritz ("Faut-il, mon Dieu, que je sois bête!"). Soudain éclate un violent roulement de tambour, accompagné de cris : "Vive le général Fritz!" ; il ouvre la fenêtre en leur jetant de l'argent. Quelques instants plus tard, une scène similaire se reproduit : une sérénade militaire retentit et on bombarde Fritz de bouquets.

Au moment où il va embrasser sa femme, on frappe violemment à toutes les portes. Tous se précipitent dans la chambre (choeur "Ouvrez, ouvrez, dépêchez-vous") : l'ennemi, qu'on croyait en fuite, a fait un retour offensif. Fritz, devant partir sur le champ, s'habille en hâte ("A cheval, vite, monsieur le Général!") et confie Wanda à Boum.

 

Le dernier tableau représente un camp, le même qu'au premier acte. La cour termine un grand déjeuner (choeur "Au repas, comme à la bataille"). On félicite le prince Paul de son mariage ; lui même en est encore époustouflé.

La Grande-Duchesse descend de la colline, suivie de ses demoiselles d'honneur. Elle boit à la santé de la cour (Ballade à boire "Il était un de mes aïeux"). Mais elle est inquiète de ne pas voir le général Fritz. Boum lui expose alors sa plaisanterie : ayant l'habitude d'aller voir sa maîtresse, la dame de Roc-à-Pic, tous les mardis, Boum, aujourd'hui, ne devait pas y aller, car le mari est là. Fritz, au lieu de trouver l'ennemi, trouvera le mari et sa canne.

D'ailleurs, le revoilà, en piteux état, le panache déplumé, le sabre tordu, tout effaré ("Eh bien, Altesse, me voilà!"). Il a compris qu'il s'agissait là d'une vengeance du général Boum, mais la souveraine n'accepte pas ses excuses : il est allé porter le trouble dans un ménage! ; accusé de trahison, il perd en quelques minutes tous ses grades et redevient simple soldat. Il donne même sa démission qui est acceptée.

A qui la Grande-Duchesse va-t-elle confier maintenant ces grades et honneurs? Boum est pâle d'émotion à l'espoir de les retrouver. Mais, ô fureur, elle confie le sabre et le panache au baron Grog. Mais, apprenant qu'il est marié et père de plusieurs enfants, la capricieuse souveraine, avec énergie, lui reprend le panache, le rend à Boum, puis ordonne au baron de rentrer à la cour de l'électeur et de lui annoncer son bonheur d'avoir épousé le prince Paul. Tout finit bien : Fritz et Wanda, regagnant leur chaumière, promettent de faire des petits soldats, Boum a repris le commandement, et la Grande-Duchesse est mariée.

Parmi les grands passages qui ont été retirés, figure cette dernière scène de l'acte II, appelée Le Carillon, scène très riche en couleurs et en musique ; au lieu de se terminer par le terzetto entre Boum, Paul, Puck, l'acte se prolongeait par ce tableau :

choeur

Toute la ville est pavoisée

La populace électrisée

Se grise dans les cabarets

Et nous, le coeur plein d'allégresse,

Nous sommes, ô Grande-Duchesse,

Vos très obéissants serviteurs et sujets.

La Grande-Duchesse (à part)

J'ai le coeur déchiré

Mais je me vengerai.

Les voici tous les deux! J'étouffe de colère!

Wanda

Enfin, tu m'appartiens!

Fritz

Oui, pour toujours, ma chère.

La Grande-Duchesse

Eh bien, général Fritz, parlez, voici l'instant.

Vous avez réfléchi, répondez maintenant.

(Entre le notaire)

Fritz & Wanda

Voilà le notaire!

La Grande-Duchesse

Déjà le notaire!

Le Notaire

Je suis le notaire.

La Grande-Duchesse (à part)

Oh! l'affreux notaire!

Les témoins

Et les quatre témoins.

Fritz

Asseyez-vous là, monsieur le notaire!

Vous allez remplir votre ministère.

Le notaire

J'ai mis les choses en état ;

Il ne vous reste plus qu'à signer un contrat.

(il s'installe)

Boum, Paul, Puck, Népomuc

Est-ce oui? Est-ce non?

Dansera-t-on le Carillon?

La Grande-Duchesse (bas)

Non, attendez.

Boum, Paul, Puck, Népomuc

Laissez-nous le pourfendre.

La Grande-Duchesse (bas)

Qui donc commande ici? Je vous ai dit d'attendre.

(à Fritz qui lui donne la plume)

1.

Elle n'a rien écrit encore

Cette plume que je tiens là.

Quel sera l'effet, je l'ignore,

Du premier mot qu'elle écrira?

C'est rouge ou noire, c'est pile ou face,

Peine ou plaisir, joie ou douleur...

Je n'en sais rien, mais à ta place

Il me semble que j'aurais peur.

Rien n'est fait, quand rien n'est écrit,

Un trait de plume et tout est dit.

2.

Regarde et tremble devant elle

Car il ne faut, tu le sais bien,

Pour en faire une arme mortelle,

Qu'un peu d'encre au bout, presque rien!

Et vrai, si tu voulais m'en croire,

Cher ami, tu m'empêcherais

De la tremper dans l'écritoire

Et ce faisant bien, tu ferais...

Rien n'est fait, quand rien n'est écrit,

Un trait de plume et tout est dit.

Fritz

Oui, j'entends

Je comprends

Mais j'ai reçu votre promesse

Paraphez et signez.

Wanda & Fritz

Nous vous en supplions, Altesse.

La Grande-Duchesse

Vous le voulez, soyez donc son époux.

(elle rentre et signe)

Fritz & Wanda

Ah! pour nous

Qu'il est doux

De voir enfin la chose faite.

Paul, Boum, Puck, Népomuc

Mais quand donc

Pourra-t-on

Commencer la petite fête?

La Grande-Duchesse

Je souhaite à tous deux un avenir prospère

Et vais ouvrir le bal en dansant avec vous

Le Carillon de ma grand-mère.

choeur

Le Carillon de la grand-mère,

Ah! c'est un fameux carillon!

Il faut de la belle manière

Le lui danser le Carillon!

Fritz

En notre honneur, tu vois, ma chère,

On va danser le Carillon.

Wanda

C'est une danse un peu légère.

Fritz

Mais bah! dansons le Carillon!

Wanda & choeur

Mais bah! dansons le Carillon!

choeur

Qu'on se trémousse, se démène!

Risquons des pas à tout casser!

Notre indulgente souveraine

Nous autorise à nous lancer!

Boum, Paul, Puck, Népomuc

Unissons-nous pour la vengeance

Soyons adroits

Il est seul et nous quelle chance

Nous sommes trois.

 

Cette surchage vocale et dramatique était renforcée encore dans la première scène du troisième acte où Hortense Schneider interprétait deux couplets, coupés par la suite, mais imprimés uniquement sous forme d'air séparé :

 

1.

Lorsque je regarde en moi-même

Ce que j'y vois est effrayant.

Dire à ce beau soldat : je t'aime.

C'était déjà plus que galant.

Il me dédaigne, je me butte,

Et je vais le faire mourir.

Si c'est ainsi que je débute,

Cela promet pour l'avenir.

Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!

J'avais pourtant reçu du ciel

Un charmant petit naturel.

2.

Il n'est, dit-on, qu'un pas qui coûte,

C'est le premier ; si l'on dit vrai,

J'irai loin, et sur cette route,

Qui sait où je m'arrêterai?...

Quelle existence que la mienne

Amours par ci, meurtres par là,

Ce qu'on lit dans l'histoire ancienne

N'est rien à côté de cela.

Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!

J'avais pourtant reçu du ciel

Un charmant petit naturel.

 

Signalons enfin l'enrichissement du dernier acte qui comprenait huit scènes au lieu de six, avec, à la quatrième scène, dix-huit conjurés ("Nous sommes dix-huit" ) dont la part de chant était très développée avec le choeur :

Sortons de ce couloir

Avec nos fines lames.

Dans ce couloir il faisait noir

Moins noir que dans nos âmes

Le général Boum avait même l'honneur d'un couplet :

Pour cette cause sainte

Fuyez, fuyez, sans crainte,

Et d'un bras si dispos

Que la lame assassine

Entrant par la poitrine

Ressorte par le dos.

2.2.4. VERS UNE SERIE DE DEMI-SUCCES (1868-1875)

 

Deux projets se dessinent en 1867 : le 11 février, la presse annonce la signature d'un traité avec le Palais-Royal, entre nos trois auteurs, malgré un démenti postérieur ; il semble que ce soit Le Château à Toto. A cette époque, il s'agit simplement d'une pièce en 2 actes, sans machine, qui ne tient que la moitié du spectacle. Au moment de la première de La Grande Duchesse, un Panurge, opéra-bouffe en 4 actes et 14 tableaux est décidé pour la Porte Saint-Martin, puis reporté à l'été 1868. Ce "nouveau chef-d'oeuvre" est déjà bien être avancé en août 1867 puisque le chanteur Meillet, inquiet que son rôle ne lui aille pas, devait rencontrer Meilhac.

Durant l'été, on apprend le nom de la future pièce d'hiver pour les Variétés : La Périchole. En octobre, un autre projet vient de superposer à cette dernière : Les Brigands qui ne seront créés qu'en 1869. Pourtant, deux actes sont lus à Cogniard, directeur des Variétés, pour ses étrennes. La musique n'est pas encore écrite, Offenbach devant s'occuper d'abord du remaniement du Pont des soupirs. A Nice, le 28 janvier, le compositeur s'insurge contre ses librettistes qui n'envoient aucune parole à mettre en musique ; ces deux actes sont d'ailleurs à refaire : "Je n'y vois aucun effet pour moi" .

A cette époque de l'année, Le Château à Toto est-il en cours d'achèvement ? On en connaît peu la progession ; le 31 janvier 1868, Offenbach a traité avec l'éditeur Gérard - qui sera finalement retenu - mais demande aussi à Heugel avec des conditions plus avantageuses : pour le premier, il demande 3000 F, 8000 pour le second. Les deux premiers actes sont lus, avec tous les artistes du Palais-Royal, le 19 mars ; le 30 avril, le théâtre fait relâche pour se consacrer aux répétitions. La première a lieu le 6 mai : ce n'est ni un succès ni un échec. La pièce ne passera pas à la postérité. En voici néanmoins le résumé :

 

Le premier acte se situe au château de La Roche-Trompette en Normandie. Dans une salle gothique, au milieu de grandes panoplies d'époque, un vieux serviteur, assis et pensif, entend une fanfare sonnée par des cors. C'est le sire de Crécy-Crécy qui chasse dans la forêt. Ce sire est l'ennemi mortel des anciens propriétaires de ce château qui est à vendre. Comme pour les narguer, le vieux serviteur, incrédule, voit s'avancer le baron de Crécy-Crécy et sa fille Jeanne : il y a mille ans que pareille chose ne s'était vue : un Crécy-Crécy entrer chez un La Roche-Trompette! Désirant acheter la bâtisse, le baron ordonne au serviteur d'aller chercher les clés pour la visite.

Jeanne demande à son père les raisons de cette haine millénaire. Tout d'abord, elle se souvient du jeune Hector de La Roche-Trompette, dit Toto, avec qui elle jouait lorsqu'elle était enfant ("Oui, je m'en souviens, mon bon père"). Or, ce jeune homme est l'ennemi de la famille. Son père l'avait séparé de force et c'est seulement maintenant qu'il lui explique pourquoi. Il s'agit d'affaires très anciennes, liées à l'histoire de France, datant de l'époque de Louis XI. Aujourd'hui, Toto, ruiné, doit vendre son château.

Au moment où le vieux serviteur revient avec les clés, des bruits de voix se font entendre au dehors : les paysans commencent à arriver pour la fête organisée par monsieur le comte Hector de La Roche-Trompette. Tandis que Pitou, le frère de lait de Jeanne, aide à descendre de voiture celle qu'il aime, Catherine, les autres partent visiter le château. Catherine entre vivement, l'air furieux, suivie par Pitou paraissant très ému (duo "Toujours, alors") ; il veut savoir pourquoi elle ne veut l'aimer. Mais elle refuse toute discussion : c'est un secret. Pourtant, il s'est fait paysan pour elle.

Cet entretien est interrompu par l'entrée du peuple, venu assister à la vente (choeur "Dépeçons, achetons la terre"), vente dirigée par le notaire, maître Massepain ("Ah! quel tourment d'être notaire!"), également chef de fanfare. Cette dernière accueille l'arrivée de Toto, Madame de La Farandole (la Vicomtesse), et Raoul de La Pépinière, un ami de Toto (choeur "En cette heureuse journée"). Toto présente à ses amis son domaine dans lequel s'écoula sa jeunesse (Ronde "Regardez ces vieilles murailles"). Après de multiples embrassades, on interprète la chanson du pays - une ronde normande - conduite par Catherine et Pitou ("Un jour courait Jeannette"), avant de se donner rendez-vous pour la vente de ce soir, une vente qui sera en musique, avec de la danse, pour être plus gaie.

Restés seuls, Toto, la Vicomtesse et Raoul s'installent confortablement, allumant des cigarettes et regardant la vie avec philosophie. La Vicomtesse n'est autre que Blanche Taupier, partie pauvre de ce pays, revenue riche, contrairement à Toto, parti riche, revenu sans un sou. Raoul s'est fait l'ami de beaucoup de gens, a raté quatre mariages, et Toto reste son vingt-septième et dernier ami.

Tandis que ses compagnons partent se préparer à la fête, Toto s'appitoye sur ce pauvre château qu'il doit vendre ("Mes aïeux, c'était bien la peine"). Il se dispose à sortir, lorsque paraît Jeanne de Crécy-Crécy. Ils se reconnaissent et l'on devine qu'un amour profond naît à cet instant. Jeanne lui demande de l'enfermer dans un cachot et d'exiger une rançon. Mais le baron surgit (trio "O ma fille"), la discussion s'envenime et un duel à l'épée commence jusqu'au moment où Raoul, Massepain, alertés par les cris, les séparent. Massepain saisit Crécy-Crécy pendant que Toto tient Jeanne dans ses bras et l'embrasse. Les paysans sont stupéfaits.

 

Au deuxième acte, dans le même décor, Massepain range des papiers sur l'estrade tout en préparant la vente. La Vicomtesse entre mystérieusement pour lui demander un service : elle connaît un acquéreur pour le château, à cinq cent mille francs ; elle l'incite à tricher, uniquement pour elle, puisque la demeure est mise à prix à un million. La Vicomtesse et la Falotte, cette jeune fille qu'aima jadis Massepain, ne sont qu'une même personne ("Autrefois, j'étais villageoise"). Laissant le notaire dans un trouble profond, elle sort. Bien qu'abasourdi, il refuse de tricher. Pitou, l'observant, vient le rejoindre pour se confier leurs maux ("Le paysan et le notaire sont égaux par devant l'amour").

Jeanne, le visage caché par un capuchon (elle vient de s'enfuir du cachot où son père l'avait enfermée), supplie son frère de se déguiser en général Bourgachard, comme il l'avait fait autrefois avec grand succès. Ils s'éloignent, non sans que Pitou ait pu admirer Catherine, magnifiquement parée pour la fête. Elle nous explique enfin son refus d'aimer Pitou : elle avait juré d'aimer un jeune homme ressemblant à celui qu'elle vit un jour dans Le Journal des modes ("J'suis ainsi, v'là mon caractère"). Or, Raoul, très bien vêtu, très bien frisé, entre ; voilà exactement le rêve de Catherine! Elle se désole ouvertement qu'une femme de sa condition ne pourra jamais être aimée d'un homme comme lui. Pour la consoler, il lui offre une croix d'or (il en possède tout un sac, acheté dans un bazar parisien).

Survient Toto, se demandant quoi faire après la vente. Ils décident de rompre avec les habitudes parisiennes et de venir vivre tranquillement à la ferme de Catherine (trio "N'es-tu pas las, mon camarade, de tous les plaisirs de Paris?"). Crécy-Crécy paraît, suivi de la Vicomtesse. Enflammé par sa beauté, il accepte de se laisser présenter par Toto. Seulement, le baron connaît sa noblesse de France sur le bout des doigts et, quand il entend le nom de Farandole, il sort avec violence de la salle.

Tout le pays arrive pour cette fameuse vente (choeur des paysans "La vente va commencer"). Les enchères montent… Massepain est secrètement désolé de n'avoir pu réaliser le voeu de la Vicomtesse. A six cent mille francs, paraît un vieux général qui veut assister à la vente ("Je me suis hâté de monter sur mon noble cheval de guerre"). Ce dernier remporte la vente, atteignant le chiffre énorme de deux millions (choeur "Deux millions! tout nets, tout ronds!"), et provoquant la colère de Crécy-Crécy qui voit sa vengeance lui échapper.

La danse peut alors commencer. Après avoir apporté du vin dans de vieilles bouteilles (Choeur "C'est du vin, oui du vin"), tous se mettent à danser, sous la conduite de Pitou, une bonne danse locale et endiablée : la bourrée. Celle-ci est tellement animée que Pitou, sautant comme un fou, perd ses moustaches, sa perruque, ses habits. Les gens, d'abord stupéfaits, le reconnaissent ; il veut s'enfuir, on le retient.

 

Au troisième acte, dans la ferme de Catherine - un clos entouré de haies vives -, Niquette, une jeune paysanne, prend râteaux, fourches, et se prépare à aller aux champs en compagnie des autres ouvriers (choeur "Allons-nous en remplir nos tâches"). Niquette devise sur sa condition tout en enlevant des bottes de foin. L'une d'elles bouge toute seule ; elle appelle Catherine au secours qui découvre Pitou, en manches de chemise, avec la culotte et les bottes à l'écuyère du général Bourgachard, tel qu'on l'a laissé à la fin du deuxième acte. Furieuse de le trouver ici, craignant pour sa réputation, elle lui apprend que la vente est annulée, qu'il est condamné et que le neveu du vrai général va venir le voir. Elle lui conseille de partir, surtout qu'un tricorne apparaît à l'horizon (duo "Va-t-en donc chercher les gendarmes").

Pendant que ces derniers s'éloignent, Massepain, toujours notaire et toujours amoureux, parvient devant la ferme, déguisé en garde champête pour mieux approcher la Vicomtesse qu'il sait ici. Catherine lui informe qu'elle dort ; alors, il reviendra (rêverie "Ne la réveillez pas") et il sort. Toto paraît à son tour sur la colline, en costume de chasseur, le fusil sur l'épaule. Tout en rougissant, Catherine s'inquiète que Raoul ne soit oas avec lui. Mais elle s'étrangle de colère en voyant là-bas Niquette en grande discussion avec Raoul ; elle va les rejoindre en courant. Pendant ce temps, Toto pense à Jeanne qu'il commence à aimer (rondeau "Si mes amis savaient cela").

Rentrent Catherine, tenant Niquette, puis Raoul, moitié gouailleur, moitié penaud (il a donné aussi à Niquette une croix d'or). Niquette retourne au travail après de violents échanges verbaux. Raoul, avec son lait et son pain, s'est assis à droite ; Catherine, très irritée, part s'asseoir à l'autre bout du jardin et tricote. Toto s'applique à les réconcilier, allant de l'un à l'autre, révélant progressivement que Raoul de La Pépinière n'est en réalité que Raoul Pépin (Trio "Je suis Pépin, pas Pépinière, mais Pépin"). Raoul et Catherine sortent, enlacés.

Toto ne demeure pas seul bien longtemps ; Jeanne vient lui parler. Ils se confient leur amour (duo "Puisque l'amour s'est mis en tête") et se remémorent leur jeunesse (romance "Quand nous étions enfants tous deux"). Brusquement, la Vicomtesse, ouvrant la fenêtre, appelle Toto. Jeanne se sauve, suivie par Toto. Au loin, on entend une sonnerie de trompette annonçant l'arrivée du facteur rural. Celui-ci n'est autre que Crécy-Crécy, rendu méconnaissable par ce déguisement. Lui aussi, comme Massepain, désire s'entretenir avec la Vicomtesse. Pendant qu'elle descend, le baron vante les mérites du facteur ("Je suis le facteur rural"). Elle paraît enfin, en costume de paysanne d'opéra-comique, parée de bijoux, de diamants et de dentelles. Elle lit avec surprise cette lettre qui n'est qu'une déclaration d'amour. D'abord choquée, elle accepte à la condition que Toto, son ami, épouse Jeanne. Crécy-Crécy, très contrarié, lui dérobe néanmoins un baiser. Massepain bondit, le sabre à la main et veut dresser un procès-verbal, puis s'excuse en reconnaissant le baron.

Catherine revient furieuse, déçue par Raoul qui ne ressemble plus du tout à sa gravure, maintenant qu'il est habillé en paysan. A cet instant, la scène est envahie par un parfum délicieux : le neveu du général Bourgachard arrive, suivi de tout le village ("C'n'est pas du vinaigr' de Bully"). Il s'agit bien entendu de Pitou, encore déguisé. Catherine est en admiration. Mais Crécy-Crécy a vite fait de le démasquer. Au moment où Massepain l'empoigne, Jeanne et Toto paraissent, demandant la grâce de Pitou, car c'est elle, Jeanne de Crécy-Crécy, qui a ordonné à Pitou de tout faire. La haine de Crécy-Crécy parvient à se dissiper : il accorde la main de sa fille à Toto ; lui épousera la Vicomtesse et iront vivre dans une villa sur le golfe de Naples ; Catherine accepte enfin Pitou comme mari. Massepain, redevenu notaire, est prêt à remplir tous ces contrats (choeur général "On nous dit que la paix est faite").

.... Peu de changements sont à noter dans cette partition qui sera dédaignée par les auteurs. 2.2.4. VERS UNE SERIE DE DEMI-SUCCES (1868-1875)

 

Deux projets se dessinent en 1867 : le 11 février, la presse annonce la signature d'un traité avec le Palais-Royal, entre nos trois auteurs, malgré un démenti postérieur ; il semble que ce soit Le Château à Toto. A cette époque, il s'agit simplement d'une pièce en 2 actes, sans machine, qui ne tient que la moitié du spectacle. Au moment de la première de La Grande Duchesse, un Panurge, opéra-bouffe en 4 actes et 14 tableaux est décidé pour la Porte Saint-Martin, puis reporté à l'été 1868. Ce "nouveau chef-d'oeuvre" est déjà bien être avancé en août 1867 puisque le chanteur Meillet, inquiet que son rôle ne lui aille pas, devait rencontrer Meilhac.

Durant l'été, on apprend le nom de la future pièce d'hiver pour les Variétés : La Périchole. En octobre, un autre projet vient de superposer à cette dernière : Les Brigands qui ne seront créés qu'en 1869. Pourtant, deux actes sont lus à Cogniard, directeur des Variétés, pour ses étrennes. La musique n'est pas encore écrite, Offenbach devant s'occuper d'abord du remaniement du Pont des soupirs. A Nice, le 28 janvier, le compositeur s'insurge contre ses librettistes qui n'envoient aucune parole à mettre en musique ; ces deux actes sont d'ailleurs à refaire : "Je n'y vois aucun effet pour moi" .

A cette époque de l'année, Le Château à Toto est-il en cours d'achèvement ? On en connaît peu la progession ; le 31 janvier 1868, Offenbach a traité avec l'éditeur Gérard - qui sera finalement retenu - mais demande aussi à Heugel avec des conditions plus avantageuses : pour le premier, il demande 3000 F, 8000 pour le second. Les deux premiers actes sont lus, avec tous les artistes du Palais-Royal, le 19 mars ; le 30 avril, le théâtre fait relâche pour se consacrer aux répétitions. La première a lieu le 6 mai : ce n'est ni un succès ni un échec. La pièce ne passera pas à la postérité. En voici néanmoins le résumé :

 

Le premier acte se situe au château de La Roche-Trompette en Normandie. Dans une salle gothique, au milieu de grandes panoplies d'époque, un vieux serviteur, assis et pensif, entend une fanfare sonnée par des cors. C'est le sire de Crécy-Crécy qui chasse dans la forêt. Ce sire est l'ennemi mortel des anciens propriétaires de ce château qui est à vendre. Comme pour les narguer, le vieux serviteur, incrédule, voit s'avancer le baron de Crécy-Crécy et sa fille Jeanne : il y a mille ans que pareille chose ne s'était vue : un Crécy-Crécy entrer chez un La Roche-Trompette! Désirant acheter la bâtisse, le baron ordonne au serviteur d'aller chercher les clés pour la visite.

Jeanne demande à son père les raisons de cette haine millénaire. Tout d'abord, elle se souvient du jeune Hector de La Roche-Trompette, dit Toto, avec qui elle jouait lorsqu'elle était enfant ("Oui, je m'en souviens, mon bon père"). Or, ce jeune homme est l'ennemi de la famille. Son père l'avait séparé de force et c'est seulement maintenant qu'il lui explique pourquoi. Il s'agit d'affaires très anciennes, liées à l'histoire de France, datant de l'époque de Louis XI. Aujourd'hui, Toto, ruiné, doit vendre son château.

Au moment où le vieux serviteur revient avec les clés, des bruits de voix se font entendre au dehors : les paysans commencent à arriver pour la fête organisée par monsieur le comte Hector de La Roche-Trompette. Tandis que Pitou, le frère de lait de Jeanne, aide à descendre de voiture celle qu'il aime, Catherine, les autres partent visiter le château. Catherine entre vivement, l'air furieux, suivie par Pitou paraissant très ému (duo "Toujours, alors") ; il veut savoir pourquoi elle ne veut l'aimer. Mais elle refuse toute discussion : c'est un secret. Pourtant, il s'est fait paysan pour elle.

Cet entretien est interrompu par l'entrée du peuple, venu assister à la vente (choeur "Dépeçons, achetons la terre"), vente dirigée par le notaire, maître Massepain ("Ah! quel tourment d'être notaire!"), également chef de fanfare. Cette dernière accueille l'arrivée de Toto, Madame de La Farandole (la Vicomtesse), et Raoul de La Pépinière, un ami de Toto (choeur "En cette heureuse journée"). Toto présente à ses amis son domaine dans lequel s'écoula sa jeunesse (Ronde "Regardez ces vieilles murailles"). Après de multiples embrassades, on interprète la chanson du pays - une ronde normande - conduite par Catherine et Pitou ("Un jour courait Jeannette"), avant de se donner rendez-vous pour la vente de ce soir, une vente qui sera en musique, avec de la danse, pour être plus gaie.

Restés seuls, Toto, la Vicomtesse et Raoul s'installent confortablement, allumant des cigarettes et regardant la vie avec philosophie. La Vicomtesse n'est autre que Blanche Taupier, partie pauvre de ce pays, revenue riche, contrairement à Toto, parti riche, revenu sans un sou. Raoul s'est fait l'ami de beaucoup de gens, a raté quatre mariages, et Toto reste son vingt-septième et dernier ami.

Tandis que ses compagnons partent se préparer à la fête, Toto s'appitoye sur ce pauvre château qu'il doit vendre ("Mes aïeux, c'était bien la peine"). Il se dispose à sortir, lorsque paraît Jeanne de Crécy-Crécy. Ils se reconnaissent et l'on devine qu'un amour profond naît à cet instant. Jeanne lui demande de l'enfermer dans un cachot et d'exiger une rançon. Mais le baron surgit (trio "O ma fille"), la discussion s'envenime et un duel à l'épée commence jusqu'au moment où Raoul, Massepain, alertés par les cris, les séparent. Massepain saisit Crécy-Crécy pendant que Toto tient Jeanne dans ses bras et l'embrasse. Les paysans sont stupéfaits.

 

Au deuxième acte, dans le même décor, Massepain range des papiers sur l'estrade tout en préparant la vente. La Vicomtesse entre mystérieusement pour lui demander un service : elle connaît un acquéreur pour le château, à cinq cent mille francs ; elle l'incite à tricher, uniquement pour elle, puisque la demeure est mise à prix à un million. La Vicomtesse et la Falotte, cette jeune fille qu'aima jadis Massepain, ne sont qu'une même personne ("Autrefois, j'étais villageoise"). Laissant le notaire dans un trouble profond, elle sort. Bien qu'abasourdi, il refuse de tricher. Pitou, l'observant, vient le rejoindre pour se confier leurs maux ("Le paysan et le notaire sont égaux par devant l'amour").

Jeanne, le visage caché par un capuchon (elle vient de s'enfuir du cachot où son père l'avait enfermée), supplie son frère de se déguiser en général Bourgachard, comme il l'avait fait autrefois avec grand succès. Ils s'éloignent, non sans que Pitou ait pu admirer Catherine, magnifiquement parée pour la fête. Elle nous explique enfin son refus d'aimer Pitou : elle avait juré d'aimer un jeune homme ressemblant à celui qu'elle vit un jour dans Le Journal des modes ("J'suis ainsi, v'là mon caractère"). Or, Raoul, très bien vêtu, très bien frisé, entre ; voilà exactement le rêve de Catherine! Elle se désole ouvertement qu'une femme de sa condition ne pourra jamais être aimée d'un homme comme lui. Pour la consoler, il lui offre une croix d'or (il en possède tout un sac, acheté dans un bazar parisien).

Survient Toto, se demandant quoi faire après la vente. Ils décident de rompre avec les habitudes parisiennes et de venir vivre tranquillement à la ferme de Catherine (trio "N'es-tu pas las, mon camarade, de tous les plaisirs de Paris?"). Crécy-Crécy paraît, suivi de la Vicomtesse. Enflammé par sa beauté, il accepte de se laisser présenter par Toto. Seulement, le baron connaît sa noblesse de France sur le bout des doigts et, quand il entend le nom de Farandole, il sort avec violence de la salle.

Tout le pays arrive pour cette fameuse vente (choeur des paysans "La vente va commencer"). Les enchères montent… Massepain est secrètement désolé de n'avoir pu réaliser le voeu de la Vicomtesse. A six cent mille francs, paraît un vieux général qui veut assister à la vente ("Je me suis hâté de monter sur mon noble cheval de guerre"). Ce dernier remporte la vente, atteignant le chiffre énorme de deux millions (choeur "Deux millions! tout nets, tout ronds!"), et provoquant la colère de Crécy-Crécy qui voit sa vengeance lui échapper.

La danse peut alors commencer. Après avoir apporté du vin dans de vieilles bouteilles (Choeur "C'est du vin, oui du vin"), tous se mettent à danser, sous la conduite de Pitou, une bonne danse locale et endiablée : la bourrée. Celle-ci est tellement animée que Pitou, sautant comme un fou, perd ses moustaches, sa perruque, ses habits. Les gens, d'abord stupéfaits, le reconnaissent ; il veut s'enfuir, on le retient.

 

Au troisième acte, dans la ferme de Catherine - un clos entouré de haies vives -, Niquette, une jeune paysanne, prend râteaux, fourches, et se prépare à aller aux champs en compagnie des autres ouvriers (choeur "Allons-nous en remplir nos tâches"). Niquette devise sur sa condition tout en enlevant des bottes de foin. L'une d'elles bouge toute seule ; elle appelle Catherine au secours qui découvre Pitou, en manches de chemise, avec la culotte et les bottes à l'écuyère du général Bourgachard, tel qu'on l'a laissé à la fin du deuxième acte. Furieuse de le trouver ici, craignant pour sa réputation, elle lui apprend que la vente est annulée, qu'il est condamné et que le neveu du vrai général va venir le voir. Elle lui conseille de partir, surtout qu'un tricorne apparaît à l'horizon (duo "Va-t-en donc chercher les gendarmes").

Pendant que ces derniers s'éloignent, Massepain, toujours notaire et toujours amoureux, parvient devant la ferme, déguisé en garde champête pour mieux approcher la Vicomtesse qu'il sait ici. Catherine lui informe qu'elle dort ; alors, il reviendra (rêverie "Ne la réveillez pas") et il sort. Toto paraît à son tour sur la colline, en costume de chasseur, le fusil sur l'épaule. Tout en rougissant, Catherine s'inquiète que Raoul ne soit oas avec lui. Mais elle s'étrangle de colère en voyant là-bas Niquette en grande discussion avec Raoul ; elle va les rejoindre en courant. Pendant ce temps, Toto pense à Jeanne qu'il commence à aimer (rondeau "Si mes amis savaient cela").

Rentrent Catherine, tenant Niquette, puis Raoul, moitié gouailleur, moitié penaud (il a donné aussi à Niquette une croix d'or). Niquette retourne au travail après de violents échanges verbaux. Raoul, avec son lait et son pain, s'est assis à droite ; Catherine, très irritée, part s'asseoir à l'autre bout du jardin et tricote. Toto s'applique à les réconcilier, allant de l'un à l'autre, révélant progressivement que Raoul de La Pépinière n'est en réalité que Raoul Pépin (Trio "Je suis Pépin, pas Pépinière, mais Pépin"). Raoul et Catherine sortent, enlacés.

Toto ne demeure pas seul bien longtemps ; Jeanne vient lui parler. Ils se confient leur amour (duo "Puisque l'amour s'est mis en tête") et se remémorent leur jeunesse (romance "Quand nous étions enfants tous deux"). Brusquement, la Vicomtesse, ouvrant la fenêtre, appelle Toto. Jeanne se sauve, suivie par Toto. Au loin, on entend une sonnerie de trompette annonçant l'arrivée du facteur rural. Celui-ci n'est autre que Crécy-Crécy, rendu méconnaissable par ce déguisement. Lui aussi, comme Massepain, désire s'entretenir avec la Vicomtesse. Pendant qu'elle descend, le baron vante les mérites du facteur ("Je suis le facteur rural"). Elle paraît enfin, en costume de paysanne d'opéra-comique, parée de bijoux, de diamants et de dentelles. Elle lit avec surprise cette lettre qui n'est qu'une déclaration d'amour. D'abord choquée, elle accepte à la condition que Toto, son ami, épouse Jeanne. Crécy-Crécy, très contrarié, lui dérobe néanmoins un baiser. Massepain bondit, le sabre à la main et veut dresser un procès-verbal, puis s'excuse en reconnaissant le baron.

Catherine revient furieuse, déçue par Raoul qui ne ressemble plus du tout à sa gravure, maintenant qu'il est habillé en paysan. A cet instant, la scène est envahie par un parfum délicieux : le neveu du général Bourgachard arrive, suivi de tout le village ("C'n'est pas du vinaigr' de Bully"). Il s'agit bien entendu de Pitou, encore déguisé. Catherine est en admiration. Mais Crécy-Crécy a vite fait de le démasquer. Au moment où Massepain l'empoigne, Jeanne et Toto paraissent, demandant la grâce de Pitou, car c'est elle, Jeanne de Crécy-Crécy, qui a ordonné à Pitou de tout faire. La haine de Crécy-Crécy parvient à se dissiper : il accorde la main de sa fille à Toto ; lui épousera la Vicomtesse et iront vivre dans une villa sur le golfe de Naples ; Catherine accepte enfin Pitou comme mari. Massepain, redevenu notaire, est prêt à remplir tous ces contrats (choeur général "On nous dit que la paix est faite").

.... Peu de changements sont à noter dans cette partition qui sera dédaignée par les auteurs.

 

En juin, les principales idées mélodiques des Brigands sont achevées. Il est important de noter la notion d'unité mélodique dans ses pièces : Offenbach préfère avoir toute la pièce en tête avant de commencer à composer. En revanche, La Diva, opéra-bouffe spécialement conçu pour Hortense Schneider, est extrêmement décousu et réalisera les plus basses recettes de cette triple collaboration. C'est Colombier qui achète ces deux partitions : 12 000 F chacune.

L'avance du travail est de plus en plus entravée par la lenteur des librettistes ; il faut avouer qu'une troisième pièce (et nous analysons ici seulement Meilhac et Halévy) prend forme à Etretat, en août de cette année 1868 : La Périchole. Le manuscrit est remis aux Variétés vers le 5 août. On pense qu'Hortense Schneider, avant sa tournée londonienne effectuée entre le 13 juin et le 30 juillet, a été consultée. Le compositeur apprend avec joie, à Etretat, que son ancien librettiste, De Forges, avait écrit une Périchole pour le Palais-Royal en 1836 ; Halévy avait à peine signalé à Offenbach que la trame était inspirée d'une pièce de Mérimée.

Cette pièce, plus récente, est néanmoins représentée en premier. Lue aux acteurs des Variétés le 12 août, elle s'enrichit d'une lecture musicale, dirigée par l'auteur, sept jours plus tard. Les répétitions commencent dès le 3 septembre sans Schneider qui ne rentre de Bade que le 9. L'orchestre travaille à partir du 24, les répétitions générales ont lieu les 2 et 3 octobre avec costumes et décors. La première, le 6, est un relatif succès ; comme La Grande-Duchesse, le deuxième acte, trouvé trop long, se voit modifié dès le lendemain : des scènes sont raccourcies, l'air des bijoux est supprimé, divers morceaux sont ajoutés ou déplacés. Ainsi rebâtie, l'oeuvre connaît un succès durable. Les recettes sont éloquentes :

1ère : 1840, 50

2ème : 3195, 50

3ème : 4310

4ème : 4941

5ème : 4913

6ème : 5038, 50

7ème : 4793

8ème : 4801, 50

Les quinze premières donnent 67 066, 50 F. Comme tous les grands succès, la pièce est parodiée à l'Eldorado sous le titre La Chilpérichole, allusion au Chilpéric d'Hervé et à la Périchole d'Offenbach. Princes, monarques et ducs se pressent pour voir la pièce aux Variétés ; citons, entre autres, la reine d'Angleterre entourée de sa cour, le 18 novembre. En voici le résumé, telle qu'on pouvait le faire dans cette version en deux actes, abandonnée aujourd'hui :

Sur une place de la ville de Lima, au Pérou, une grande foule boit, joue, à l'occasion de la fête du vice-roi, les uns attablés devant le Cabaret des Trois Cousines, les autres debout (choeur "Du vice-roi, c'est aujourd'hui la fête"). Les trois cousines, Guadalena, Mastrilla, Berginella, vont et viennent tout en servant ("Promptes à servir la pratique").

Déguisé en marchand de légumes, le gouverneur, don Pedro de Hinoyosa, vient vérifier si l'on s'amuse bien dans sa ville. Il est bientôt rejoint par le comte de Panatellas, premier gentilhomme de la Chambre, déguisé en marchand de pains au beurre, mais immédiatement reconnu par don Pedro. Il vient annoncer, qu'il y a une demi-heure, un homme est sorti furtivement du palais par la petite porte des cuisines, vêtu d'un costume de docteur ; c'est homme n'est autre que don Andrès de Ribeira, vice-roi du Pérou. Un bruit de castagnettes prévient de son arrivée. La foule est avertie.

Don Andrès paraît, traverse les groupes qui affectent de ne pas faire attention à lui, tout en riant sous cape (choeur "C'est lui, c'est notre vice-roi"). Très fier de son incognito, pensant que personne ne l'a reconnu ("Sans en rien souffler à personne"), il s'installe, on lui sert à boire (les trois cousines ne peuvent s'empêcher de pouffer), il interroge diverses personnes mais ne parvient jamais à trouver la vérité ; un Indien promet de la lui dire à condition qu'il ne le mange pas.

Une nouvelle musique se fait entendre : la Périchole et Piquillo, chanteurs ambulants, pas riches du tout et portant guitare en sautoir, s'installent devant les consommateurs, pour chanter : "Le conquérent et la jeune indienne" . Piquillo, après le refrain, fait la quête, présentant sa guitare à l'envers comme un plateau, sans rien récolter. Sa fiancée essaie à son tour, sous les regards jaloux de son amant ; quand un de ceux à qui elle s'adresse faite mine de s'émanciper, il joue avec fureur, s'agite, et prend des airs menaçants.

Au moment où, pour la seconde fois, ils vont chanter, des saltimbanques arrivent, accompagnés par une musique de foire, traînant un chariot chargé de chiens savants (choeur "Levez-vous et prenez vos rangs"). Tous sortent, courant après eux. Nos deux chanteurs, indignés du choix de la foule, sont déçus. Tandis que la Périchole, fatiguée, s'allonge pour dormir, Piquillo part dans les rues de Lima, espérant gagner quelque chose.

Don Andrès revient avec son Indien qui n'est que Panatellas. Furieux, le vice-roi désespère de ne pas connaître la vérité. Soudain, il entend la Périchole qui rêve : "Chien de pays!". Enchanté, don Andrès s'approche, ravi de savoir ce qu'on pense vraiment de son pays ; le coup de foudre est immédiat.Il lui propose de l'emmener au palais pour être demoiselle d'honneur de la vice-reine. Méfiante, elle ne tarde pas cependant à reconnaître le vice-roi. Pendant qu'elle s'éloigne, Panatellas rappelle à son maître le règlement : il faut, s'il veut installer la Périchole dans le petit appartement du troisième, qu'ele soit mariée. Il ordonne donc à son premier gentilhomme de trouver un mari à cette femme qu'il aime passionnément.

La Périchole, avant de partir, écrit à son amant, s'excusant de le laisser ("O mon cher amant"). Le message est confié aux trois cousines, accompagné d'un sac de piastres pour Piquillo. Ils s'éloignent tandis que les trois cousines jurent de donner la lettre, mais pas les piastres!

Piquillo revient, aussi pauvre. Désespéré après avoir lu la lettre, il décide de se pendre. Panatellas, sortant du cabaret, trébuche sur l'escabeau ; Piquillo se trouve pendu ; le ruban de caoutchouc s'allonge indéfiniment et Piquillo tombe sur le dos de Panatellas qui se met à crier, ne sachant ce que cela veut dire. Ce dernier reprend vite la situation en main : voilà trouvé un mari idéal pour la Périchole. A l'aide de nombreuses boissons, on parvient, chacun de son côté, à décider les deux chanteurs.

Don Pedro, Panatellas, la foule des péruviens et des indiens, arrivent de tous côtés ; les trois cousines sortent de leur cabaret, suivies des deux notaires, complètement gris (choeur "Oh! là! hé!… holà! de là-bas!"), tenant chacun le bras à don Pedro. Don Andrès, allant chercher la Périchole qui sort de la maison, recouverte d'un long voile, parée de couronnes et d'un bouquet de fleurs d'orangers, va présider cette cérémonie particulière. Elle est légèrement grise ("Ah! quel dîner, je viens de faire!"), mais possède encore assez d'esprit pour refuser ce mariage quand don Andrès le lui demande.

Elle ne résiste pas longtemps à son souverain quand on lui exhibe son mari, Piquillo. Lui, en revanche, est incapable de se rendre compte de ce qui lui arrive. Le mariage peut se dérouler (choeur "Le beau mariage que nous voyons là!"). Il se fait tard. Les assistants s'écartent pour laisser passer deux riches palanquins, portés chacun par quatre hommes. Don Andrès fait monter la Périchole sur celui de gauche, Piquillo est poussé par Panatellas sur celui de droite. Les deux palanquins prennent des directions absolument contraires…

Au second acte, dans une salle d'été du Palais, Brambilla, Ninetta, Manuelita, Frasquinella, des dames de la cour, s'affairent autour de Tarapote évanoui (choeur "Cher seigneur, revenez à vous"). Ayant repris ses sens, il exprime son indignation pour ce qui s'est passé la veille : la nouvelle favorite (La Périchole, devenue baronne de Tabago, marquise du Mançanarès) n'est qu'une chanteuse des rues, et son mari est là, toujours endormi.

Piquillo paraît, magnifiquement habillé ; tous s'éloignent de lui avec dédain. Ne comprenant pas encore ce qui lui est arrivé, les courtisans lui font ironiquement remarquer que sa femme a disparu ("On vante partout son sourire"). Don Pedro et Panatellas viennent le chercher et aussi le prévenir qu'il devra, dans une heure, présenter sa femme au roi. Après avoir devisé tous les trois sur l'importance des femmes ("Les femmes, il n'y a qu'ça"), don Pedro lui explique les règles de cet usage.

La cour au complet s'avance dans la salle (choeur "Nous allons donc voir un mari"), se moquant de cette coutume qui se répète trop souvent. La cérémonie semble se dérouler convenablement. Mais, au moment où paraît la Périchole, somptueusement vêtue et parée de diamants, Piquillo comprend que sa propre femme, cette Périchole qu'il aime, est la maîtresse du roi et que lui, il est… Elle tente de le calmer ("Que veulent dire ces colères?"), mais il ne veut rien entendre. La prenant par la main, il la présente au roi d'une façon scandaleuse et grotesque ("Ecoute, ô roi, je te présente"). Furieux, il est arrêté (Choeur "sautez dessus!") après une course poursuite. La cour sort, les rideaux se ferment.

Le vice-roi, resté seul avec la Périchole, est heureux : ce Piquillo qui a osé l'appeler "pauvre vieux " sera enfermé dans le cachot n°17, cachot réservé aux maris récalcitrants. Néanmoins, elle souhaite que Piquillo soit traité au mieux. Après discussion, elle obtient même sa libération, au prix d'un regard, d'un baiser à don Andrès. A cet instant paraît Piquillo qui les voit l'un près de l'autre. Décontenancé, surpris, le vice-roi déclare vouloir recommencer cette présentation qui a si mal marché ce matin ; elle se fera après son dîner ; en cas d'échec, il les enverra chanter chez ses bons amis, les Indiens : ceux-ci n'aiment pas la musique, mais les musiciens (il fait le signe de manger).

Piquillo, furieux, répétant pour la troisième fois Misérable! , reste seul avec la Périchole. Elle ne parvient pas à le décider, malgré maintes cajoleries. Tarapote vient s'enquérir du résultat de l'entretien : ils consentent, puis sortent.

Tarapote, irrité de l'attitude du vice-roi, décide de forcer celui-ci à renvoyer sa dulcinée. Il n'a guère le temps de réfléchir : la cour arrive pour le dîner (choeur "Son Altesse, à l'heure ordinaire, va dîner"). Don Andrès prend place, Panatellas lui attache sa serviette autour du cou, comme à un enfant, don Pedro lui remet les plats. Tarapote et Panatellas commencent à le tourmenter, à lui répondre de travers ; le potage est enlevé immédiatement sans qu'il ait eût le temps d'en manger. Le faisan porte une lettre dans le bec qu'il lit discrètement ("Ne me mange pas! - un ami ). Le vice-roi, très mal à l'aise, refuse de boire le vin que lui verse Panatellas.

Arrivé au café, Tarapote met dans la tasse de sa majesté un ridicule petit morceau de sucre, le montrant bien au public avant, et laisse enfin éclater sa colère : "Je trouve, moi, que lorsqu'on est sur le point de dépenser de l'argent avec des femmes, c'est bien le moins qu'on fasse des économies sur les morceaux de sucre! ". Don Andrès, se levant, comprend enfin les raisons de cette cabale. Puisqu'il faut économiser, il réduira aux deux tiers les appointements de ses chambellans.

A la stupéfaction générale, on voit entrer Piquillo et la Périchole, guitare en main. Tirant de sa poche les diamants qu'elle portait lors de la présentation, elle chante, avec Piquillo, une séguedille devant toute la cour, intitulée : "Le chanteur et la chanteuse" ; cette chanson ("Un roi se promenant trouva certaine femme dont le minois lui plut") fustige vertement la conduite du vice-roi. Ce dernier comprend que l'argent est impuissant face à l'amour. Il pardonne tout et ils peuvent partir, riches cette fois, et mariés.

Parmi les principaux morceaux supprimés au cours des représentations, il faut citer ce duo, placé à la huitième scène du second acte entre les couplets "Les femmes il n'y a qu'ça" et l'entrée de Piquillo "Je vous dérange", comportant une part de chant importante pour Hortense Schneider ; ce numéro, imprimé uniquement sous forme d'air séparé piano-chant, n'apparaît ni dans la partition, ni dans le livret :

La Périchole

Monsieur le marchand qu'avez-vous,

Qu'avez-vous dans votre boutique?

Andrès

J'ai de quoi plaire à la pratique.

La Périchole

Je voudrais voir quelques bijoux!

Andrès

Voyez cela, voyez ceci,

Regardez, n'est-ce pas joli?

La Périchole

Oui, c'est joli.

1.

Ah! que j'aime les diamants!

Ce joli caillou qui scintille

Qui miroite, flamboie et brille

Avec tous ces reflets charmants :

Liens d'amour, chères petites,

Laissez-moi vous embrasser, dites!

Ah! ah!

Ah! que j'aime les diamants!

2.

Ah! que j'aime les diamants!

Je voudrais, ainsi qu'une reine,

En avoir une caisse pleine

Et plonger mes deux bras dedans...

Les faire tomber en cascade

Et rire à m'en rendre malade.

Ah! ah!

Ah! que j'aime les diamants!

Andrès

Elle est à moi, c'est certain.

Mon stratagème est très malin!

La Périchole

Monsieur le marchand, s'il vous plaît,

Combien coûte ce bracelet ?

Andrès

Rien qu'un regard, la belle enfant,

Mais il faudra payer comptant.

La Périchole

3.

Ah! que j'aime les diamants!

Qui vous dira combien ces flammes

Ont décidé de pauvres femmes (bis)

A désobliger leur amant (bis)

Je suis sûre de moi sans doute,

Pourtant on me parle et j'écoute

Ah! que j'aime les diamants!

Le succès de cette pièce est plus vif en province qu'à Paris où elle n'est jouée que jusqu'au 28 décembre, s'effaçant devant une reprise de La Grande-Duchesse.

 

En ce mois de novembre 1868, deux pièces restent en cours d'élaboration : La Diva et Les Brigands ; vient s'ajouter, début décembre, le projet d'une suite de La Grande Duchesse : "Monsieur Howard-Paul est à Paris pour traiter avec M. Jacques Offenbach, moyennant 25 000 Frs., d'un nouvel opéra-bouffe, qui ne serait qu'un épilogue plus ou moins cornu de La Grande Duchesse. Cela aurait pour titre intraduisible : The Grant Duchess more married than settled, soit à peu près : "Mariée, mais toujours capricieuse". Ce projet n'aura aucune suite. Au début du mois, les Variétés engagent la future Fiorella des Brigands, Mlle Marie Aimée qui rentre du Brésil où elle chantait, depuis 1864, les rôles de Schneider.

Le 15 décembre, le premier acte de La Diva est lu, aux Bouffes. Rappelons qu'Offenbach s'était engagé, en juillet, à donner à ce théâtre, trois nouveaux actes par an. Schneider, pour qui la pièce est écrite et dédiée, est engagée du 1er janvier au 31 mai 1869. Selon la presse, le succès de cette lecture est vif. La majeure partie de cet opéra-bouffe semble avoir été composée à Paris durant le mois de décembre 1868. Le 6 janvier 1869, l'intrigue est dévoilée au public : "La Diva! Qu'est-ce que cette Diva où Mlle Hortense Schneider fera sa rentrée aux Bouffes? Eh bien, mon Dieu, c'est tout simplement l'histoire de la diva Schneider dans sa vie publique. Oh! rien de la vie privée! Avec les hommages qu'on dépose à ses pieds, les aventures qui peuvent lui arriver, le tout fondu dans une spirituelle intrigue en 3 actes". Une seconde lecture a lieu, le 18 janvier, mystérieusement, uniquement avec Désiré et Schneider. Le second acte est lu, paroles et musique, le 27, et deux rôles nouveaux sont créés pour Bonnet et Mlle Raymonde ; puis le premier est supprimé le 31. La partition est achetée par Colombier le 29 pour l'énorme somme de 12 000 F. Les leçons d'ensemble se poursuivent tout le mois de février et des oreilles indiscrètes peuvent en saisir quelques échos :

Notre oreille indiscrète a entendu Nathan chanter quelque chose du plus pur auvergnat ; on voit que Nathan a eu de longues relations avec Palianti. Puis vient une chanson aux paroles simples :

Pauvre Jeannette!

Ah! que c'est bête!

Ne te mets pas

En ces états.

Sur cette poésie familière, Offenbach a trouvé moyen de mettre une charmante musique.

Les jours suivants, de grands remaniements bouleversent les acteurs, ceux-ci étant habituellement accoutumés aux coupures après la première et non avant ; est-ce là une nouvelle manière de travailler ? Peut-on interpréter ceci comme des hésitations de la part des auteurs? Certains rôles sont amoindris au profit de l'étoile Schneider, ce qui crée des jalousies. "Désiré déclare que, s'il lui est indifférent d'être un des satellites du soleil, au moins voudrait-il être un de ses rayons".

Les répétitions, dirigées avec habileté par Offenbach, marchant tout à fait bien, on peut croire que la pièce passera à la fin de février. Cependant, lors des répétitions générales, qui débutent le 15 mars, on ne peut dire quand elle sera créée ; Y eût-il des problèmes musicaux ? Offenbach voulait seulement créer Vert-Vert avant La Diva.

Les Bouffes font relâche le 16 mars ; le 17, aux côtés de Schneider rentrée de Bordeaux le matin, on répète en costumes. La pièce est enfin créée le 22 mars, à huit heures ; ce n'est guère un succès. Des coupures, le lendemain, assurent un meilleur accueil. Offenbach semblait tenir à sa pièce ; cette lettre, adressée à la Diva le matin de la création, le prouve :

Ma chère amie,

 

Je n'ai pas voulu te voir aujourd'hui pour ne pas t'ennuyer. J'ai fait répéter hier au soir 56 fois ; ils vont très bien. La seule observation à te faire, c'est de ne pas trop trop presser le mouvement de faites-nous rire, ta ronde du 1°acte, pour pouvoir la presser un peu plus, tout à la fin.

- Et voilà.

Je suis bien souffrant. Pourvu que ma Diva soit en bonne santé, le reste m'est indifférent.

Adieu, ma chère Hortense, le plus vieux, le plus jeune, le plus charmant, le seul et surtout le plus dévoué de tes compositeurs.

Jacques OFFENBACH

La presse est féroce: c'est un sombre four auquel on reproche le côté absurde, fou, illogique du livret, l'absence de nouveauté et de vrai comique. La diva Schneider n'a même pas eu les honneurs du bis ! C'est d'ailleurs la dernière fois qu'elle chante une pièce nouvelle de Meilhac et Halévy. Ces derniers, plus accusés encore que le compositeur de cet échec, semblent commencer à abandonner leur musicien favori.

Néanmoins, le public connaisseur afflue : malgré les grosses chaleurs, les recettes se maintiennent à une moyenne de 3000 Frs. par soirée, en avril et mai 1869 ; malgré aussi les faux bruits qu'Hamburger avait fait répandre, affirmant que La Diva avait vidé les caisses et que le théâtre était en faillite ; cet acteur est chassé du théâtre le 14 mai et il s'ensuit un procès. Voici le résumé de cette pièce étrange :

La mansarde de Jeanne Bernard, la future diva, une pièce simplement meublée, est actuellement occupée par quinze demoiselles, dont Emma, Virginie, Mathilde, Pauline, Mariette, Marguerite, Berthe, Adèle : elles sont employées dans un magasin de Paris, fermé aujourd'hui pour cause de mariage (choeur "Nous sommes quinze demoiselles").

Le garçon de café demande madame Palestine, une amie et une véritable mère pour Jeanne, qui doit payer une note laissée par Raphaël, son neveu. Agacée, elle accepte cependant parce que ce dernier est témoin de Jeanne, tout en donnant un baiser au garçon en guise de pourboire. Il lui vient alors subitement envie de raconter sa jeunesse à Emma, mais on apporte un paquet pour elle ainsi qu'une nouvelle : Emile, le fiancé de Jeanne, demande un sursis de deux heures. Les demoiselles décident d'aller faire un tour en fiacre.

Restée seule, Palestine ouvre son paquet : il s'agit d'une robe qu'elle n'osait jamais mettre quand elle était mariée, à cause de son mari. Précédé par des cris de femmes, Raphaël entre bruyamment. C'est un garçon qui n'aime guère le travail et rêve de jouer la comédie, malgré un échec retentissant à Montparnasse. Avec son ami Galuchet, il rêve d'un théâtre où l'on marcherait sur les mains… Ce Galuchet doit être le second témoin, mais tous deux pensent que Jeanne ne devrait pas se marier : ils ont besoin d'une femme dans leur théâtre.

Cette dernière paraît justement, sérieuse, préoccupée : le coiffeur a eu beaucoup de mal à fixer la fleur d'oranger ("Monsieur Etienne mon coiffeur"). Elle rappelle à Raphaël sa rencontre avec Palestine, un vingt-huit novembre, où elle fut sauvée par elle des griffes de trois jeunes gens. Ramenée dans le "droit chemin", elle refuse d'entrer au théâtre, car elle en connaît les moeurs.

Palestine part s'habiller et Raphaël se faire friser tout en déplorant que Jeanne aime Emile. Jeanne nous dit comment elle connut Emile, devant la baraque d'un magicien, à l'esplanade des Invalides.

Toutes les demoiselles reviennent en amenant avec cérémonie les deux témoins, Raphaël et Galuchet, ces deux amis inséparables (choeur "Vous allez les voir, les témoins de Jeanne"). Contrastant avec l'allure négligée de ces derniers, Palestine paraît en grand costume, robe de satin bleu, écharpe de gaze jaune, couronnée par un turban avec oiseau de paradis.

On frappe, mais ce n'est pas encore Emile : Marceline et son oncle Sosthènes cherchent un somnambule et un oiseau ; s'excusant d'avoir dérangé la noce, ils offrent une petite bague à Jeanne. Marceline va bientôt épouser son petit cousin Raoul de la Belle-Jardinière (on lui laisse quatre ans pour faire des bêtises).

Jeanne commence à désespérer : Emile ne vient pas. Galuchet sursaute en entendant le nom : il avait écrit des vers pour célébrer le mariage et croyait que son mari s'appelait Ernest, pour rimer avec Brest. Galuchet et Raphaël sortent afin de réécrire de nouveaux vers en collaboration.

On frappe derechef : un commissionnaire à fort accent auvergnat lui tend une lettre d'Emile : "c'est canaille, mais je file" . Ses amies la laisse seule et vont dîner car le déjeuner est payé à la crèmerie d'en bas. Jeanne ferme soigneusement toutes les portes et tente de s'asphixier par le charbon ("L'air, disait-il, est composé d'oxygène et surtout d'azote"). Sa voix s'éteint, sa tête retombe.

Galuchet, Raphaël, puis Palestine et enfin tout le monde pénètre dans la chambre (choeur "Nous voilà de la crèmerie"). Jeanne raconte son rêve : elle s'est vue jouant le rôle d'Hélène devant une salle pleine de spectateurs ne demandant qu'à rire. Ce songe la décide à s'engager au théâtre. Tous s'y précipitent pour planter le drapeau d'un genre nouveau, remplis d'espoir.

 

Au deuxième acte, Jeanne Bernard est devenue Malaga ; très célèbre, elle joue aujourd'hui la 200e représentation d'Ariane . Madame Palestine est son habilleuse. Dans la loge de Malaga, Palestine se voit bientôt entourée de Mariette, Emma, Virginie, Pauline, Marguerite, Berthe, Adèle, Mathilde, toutes en costume de jeunes fées (choeur "Eh! bonjour, maman Palestine"). Comme c'est grâce à cette dernière qu'elles ont pu rentrer au théâtre, elles lui offrent chacune un cadeau.

Ces demoiselles viennent de dîner avec le prince Kococoff au café Anglais ("Ils nous a demandé si toutes nous voulions dîner avec lui"), un prince extrêmement libertin, paraît-il. Raphaël et Galuchet, en costume, mais avec leur tête naturelle, sans barbe ni perruque, entrent pour annoncer qu'on joue l'ouverture. Elles s'empressent de sortir.

Tous trois se félicitent de leur succès, bien que le genre de Galuchet irrite un peu Palestine. Raphaël joue Bacchus et Galuchet le major. Malaga, paraissant en costume de ville, est suivie par le vicomte Raoul de la Belle-Jardinière. Ils s'enquièrent sur le public, son public : toutes les personnalités habituelles sont là. Un grand prince, le grand duc de Gerolstein doit même lui rendre visite, seul, car sa femme préfère les pièces militaires.

Bacalan, le régisseur, vient chercher Malaga ; elle n'est pas prête, il lui faut Alfred, son coiffeur. Seule, elle médite : Raoul vient de lui dire qu'il y a un certain Emile dans la salle ; ele ne peut s'empêcher de tressaillir (rondeau "Quelque fois, je le rencontre"). Pendant qu'Alfred la coiffe, on apprend que Raoul a été enlevé par Malaga à cette jeune fille (Marceline), qu'on avait rencontrée au premier acte. La séance terminée, Palestine rentre à nouveau en soupirant : elle se rappelle d'un certain officier étranger, envoyé par la cour de Gerolstein, connu avant feu Palestine… Mais Bacalan lui apporte une carte : le comte Sosthènes, l'oncle de Marceline, désire rencontrer Malaga. On frappe à la porte de la loge.

Palestine et Malaga passent derrière le paravant afin de s'habiller, lorsque paraît Sosthènes. Ce dernier reproche à Malaga l'amour qu'elle porte à Raoul, ce qui empêche sa nièce Marceline de l'épouser. A cet instant entre l'Amour ; ce personnage vient prévenir Malaga qu'il ne chante qu'un couplet, et qu'elle doit se dépêcher d'entrer en scène. Sosthènes avait préparé le contrat de mariage ce soir et Raoul n'est pas venu ; à présent, il comprend (rondeau "Au salon de cérémonie").

Un petit Grec se présente à la porte ; passant seulement la tête, il appelle l'Amour pour lui confier un secret. Sosthènes profite de cet instant pour assouvir sa curiosité : il perce un trou dans le paravant. Malaga lui pardonne cependant. Il réitère sa demande, mais doit sortir : les deux colonels, aides de camp du grand-duc de Gerolstein, veulent entrer. Avant qu'ils sonnent, Raphaël avoue sa flamme pour Malaga et reçoit, comme réponse, une énorme houppe de poudre de riz à la tête.

Les deux colonels, Népomuc et Habacuc, s'avancent. La diva paraît en costume grec et leur demande ce qu'ils ont vu à Paris (duo "Nous avons vu l'Observatoire"). Palestine entre brusquement, venant la chercher ; elle devient extrêmement agitée à la vue des deux officiers. Restés seuls, ces derniers entament une conversation en allemand sur la supériorité de Paris et du champagne sur l'Allemagne (rêverie "O Vaterland, ô Liebesland!").

Palestine revient, tragique. Elle reconnaît cet homme qui l'a séduite, un après-midi du 26 mars : il s'agit de Népomuc. Raphaël, déguisé en vieillard, vient de jouer une scène qui lui a valu un succès. Palestine lui ordonne d'embrasser son père : Népomuc!

L'acte est terminé et l'ensemble des acteurs vient boire ce fameux champagne des auteurs (choeur "Chez nous la vie est si douce").

 

Au troisième acte, la scène représente l'île de Naxos, avec au fond, des rochers et la mer. Raphaël descend sur le devant de la scène et fait les trois saluts d'usage. Il demande au public de se montrer compréhensif : lui et ses camarades ont fait quelque peu la fête durant l'entr'acte et ils sont un peu gris. Une débutante prendra le rôle.

L'Amour fait son entrée ("Mesdames, messieurs, moi, je suis l'Amour") en vantant ses mérites. Madame Palestine, en Minerve, joue dans cette pièce pour faire croire au colonel qu'elle est actrice. L'Amour se moque de son jeu de débutante et s'en va pour ne pas la gêner. Seule, avec le souffleur, elle répète laborieusement et maladroitement son monologue. Ayant terminé, ne sachant que faire, elle sort sur l'ordre du souffleur.

L'armée de Bacchus entre en scène (choeur "En avant, soldats, en avant!"), escortée de Raphaël (Bacchus), Galuchet (Silène) et les petits clairons (choeur "Nous sommes les jolis clairons") entourés de huit femmes portant de grandes trompettes. L'Amour, sur un rocher, vient les saluer ; il a d'ailleurs un service à demander à Raphaël : il faut consoler une princesse. Palestine? Le choeur annonce justement son entrée ("Elle vient, c'est elle!") qu'elle manque complètement en arrivant trop tard.

Mais Malaga n'est pas encore là ; le choeur était pour elle. Ils occupent la scène : Palestine explique qu'au moment où Malaga allait sortir de sa loge, Raoul, son gandin, lui a avoué qu'il devait signer ce soir même son contrat de mariage. Furieuse, elle l'a enfermé dans la loge à double tour. Elle vient seulement après cinq minutes, hors d'elle, interrompant le choeur en s'exclamant sans cesse : "son contrat! ". Ils jouent néanmoins cette pièce qui semble convenir à merveille à la situation ("L'abandon d'un amant a causé ma colère"). Elle aperçoit soudain, au fond de la salle, Marceline et Sosthènes. De dépit, elle décide de ne pas se venger et donne la clé à Palestine pour aller libérer Raoul.

Celle-ci revient très vite : Raoul s'est déjà enfui. Sosthènes la félicite de sa conduite admirable. On lui offre, comme il est dit dans la Mythologie, un collier de pierres précieuses pour la consoler. Pour animer le dénouement, l'ensemble des acteurs exécute une danse endiablée (choeur "Tous ensemble, avançons-nous et dansons comme des fous").

 

Peu de différences existent entre la pièce définitive et la pièce jouée le jour de la première ; signalons la coupure de deux couplets dans le premier choeur, couplets dans lesquels les demoiselles évoquaient l'historique du magasin :

2.

Mariette

Un vieillard : - Mes enfants,

Il date déjà de longtemps,

Ce magasin qui vous fait rire ;

Il date du Premier Empire.

Je l'ai vu changé, transformé,

Mais jamais, malgré mon grand âge,

Jamais je ne l'ai vu fermé!

3.

Pauline

Quel honneur pour le magasin :

En voici donc une à la fin,

Une de nous qui se marie.

On va nous voir à la mairie.

Monsieur le maire, enthousiasmé,

Va nous dire : c'est bien, courage,

J'aime un magasin fermé

Pour cause de mariage!

A la scène 11, le commissionnaire, un homme au fort accent auvergnat, chantait deux couplets qui avaient le mérite de donner au public une idée de cet Emile qu'on ne verra jamais :

 

1.

Un homme vient et d'un air doux

Me dit : "Ayez la complaisance

De porter ceci pour vingt sous

Que je vais vous donner d'avance".

Si cet homme est un scélérat

Qui trahit un objet aimable,

N'en accusez pas l'Auvergnat.

L'Auvergnat n'est pas responsable.

2.

Je comprends qu'en vous plantant là,

Un message vous exaspère,

Mais parce qu'Emile est ingrat,

Faut-il cesser d'être équitable?

N'accusez donc pas l'auvergnat.

L'Auvergnat n'est pas responsable.

 

Le travail sur Les Brigands se poursuit. De Nice, le 2 avril, le compositeur réclame le texte complet pour travailler ; la musique n'est pas encore écrite : "Je veux avoir absolument le scénario complet des 3 actes avant de me mettre à travailler" . Offenbach tient à cette pièce et ne veut pas la gâcher, surtout que tous trois veulent un vrai succès. Cogniard, actuellement directeur des Variétés, engage Mlle Lise Tautin au début de mai (mais elle refusera), et commence les études pour faire jouer la pièce en septembre. Les journaux rappellent que Les Brigands auraient dû être joués l'année passée, mais qu'ils furent ajournés pour laisser la place à La Périchole. Le 22 mai, Le Figaro annonce la lecture pour le 16 août et prévoir la première le 15 octobre.

Bien sûr, les événements ne se déroulent pas ainsi. Comme au temps de La Baguette, Offenbach se plaint de mal travailler : les morceaux lui arrivent un par un et certains ont besoin d'être déplacés car ils ne sont pas bien en scène. La pièce prend lentement forme à Etretat, puis à Bade. C'est de cette station thermale, le 28 juillet, qu'Offenbach est prêt à signer le traité des Brigands réglant l'arrangement des primes et bénéfices. On apprend qu'il a peu avancé, contrarié par le changement de direction : Cogniard cède la place à Eugène Bertrand. La lecture est faite le 23 août : Halévy le bras en écharpe (il s'est démis la clavicule en tombant de cheval), Meilhac paré de sa décoration de chevalier de la Légion d'Honneur toute fraîche, Offenbach dans son chapeau tyrolien. Bertrand lit le premier acte, Halévy les deux derniers. La distribution est fixée : elle est identique à celle de la première, à quelques détails près : Gourdon (Gloria-Cassis) sera remplacé par Jourdan, Dupin (Prince de Mantoue) par Lanjallais, Deltombe (Barbavano) par Daniel Bac, Mmes Carlin (Zerlina) par Julia, Martin (Fiametta) par Bessy. Des rôles disparaîtront (Ninetta, Noria), d'autres changeront : Ginévra deviendra Fiorella.

Fin août, Offenbach a achevé la musique du premier acte, mais certains morceaux sont à arranger : la ballade de Dupuis est à refaire, le petit chœur "Nous avons pris ce petit homme" doit être prolongé, le duo est complètement à faire, etc. ; il conseille donc à ses librettistes de lire la pièce sans musique, puis, après deux jours de travail, il pense pouvoir finir et donner le tout à la copie. Le 27 septembre, le théâtre a déjà mis le premier acte en scène, mais la musique est encore transformée : le 21 octobre, la chanson à boire que chantait Mlle Aimée est coupée, le maître la jugeant trop longue ; pour compenser cette perte, il lui apporte le lendemain une romance, placée au deuxième acte. Un morceau, composé le jour de la Saint-Crépin (25 octobre), est très remarqué : il s'agit de la chanson des Bottes, considérée, par l'auteur, comme la violette de sa partition.

Ce même jour est annoncée leur future pièce, prévue pour l'hiver 1870-1871 : Aspasie, 3 actes et 4 tableaux pour :

DUPUIS: Périclès

LEONCE: Socrate

CHRISTIAN: Cléon

KOPP: Phydias, surintendant des Oeuvres d'Art

GOURDON: Président de l'Aéropage

BARON: Barnabas, général de l'armée des Perses

?: Aspasie

AIMEE: Mélita, femme de Périclès

BOUFFAR: Alcibiade

A. DUVAL: Xantipp

Il est curieux de revenir à un tel sujet, mytholog ique, à cette époque. Meilhac et Halévy veulent-ils vraiment continuer de travailler avec Offenbach? Le 14 septembre, ce dernier les avait vertement insultés qui ne prévoyaient pas de pièce avec lui pour l'hiver prochain : Filous, voyous, polissons, crapules, poètes de quatre sous, auteurs de bas étages, je vous salue, Meillac est une rosse et vous un... ma plume s'arrête de colère....

Que devient ce projet ? A la mi-décembre, est annoncé un opéra-comique signé de nos trois auteurs, destiné à l'Opéra-Comique pour octobre 1871 ; de Nice, le 28, Offenbach en réclame le scénario. Ce n'est qu'en juillet 1870 que réapparaît Aspasie : rien n'est encore écrit. Le 10, Meilhac est d'accord pour la faire jouer durant l'hiver 1871-1872, mais la guerre effacera ce projet. N'était-ce pas, dans l'idée d'Offenbach, le rêve de réunir dans la même pièce, trois de ses chanteuses préférées : Schneider, Bouffar, Aimée?

Revenons aux Brigands qui devaient être créés le 5 novembre. La santé d'Offenbach en décide autrement. Les répétitions s'inaugurent sous sa direction vers le 25 de ce mois ; le 26, tout le premier acte est travaillé, orchestre et chœurs seulement ; une répétition générale est organisée le 1er décembre. Le 9, la veille de la création, il s'inquiète du deuxième acte et décide de faire revenir les carabiniers ; enfin, la scène avant l'épisode du courrier (scène 4bis), où les brigands s'excerçaient à dévaliser un mannequin est supprimée :

(On apporte, attaché par une corde, à une sorte de poteau, un mannequin de grandeur naturelle, représentant un marquis de l'ancienne cour, tout couvert de bijoux, de tabatières, de grelots, de sonnettes).

Falsacappa

Apportez le Marquis!

Fiorella et Pietro

Apportez le Marquis!

Fragoletto

Quel est donc ce marquis?

Falsacappa

Tu vas voir le Marquis!

Fragolettto

Le Marquis?

Fiorella

Le Marquis!

Falsacappa

Le Marquis!

Chœur

Le voici, monsieur le Marquis!

Admirez comme il est bien mis!

Comme il en a des tabatières,

Des chevalières

Des diamants et des rubis!

Admirez comme il est bien mis!

Falsacappa

1.

Ta montre, tu peux la reprendre,

Je la mets ici, tu la vois, (il met la montre dans le gousset du Marquis)

Donc, il te suffira d'étendre

La main et d'ouvrir les cinq doigts ;

La chose n'est pas difficile

Mais souviens-toi qu'un homme habile

Doit s'emparer de son butin

Tin, tin, tin,

Sans faire sonner le pantin,

Tin, tin, tin.

Chœur

Sans faire sonner le pantin,

Tin, tin, tin

Falsacappa

 

2.

(Montrant à Fragoletto les brigands qui, l'un après l'autre, vont prendre quelque chose sur le Marquis sans faire remuer les sonnettes)

Vois Carmagnola dit l'aimable,

Barbavano, l'ancien banquier,

Et Domino, le petit Diable...

Comme ils savent bien le métier!

Vois maintenant, crois-moi moi-même,

Admire mon adresse extrême.

(Il fait d'un tour de main sauter la culotte du Marquis qui reste en caleçon. Pas une sonnette ne bouge).

Comme je cueille mon butin,

Tin, tin, tin

Chœur

Sans faire sonner le pantin,

Tin, tin, tin.

Falsacappa

3.

(Poussant Fragoletto vers le Marquis)

A ton tour maintenant, courage!

En avant, mon jeune baron!

Faits-nous de la bonne ouvrage,

Mais preneez garde au carillon.

Il faut de la délicatesse

De l'oeil, du sang-froid, de l'adresse...

Allons, prenez votre butin

Tin, tin, tin.

(Fragoletto veut prendre sa montre : effroyable carillon)

Chœur

Il a fait sonner le pantin

Tin, tin, tin.

(On emporte le Mannequin)

 

On peut à juste titre comprendre que cette scène faisait un peu double emploi avec celle du courrier de cabinet qui suit. Parmi les autres coupures, notons, scène 7 du premier acte, le grand duo entre Fiorella et le Prince dans lequel la fille du chef lui indique le chemin :

Le Prince

Qui es-tu, dis-le moi, dis,

Si tu n'es pas une bergère?

Fiorella

Mon père est un chef de bandits

Et je suis fille de mon père.

Le Prince

Monsieur votre père est un brigand

Fiorella

Et je suis fille de mon père.

Le Prince

Ah! sapristi! c'est différent

Je vois ce qu'il me reste à faire.

Fiorella

Va-t-'en donc (bis)

Le Prince

Je m'en vais (bis)

Ensemble

Va t'en donc, beau seigneur Je m'en vais, mon cher coeur,

Sans regarder en arrière Sans regarder en arrière

Va-t-'en, car j'ai grand peur Je m'en vais mais sans peur

Va-t'en si tu veux me plaire Si je pars, c'est pour te plaire.

Le Prince

Mais par quel chemin, dis-moi,

Dis-moi par où je dois prendre.

Fiorella

Regarde et dépêche-toi

Depêche-toi de comprendre

Ecoute-moi

Comprends-moi

Le Prince

Je t'écoute (bis)

Fiorella

Donc voici quelle est ta route :

D'abord tu prendras à droite

Puis à gauche tu prendras

Et par une route étroite

Vivement tu descendras.

Le Prince (qui sans écouter la dévore des yeux)

C'est très bien.

Fiorella

Là tu verras la rivière

Et tu la traverseras

Sur un petit pont en pierres

Qu'aisément tu trouveras

Le Prince (il l'embrasse)

C'est très bien.

Fiorella

Mais non, tu n'écoutes rien

Et si tu n'écoutes pas,

Jeune homme, tu te perdras.

Le Prince

Je t'écoute,

Redis-moi quelle est ma route.

Fiorella

Tu vas d'abord prendre à droite

Le Prince

Puis à gauche je prendrai

Fiorella

Et par une route étroite

Le Prince

Vivement je descendrai.

Fiorella

C'est très bien (bis)

Là tu verras la rivière.

Le Prince

Et je la traverserai.

Fiorella

Sur un petit pont en pierres

Le Prince

Qu'aisément je trouverai

Fiorella

C'est très bien (bis)

Le Prince

Vous le voyez, c'est très bien (il l'embrasse encore)

Fiorella

Et maintenant, pars, il est temps,

Car ils viennent, je les entends...

Le Prince

Je m'en vais et je te quitte

Fiorella

Va-t'en, va-t'en tout de suite

Le Prince

Je te quitte et je m'en vas.

Ne nous reverrons-nous pas?

Fiorella

Si, nous nous reverrons, mais... va-t'en... tout de suite.

Le Prince

Je m'en vas (bis)

Reprise de l'ensemble

De cette grande fresque, Offenbach a retenu le rondo de Fiorella (n°5 de la partition), plus concis dramatiquement . Ensuite, à la neuvième scène, le chœur d'introduction au moment du retour de Fragoletto était différent :

VERSION PRIMITIVE VERSION DEFINITIVE

Ah! ce petit! ah! ce petit! Ce petit est un vrai luron

Comme il s'est bravement conduit! Il est s'est battu comme un lion!

Comme il a, par un coup hardi, Jamais on ne fut plus hardi

Conquis son brevet de bandit. Que ce brave petit bandit.

Ah! ah! ah! ah! ah! ah!

Quel homme que Fragoletto!

Quand au finale, l'introduction était beaucoup plus lourde ; au lieu de la scène de réception et des couplets Jure d'avoir du courage , il existait un épisode burlesque avec les femmes prisonnières qui suivaient Falsacappa dans la première scène :

Chœur

Le soir, la roche étincelle,

Enfats, allumez les flambeaux

Vive l'amour, la nuit est belle!

Reposons-nous de nos travaux.

Domino

Les femmes!... maintenant! les femmes!

Il en est temps!

Falsacappa

Je vous comprends, coquins, je vous comprends

Et vous permets d'aimer... allez quérir ces dames

Les brigands

Allez chercher les femmes...

Reprise du chœur

Les quatre femmes

Ah! soyez gentils!

Messieurs les bandits!

Messieurs les brigands!

Soyez bons enfants.

Pietro

N'ayez pas peur

Falsacappa

Rassurez-vous.

Les quatre femmes

Messieurs les bandits!

Falsacappa

On va, selon l'antique usage,

Donner à chacune de vous,

En légitime mariage,

Un de ces messieurs pour époux.

(à Fragoletto)

A toi d'abord... choisis la plus gentille.

Fragoletto

O chef, railleras-tu toujours?

Je t'ai dit que j'aimais ta fille.

Et mon coeur ne saurait contenir deux amours.

Falsacappa

Bien! jeune homme!

Fiorella

Rends-toi célèbre dans notre art

Travaille, et nous verrons plus tard.

Falsacappa

Hors de concours, alors... Pietro, disons les noms

De ceux qui sont encore garçons.

Pietro

En garçons, nous avons :

Rodolfo, Pandolfo,

Puis encor

Jacopo, Donato, Castellano,

(il montre deux petits bâtons)

Et d'abord regardez ça :

La fillette qu'on choisira

Par-dessus cela sautera

Et par ainsi se mariera

Apprêtons

Les petits bâtons.

(Barbavano va choisir un des femmes, l'amène sur le devant de la scène, se met à genoux et lui fait signe de sauter par-dessus la baguette)

1.

Fiorella

Approche ici, la fillette

Et par-dessus la baguette

Saute avec légèreté

Falsacappa et chœur

Saute, saute, la fillette (la femme saute)

Elle a sauté la fillette

La fillette a bien sauté.

2.

Fragoletto (prenant une des femmes)

Viens, et si l'on voit, brunette,

Que ta jambe est rondelette,

Le grand mal en vérité!

Falsacappa et chœur

Saute, etc...

3.

Falsacappa (aux deux dernières femmes)

N'ayez pas peur, mes poulettes,

On tiendra bas les baguettes

Pour plus de facilité.

Sautez, sautez, les fillettes! (les quatre couples sont réunis)

Domino, Barbavano, Carmagnola

Pour célébrer nos fiançailles,

Défonçons les vieilles futailles

Grisons-nous tous

Comme des fous

Et chacun ayant sa chacune

Amusons-nous au clair de lune.

Pietro (à Fiorella)

Fille du chef, les soldats de ton père

Et ton honneur, vident un verre (bis)

Falsacappa et chœur

Buvons!

Chantons!

Falsacappa (au milieu des torches qu'on agite)

Enrôlez-vous sous les bannières

D'un chef aimable et redouté ;

Venez, si vous aimez la guerre,

Le plaisir et la liberté.

A partir de là, la suite est identique. On notera donc la suppression de ce côté léger et anecdotique au profit d'une cérémonie plus sérieuse.

Le deuxième acte a lui aussi subi des coupures ; après la promesse des 10%, à la scène 3, Fiorella chantait deux couplets adressés à son père. Ils ont été supprimés puisqu'ils n'ajoutaient rien à l'action, ne faisant que répéter d'une manière chantée ce qui s'était dit avant :

1.

Après une telle promesse

Tu peux compter sur ton enfant.

Elle trouvera, ta princesse,

A qui parler en arrivant.

On sera femme, on sera fière,

On sera courageuse aussi ;

Mon esprit et ma carabine

Sont à toi puisque c'est pour lui

Oh! petit papa,

Puisqu'il s'agit de mon bonheur

Je n'te dis qu'ça :

As pas peur, papa, as pas peur!

2.

Ton affaire devenant mienne,

Je vais m'y mettre. Rien n'est tel

Pour faire prendre de la peine

Qu'un peu d'intérêt personnel.

Si pour avoir de bons services

Les patrons donnaient aux commis

Une part dans les bénéfices,

Les patrons seraient bien servis.

Falsacappa

Ne dis pas des choses comme ça,

Mes hommes vont se mettre en grève.

Reprise...

Le chœur d'entrée de l'ambassade était légèrement différent surtout pour le nom de la ville. Est-ce pour des raisons politiques ? :

VERSION PRIMITIVE VERSION DEFINITIVE

(scène 12) (scène 9)

Madrid, princesse des Espagnes, Grenade, infante des Espagnes,

Ville favorable aux amours, Ville favorable aux amours,

Nous avons quitté tes campagnes Nous avons quitté tes campagnes

Depuis déjà quinze garands jours. Depuis déjà quinze garands jours.

Quant au célèbre duetto du notaire (scène 3 de la partition imprimée), il n'en était pas encore question ; le style était plutôt celui du conte, rappelant par certains côtés la ronde normande du Château à Toto :

VERSION PRIMITIVE VERSION DEFINITIVE

1. 1.

Hélà! hélà! chère petite Hé là! hé là! joli notaire,

Arrêtez-vous, ne fût-ce qu'un instant ; Arrêtez-vous, ne fût-ce qu'un instant ;

Où courez-vous si vite? Ecoutez-nous, c'est une affaire :

Est-ce l'amour qui là-bas vous attend? Pour un contrat, ici l'on vous attend...

Tournez un peu la tête, arrêtez-vous, petite, Tournez un peu la tête, arrêtez-vous, notaire ;

Petite, arrêtez-vous, ne fût-ce qu'un instant! Notaire, arrêtez-vous, ne fût-ce qu'un instant!

Psitt! psitt! psitt!... Psitt! psitt! psitt!...

- Pourquoi donc m'arrêter?- Pourquoi donc m'arrêter?

Qu'avez-vous à me dire? Qu'avez-vous à me dire?

- Ce qu'on va vous conter- Ce qu'on va vous conter

Ne peut vous mécontenter. Ne peut vous mécontenter.

Chœur Chœur

Fillette, garde à vous! Notaire, garde à vous!

Rien n'est dangereux comme Rien n'est dangereux comme

Faire attendre un jeune homme Faire attendre un jeune homme

Qui brûle d'être époux! Qui brûle d'être époux!

2. 2.

Ce qu'il tenait tant à lui dire, Mariez-nous, et tout de suite,

Il le lui dit tout bas et de très près ; Dépêchez-vous, tous deux nous sommes prêts,

La belle écoute, elle soupire, Que nous puissions bien vite, vite,

Un peu confuse, et lui répond : jamais! Aller flâner un peu sous ces bosquets,

Jamais! Voilà le mot qu'il ne faut jamais dire. Ensemble et nous tenant de ces propos sans suite,

Ces beaux discours étaient interrompus par des Propos charmants sans cesse interrompus par des

(bruits de baisers), etc. (bruits de baisers), etc.

3. 3.

Et maintenant, à la mairie, Si par hasard, ce cher notaire,

Quand irons-nous, dit-elle à demi-voix?... La fine fleur de nos tabellions,

Lui de répondre : - ô mon amie, Nous réclamait quelque honoraire,

N'y comptez pas encore pour cette fois! La bonne farce!... et comme nous ririons!...

Lorsque l'on veut, la belle, aller à la mairie, Si tu veux conserver ta perruque, ô notaire,

Le bon chemin n'est pas de passer par le bois! Ne nous réclame rien et tourne les talons...

(ah! ah! ah! ah!), etc. (ah! ah! ah! ah!), etc.

Le finale tel qu'on le connaît actuellement, avec le retour des carabiniers de la cave au champagne complètement gris, était rédigé autrement ; les brigands font considérer aux Espagnols les carabiniers comme étant la troupe à Falsacappa:

Falsacappa

Et maintenant, mes chers amis,

N'est-ce pas tout bien compris?

Tous

Oui grand chef, tout est bien compris.

Falsacappa

Allons mes enfants, à l'ouvrage!

- Tu seras la princesse! - Et toi le petit page!

Fiorella

Je serai la princesse

Fragoletto

Ah! mon gentil page!

Fragoletto

Ah! ma noble dame

Fiorella

De tout votre coeur,

Fragoletto

De toute mon âme

Fiorella

Il faudra m'aimer

Fragoletto

Je vous aimerai

Fiorella

De tout votre coeur

Fragoletto

De toute mon âme!

Fiorella

Ah! mon gentil page!

Fragoletto

Ah! ma noble dame!

Pietro

Ils sont charmants!

Falsacappa

Ils sont charmants

Mais ne perdons pas notre temps

A toi le précepteur! - et vous, mes compagnons

Les trois seigneurs sans importance.

Pietro

Je le serai!

Les trois brigands

Nous le serons!

Tous les quatre

Comptez sur notre intelligence

Fiorella & Fragoletto

Oui mais surtout si nous voulons

Ne pas rater les millions

Attrapons (bis)

Ou notre fortune s'envole

Attrapons (bis)

Attrapons la morgue espagnole

Attrapons (bis)

La morgue espagnole

Et les millions.

Tous

Attrapons (bis)

Les quatre petits brigands entrant

Voilà, voilà leurs habits

A la porte il les avaient mis!

Et pour vous obéir, chef, nous les avons pris.

Tous

Aux habits! (bis)

Carmagnola

A moi ceci!

Barbavano

A moi celà

Fragoletto

Le pourpoint?

Une femme

Le voici!

Fiorella

La jupe?

Une femme

La voilà.

Tous

A moi ceci

A moi celà!

Pietro

Le chapeau?

Une femme

Le voici!

Falsacappa

Les bottes?

Une femme

Les voilà.

Les hommes

J'ai mon costume - j'ai le mien.

Fiorella

Mais le costume, ce n'est rien

L'important, vous l'entendez bien :

C'est quand nous aurons mis

Ces habits,

D'attraper

D'attraper la morgue espagnole

Fiorella & Fragoletto

Attrapons (bis)

Attrapons la morgue espagnole.

Tous

Attrapons (bis)

Falsacappa

Dépêchez-vous

Habillons-nous!

Puis sans trompette ni tambour

Nous nous en irons à la cour.

Tous

Tous sans trompette, etc.

(puis piano)

Tous sans trompette, etc.

Le capitaine des carabiniers (dans la cave)

Quand un brave

Les carabiniers

Quand un brave

Le chef

Se trouve enfermé dans une cave

Tous

Une cave

Dans une cave où il y aura du vin

Il doit boire

Tant qu'il y a du vin.

Falsacappa

Vous tairez vous! taisez-vous donc!

Tous

Il doit boire au son du clairon

Triple escadron!

Gloria-Cassis et la princesse, paraissant

Quels sont ces cris? quels sont ces chants?

Que se passe-t-il là-dedans?

Pietro

Ce n'est rien (bis)

Gloria-Cassis

Comment, rien, nous entendons bien?

Pipo, s'élançant du soupirail

A moi! (bis), holà! (bis)

Falsacappa, sautant sur lui

Le Diable emporte celui-là!

Pipo

Défendez-moi contre Falsacappa!

Gloria-Cassis et la princesse, disparaissant

Falsacappa!

Carmagnola et Barbavano, sautant sur Pipo

Si tu dis un mot... tu nous comprends bien

Pipo qu'on entraîne

Je ne dis rien! (bis)

Falsacappa, au soupirail

(parlé) Voulez-vous bien vous taire, malheureux!

Ça allait si bien!... ça allait si bien!...

L'ambassade espagnole, entrant

Falsacappa!

Qui donc a parlé de ce brigand-là?

Falsacappa, à part

Falsacappa? Quelle idée! - Il est là!

Les Espagnols

Il est là?

Falsacappa

Il est là!

Les Espagnols

Il est là! comment, il est là?

Falsacappa

Nous n'voulions pas vous en parler

Afin de n'pas vous effrayer

Falsacappa nous l'avons pris

Et nous l'avons mis

Dans la cave!

Gloria-Cassis

Et vous ne nous disiez pas ça?

Falsacappa

On est modeste quand on est brave.

La Princesse

Pourrait-on le voir?

Gloria-Cassis

S'il n'y a pas d'danger.

Falsacappa

Y'en a pas du tout. J'm'en vais vous l'montrer.

Vois quelle mine

Regarde ses traits

Comme on devine

Un tas de forfaits!

Nini

C'est fini!

Falsacappa te voilà pris!

Le capitaine

Qu'est-ce que tu dis?

Tous

N, i, ni,

C'est fini!

1.

Fragoletto

Dans les familles

Il porte l'effroi ;

Les jeunes filles

Savent bien pourquoi.

Sombre, farouche,

Il fait, par moment,

Avec sa bouche,

De sourds grognements!

n, i, ni,

C'est fini,

etc.

Carabiniers

Allez chercher les prisonniers!

Tous

Le voilà

Le terrible Falsacappa

(Entrée des carabiniers)

Chœur

Nous sommes les carabiniers, etc.

La Princesse

Ils se disent carabiniers

Fragoletto

Ne vous étonnez pas, princesse,

C'est le résultat de l'ivresse

Tous, désignant le capitaine

Le voilà

Le terrible Falsacappa!

Fiorella

2.

Vois son visage

Et comme il a bien

L'air d'un sauvage

Et d'un vrai vaurien

Campotasso, paraissant

On vous trompe, espagnols, ce n'est pas celui-là

Voilà le vrai Falsacappa!

Falsacappa

A l'autre maintenant!

Campotasso

Falsacappa, c'est toi! le nieras-tu, brigands?

Falsacappa

J'aurais voulu de pas user de violence...

(la fin est ensuite identique)

Enfin, dans le dernier acte, on notera deux coupures significatives ; à la deuxième scène, tout d'abord, le caissier parlait longuement au Prince de son erreur de calcul en des termes un peu grivois... :

 

- Moi, je répondais : tu as beau être petite, je t'attraperai... Tu vas voir... Et alors, la poursuite a commencé... Toute la nuit j'ai couru après mon erreur... Elle se sauvait de registre en registre... Je la poursuivais, j'étais là, toujours là, je ne lui laissais pas un instant de repos... A la fin, elle s'est laissée tomber sur un canapé, et c'est là -que...

- Le Prince : Qu'est-ce que vous dites?

- Le Caissier : Je veux dire qu'à la fin, l'erreur s'est réfugiée dans le grand livre, et c'est là que je l'ai pincée, mais la chasse avait duré toute la nuit. Je ne me suis pas couché... J'ai retrouvé l'erreur...

Puis, à la sixième scène, un grand trio entre Falsacappa, Fiorella et Fragoletto, précédait le finale ; c'est une sorte de rêve, de réflexion sur la condition d'être brigand :

 

Falsacappa

Ma fille?

Fiorella

Mon bon père!

Falsacappa (à Fragoletto)

Et toi, mon fils aussi

Fragoletto

Mon père!

Falsacappa

Dans mes bras!

Fiorella

Vous allez nous bénir, j'espère

Falsacappa

Vous bénir, mes enfants, pourquoi pas?

Fiorella & Fragoletto

Bénissez-nous, bénissez-nous!

Nous vous traînons à vos genoux!

Falsacappa

Voilà l'instant de s'émouvoir.

Courbez vos fronts dans la poussière

Sur vous je vais faire pleuvoir

La bénédiction d'un père...

Voilà.

En avez-vous assez comme ça?

Fiorella & Fragoletto

Donnez-nous en encore, papa

Falsacappa

Voilà, voilà...

Fragoletto

1.

Je t'aime tant, ma chère femme,

Que j'en deviens meilleur et sens

Fermenter, au fond de mon âme,

un tas d'honnêtes sentiments.

Si tu l'avais, toi, le courage

D'être honnête, mais l'auras-tu?

Nous lâcherions le brigandage

Pour revenir à la vertu.

Veux-tu mamour, mamour veux-tu

Y revenir à la vertu

Veux-tu, veux-tu, dis-le, veux-tu?

Fiorella

2.

Si mon père, si mon bon père

Voulait renoncer au métier

J'abandonnerais la carrière

Et sans trop me faire prier.

Qu'en dis-tu, papa, ce courage,

Je me le sens ; te le sens-tu?

Lâcherais-tu le brigandage

Pour revenir à la vertu?

Veux-tu mamour, mamour veux-tu

Y revenir à la vertu

Veux-tu, veux-tu, dis-le, veux-tu?

Falsacappa

La vertu, mais c'est là mon rêve,

C'est ma plus chère ambition.

J'ai soif de considération

J'ai soif au point que j'en crève.

Fiorella & Fragoletto

Alors papa c'est entendu.

Falsacappa

Oui, mes enfants, c'est entendu.

Fiorella & Fragoletto

Nous sommes tous d'accord, je crois.

Falsacappa

Nous sommes d'accord tous les trois.

Ensemble

Tous les trois.

Fiorella

Au village, retirons-nous

La vie agreste a tant de charmes.

Allons tous trois planter nos choux

Loin du monde et loin des gendarmes.

Falsacappa

Un instant, pourtant, un instant.

Soyez vertueux, mais plus tard.

Fiorella

Oh! papa! Pourquoi ce retard?

Falsacappa

Commençons par palper la somme

Trois millions en bons écus sonnants

Trois millions, mes chers enfants

N'empêchent pas d'être honnête homme

Palpons la somme.

 

Ce grand succès remporté est le dernier véritable de cette collaboration. On préfère cependant aux Brigands , jugés trop "bruyants", la finesse de La Princesse de Trébizonde, composée paralèllement. Les recettes sont néanmoins excellentes :

1ère: 2179

2ème: 3281

3ème : 5501

4ème: 4167

5ème: 4664, 50

6ème: 4703

7ème: 4674, 50

8ème: 4916, 50

9ème: 5102

10ème: 5550

 

En voici d'ailleurs le résumé de la version finale, imprimé quelques semaines après la première :

 

Le premier acte se passe dans un site d'une sauvagerie étrange, un paysage à la manière de Salvator Rosa : d'énormes rochers, des cavernes, un sentier descendant du haut de la montagne. Quelques brigands, dont Barbavano et Domino, entendent le son du cor ("Le cor dans la montagne a retenti trois fois") : la troupe revient de chasse (chœur "Deux par deux ou bien par trois"), guidée par Carmagnola qui conseille aux autres de se cacher s'ils veulent rire. En effet, voici un ermite vénérable suivi de huit jeunes paysannes dont Zerlina, Fiametta, Cicinella ("Déjà depuis une grande heure").

Cet ermite dévoile son vrai visage : c'est le terrible Falsacappa, chef des brigands, la terreur des environs. Ces femmes sont conduites dans la caverne tandis que Pietro, le bras droit du chef, paraît dans la montagne. Certains collègues désirent adresser à leur chef quelques observations : ils ne sont pas contents, leurs salaires sont dérisoires (un brigand, ancien banquier, s'est fait voleur pour gagner davantage, et il s'aperçoit qu'il gagne moins). Face à ces revendications, Falsacappa jure sur la tête de sa fille Fiorella de faire réaliser à la bande une opération fructueuse d'ici peu.

Fiorella rentre à l'instant, poignard et pistolet à la ceinture, chapeau pointu sur la tête et la carabine sur l'épaule (Couplets "Au chapeau, je porte une aigrette") ; elle offre à son père, pour sa fête, un petit coffret : un petit gendarme saute à son nez quand il l'ouvre. Cette farce est de Pietro, mais il reste un présent plus fin : le portrait de sa fille. Celle-ci est inquiète de tous ces vols, surtout après le pillage d'un jeune fermier, Fragoletto. Elle était restée immobile, contemplant ce jeune homme. Falsacappa est inquiet ; il espère que cela lui passera.

Des cris retentissent : des brigands amènent précisément ce jeune Fragoletto (chœur "Nous avons pris ce petit homme"). Fiorella se précipite entre eux pour le protéger, mais il se rend lui-même, non pas à Falsacappa, mais à sa fille, auxquels il communique une information importante ("Quand tu me fis l'insigne honneur"). Le chef est stupéfait : c'est une déclaration! Soit, Fragoletto pourra épouser Fiorella, mais Falsacappa préférerait pour gendre quelqu'un de sa condition, c'est-à-dire un brigand. Qu'à cela ne tienne, Fragoletto veut s'engager dans la bande. Tous partent pour vérifier de quoi ce jeune homme est capable. Pietro reste seul avec Fiorella.

Pietro n'a guère le temps d'achever l'histoire de voleurs qu'il vient de commencer ; un jeune prince, en costume de cheval fort élégant, paraît sur la montagne. Pietro, n'admirant que la richesse de son habillement, s'éloigne en promettant de revenir avec un guide, car ce voyageur est égaré. Fiorella lui révèle qu'elle est la fille d'un chef de bandits ; s'il ne part pas, il est perdu. Un peu mécontent, car il admire passionnément Fiorella, il écoute ses conseils (rondeau "Après avoir pris à droite") et se sauve très rapidement.

Au moment où il disparaît, Falsacappa et ses hommes surgissent. Son père est furieux ; sa fille vient encore d'être touchée par un de ces scrupules, le même que la veille, avec Fragoletto. Ce dernier revient (chœur "Ce petit est un vrai luron"), tenant un courrier de cabinet ("Falsacappa voici ma prise"). Il a donc triomphé des épreuves liminaires. Falsacappa examine le contenu de la valise du courrier : des dépêches et le portrait de la princesse de Grenade. Il y est dit en substance que la cour de Mantoue doit payer trois millions à la cour de Grenade ; cette somme sera remise à la personne qui accompagnera la princesse. Refermant la valise avec ses précieuses missives, tout en y insérant le portrait de sa propre fille à la place de celui de la princesse, Falsacappa ordonne au courrier de poursuivre son chemin.

Ce chef est heureux : il vient de trouver une idée ingénieuse qui permettra à la bande d'encaisser trois millions. Tandis que la nuit envahit lentement le camp, on se prépare pour la cérémonie qui fera de Fragoletto un compagnon nouveau et efficace (chœur "Pour cette cérémonie"). Après avoir prêté serment, on apporte lui apporte le manteau, le chapeau, le poignard et la carabine, symboles et apanages des brigands ("Jure d'avoir du courage").

Pendant ce temps, des brigands vont chercher deux tonneaux ; on boit et l'orgie commence (chœur "Grisons nous tous"), interrompue quelques instants par une patrouille de carabiniers (chœur "Nous sommes les carabiniers"), ces fameux carabiniers qui arrivent toujours trop tard.

 

Au deuxième acte, tous les marmitons et employés de l'auberge "Aux frontières naturelles" se réjouissent (chœur "Les fourneaux sont allumés") ; Pipo, l'aubergiste est heureux de s'être établi à cet endroit, juste au milieu de la route qui mène de Grenade à Mantoue. Ils attendent les ambassades.

Mais, au moment où Pipo se retourne pour aller à ses affaires, il se trouve nez à nez avec Pietro et Fragoletto, bizarrement accoutrés (canon "Soyez pitoyables"), puis, surgissant respectivement de tous côtés, Falsacappa, Fiorella, Zerlina, Fiametta, Bianca, Cicnella, et toute la troupe, barrant la route à Pipo. Falsacappa se fait reconnaître devant les aubergistes atterrés ; c'est bien ici que doivent venir les gens envoyés par le duc de Mantoue au devant de sa jolie fiancée, la princesse de Grenade.

Tandis qu'on va enfermer Pipo et toute sa famille à la cave, l'état-major des brigands médite sur l'organisation de l'affaire ; Fiorella réclame pour seule récompense son Fragoletto (duetto "Hé la! hé la! joli notaire!"). Fragoletto part chercher les costumes des marmitons, et Carmagnola de s'embusquer sur la route de Mantoue.

Pietro, cependant confie ses inquiétudes à son chef, et regrette le bon vieux brigandage tout simple de jadis. De nos jours, voler trois millions n'est chose facile. Falsacappa lui rappelle le principe : se substituer aux marmitons pour recevoir des gens qui viennent de Mantoue, puis se substituer aux gens de Mantoue pour recevoir les gens qui arrivent de Grenade, et enfin, se substituer aux gens de Grenade pour aller à la cour de Mantoue toucher les trois millions…

Voilà la première étape terminée : les brigands sont déguisés en marmitons, tout en gardant à la ceinture pistolet et poignard. Ils imaginent l'accueil d'un voyageur (trio "Arrête-toi, viens, je t'en prie"). Carmagnola, essouflé, vient annoncer l'arrivée de l'ambassade. Tous les faux marmitons arrivent (chœur "Nous arrivons"), avec leurs vestes blanches, leurs bonnets de coton, leurs longues moustaches et leurs pistolets, en essyant au mieux de dissimuler leur figure patibulaire.

L'ambassade de Mantoue entre en grande pompe, conduite par le baron de Campo-Tasso et escortée par des carabiniers ("Nous avons ce matin tous deux, été mandés par son Altesse"). Le baron trouve ces marmitons assez étranges, tandis que la capitaine des carabiniers affirme avoir taillé en pièces Falsacappa. Ce dernier, voyant le temps passer, bouscule Campo-Tasso et sa suite, les font entrer de force dans l'auberge.

A cet instant paraissent les Espagnols (chœur "Grenade, infante des Espagnes"), en jouant du tambour de basque et des castagnettes : Gloria-Cassis, le précepteur, la Princesse, Adolphe de Valladolid (son page), des seigneurs et dames de la cour. L'auberge semble déserte ; Gloria-Cassis est furieux : jamais on ne s'est moqué à ce point de la morgue espagnole! Une des fenêtres de l'auberge s'ouvre et Falsacappa paraît sur le balcon en train de s'habiller ; il a déjà l'habit et la cuirasse du capitaine. Bientôt rejoint par Pietro, ils s'excusent lourdement.

Gloria-Cassis, excédé, révèle alors à la princesse pourquoi elle doit épouser le prince de Mantoue : c'est pour régler une dette financière… Et c'est lui, comte de Gloria-Cassis, qui doit percevoir les trois millions.

La fausse ambassade de Mantoue entre, et dans quel état! : Falsacappa porte le costume du chef des carabiniers, mais sans les bottes ni la culotte ; il n'a que le casque, l'habit rouge et la cuirasse, mais cette dernière est à l'envers et n'a qu'une seule épaulette. Ils se présentent devant l'ambassade de Grenade, médusée.

Fiorella et Fragoletto viennent annoncer à la princesse que ses appartements sont préparés. Ils racontent, sur la demande d'Adolphe, comment ils se sont aimés ("Vraiment, je n'en sais rien, Madame!"). Falsacappa, brusquement, font entrer violemment dans l'auberge (chœur ).

A cet instant paraissent les Espagnols (chœur "Grenade, infante des Espagnes"), en jouant du tambour de basque et des castagnettes : Gloria-Cassis, le précepteur, la Princesse, Adolphe de Valladolid (son page), des seigneurs et dames de la cour. L'auberge semble déserte ; Gloria-Cassis est furieux : jamais on ne s'est moqué à ce point de la morgue espagnole! Une des fenêtres de l'auberge s'ouvre et Falsacappa paraît sur le balcon en train de s'habiller ; il a déjà l'habit et la cuirasse du capitaine. Bientôt rejoint par Pietro, ils s'excusent lourdement.

Gloria-Cassis, excédé, révèle alors à la princesse pourquoi elle doit épouser le prince de Mantoue : c'est pour régler une dette financière… Et c'est lui, comte de Gloria-Cassis, qui doit percevoir les trois millions.

La fausse ambassade de Mantoue entre, et dans quel état! : Falsacappa porte le costume du chef des carabiniers, mais sans les bottes ni la culotte ; il n'a que le casque, l'habit rouge et la cuirasse, mais cette dernière est à l'envers et n'a qu'une seule épaulette. Ils se présentent devant l'ambassade de Grenade, médusée.

Fiorella et Fragoletto viennent annoncer à la princesse que ses appartements sont préparés. Ils racontent, sur la demande d'Adolphe, comment ils se sont aimés ("Vraiment, je n'en sais rien, Madame!"). Falsacappa, brusquement, réitère l'invitation. Les brigands se précipitent sur les Espagnols et les font entrer violemment dans l'auberge (chœur "Entrez là, plus vite que ça!"). Falsacappa jubile : son plan fonctionne parfaitement : "ils entrent dans leur chambre, ils se couchent et s'endorment. Nous, au bout d'un quart d'heure, nous crochetons les serrures, nous prenons leurs habits, et après… " (chœur "Tous, sans trompette ni tambour"). Mais soudain, tout change : les carabiniers se sont réveillés, ainsi que Pipo qui sort de la cave par le soupirail en criant de le défendre contre Falsacappa. Les Espagnols sortent de leurs chambres, terrifiés.

Au milieu de ce tumulte, entre de tous côtés le reste des brigands. Les carabiniers, complètement gris, sont hors d'état de se battre et fraternisent avec les brigands. Les Espagnols sont faits prisonniers.

 

Au troisième acte, les brigands sont prêts pour aller chez le duc de Mantoue. Dans une grande salle très riche, ornée d'une table ovale somptueusement servie, le duc de Mantoue, la Marquise, la Duchesse et autres personnes de la cour, terminent le souper (chœur "C'est l'aurore, fêtons l'aurore"). Les domestiques viennent enlever la table au moment où le prince va exécuter une chanson pour ces dames qui regrettent son départ ("Jadis régnait un prince"). Il leur explique que la raison d'Etat, et rien d'autre, l'oblige à se marier.

Sur l'ordre du prince, le caissier paraît, portant un grand livre de caisse. Ce personnage a l'air très fatigué : il a en effet passé la nuit à chercher une erreur de deux centimes. Mais on comprend bien que cet homme aime mieux les femmes que les chiffres, comme il l'explique de sang-froid au public : il ne reste dans les caisses de l'Etat, que 1283 francs et 25 centimes. Il a mangé tout le reste avec des femmes ("O mes amours!… ô mes maîtresses!"). Calmement, il espère que l'envoyé espagnol sera un homme d'esprit qui se contentera d'un bon billet de mille francs.

Les portes du fond s'ouvrent, laissant approcher la fausse ambassade de Grenade (chœur "Voici venir la princesse et son page") ; les brigands sont un peu mieux habillés qu'au deuxième acte, mais conservent toujours cet air étrange. Soudain, Fiorella reconnaît le prince, ce jeune homme qu'elle avait sauvé dans la montagne, au premier acte. Le prince la dévisage aussi, mais hésite. Falsacappa, mis au courant, commence à s'inquiéter et s'interpose rapidement, exigeant la remise de la somme convenue.

Resté seul avec le caissier, Falsacappa doit bien se rendre compte que cet employé n'a pas le sou. Au moment où il va l'étrangler, paraît la vraie ambassade de Grenade, celle que les brigands avaient sequestrée dans l'auberge. Ils s'avancent, menaçant, les bras tendus vers les brigands qui vont être pendus.

C'est Fiorella qui sauve la situation ; rappelant au prince qu'il lui doit la vie sauve, elle demande l'amnistie générale, ce qui est accordé dans la liesse la plus folle.

 

Il faut attendre avril 1872 pour que soit renouée en partie la collaboration Meilhac-Halévy-Offenbach : ce ne sont, cependant, que des reprises. Au milieu du mois, on annonce qu'un nouvel acte va être ajouté à La Périchole qui sera chantée par Schneider l'hiver prochain, cette dernière chantant en ce moment dans Barbe-Bleue. Un mois plus tard, ce même théâtre des Variétés promet une reprise de La Vie Parisienne.

Cette dernière pièce, bien qu'annoncée ultérieurement, est d'abord mise à l'étude. L'idée vient des librettistes qui y trouvent là un intérêt, et non du compositeur qui, brouillé alors avec Bertrand, se désintéresse complètement des Variétés. D'ailleurs, la partition ne subit aucun enrichissement, puisque l'on passe de 5 à 4 actes. Nous sommes en mai 1873. Il est inexact de parler de "nouvelle version" puisque, au cours des représentations, en 1866 et 1867, Offenbach, conscient de la longueur de certaines scènes, avait pratiqué des coupures : le quatrième acte (celui qui est supprimé en 1873) disparaît complètement vers le début de janvier 1867, ainsi que des passages du cinquième. L'ouvrage fut donné dans cette version intermédiaire, à Bruxelles, le 30 janvier 1867.

Le 13 septembre 1873, Offenbach réclame à Halévy la partition piano-chant pour y apporter quelques modifications. Lors de la première, le 25, au quatrième acte disparu, s'ajoutent les suppressions du rondo de Métella et du quintette ; Dupuis, succédant à Hyacinthe dans le rôle du baron, chante un air nouveau à la fin de l'acte III "Ohé l'amiral, ta fête est charmante" . Pourquoi Hortense Schneider, engagée aux Variétés depuis le 20 mars 1873, n'ayant récolté que peu de succès dans La Veuve du Malabar d'Hervé, n'a-t-elle pas joué dans cette reprise? Il semble qu'Hervé ait poussé la cantatrice à refuser le rôle de Métella, malgré les ajouts et modifications qu'Offenbach avait apportés dans sa musique, exprès pour elle, et malgré les relances d'Halévy.

Cette version avait le mérite de conserver une importance musicale au rôle de la baronne : ses deux airs (rondeau et terzetto) étaient réinvestis dans ce quatrième acte.

 

Schneider conserve en revanche son rôle dans La Périchole. A la mi-février, les auteurs s'occupent à ajouter un nouvel acte. La distribution est définitivement fixée le 19 mars 1874, la reprise devant avoir lieu après La Petite Marquise , une comédie en 3 actes de Meilhac et Halévy, créée le 13 février. Le 9 avril, Offenbach compose un morceau du finale "Ecoutez peu' d'Amérique" (la complainte). Le jour de la reprise, le 25 avril, est un succès : la salle est comble, la célèbre Lettre toujours appréciée, considérée comme le point capital de la partition. Les recettes se maintiennent à 4500 Frs. par soirée en moyenne, et on refuse des entrées. Le compositeur ne verra sa pièce que le 10 octobre, étant trop souffrant pour ce jour.

Le premier acte reste identique, sauf la scène avec l'Indien déguisé (sc. 7) qui est retranchée. Les 15 scènes du second acte de 1868 sont réorganisées en deux actes ; le second acte reprend textuellement les quatre premières scènes. A partir de la 5°, les librettistes ont développé la présentation de Panatellas et Don Pedro ("Parlons de nous" ) avant que ces derniers annoncent à Piquillo qu'il doit présenter sa femme, La Périchole, qu'il ne connaît encore pas puisqu'il était complètement gris quand il l'a épousée... La scène suivante - La Présentation - est identique, mais le rideau tombe à la fin de celle-ci.

Le premier tableau de l'acte III (Le cachot des maris récalcitrants) est entièrement nouveau ; il présente un vieux prisonnier qui cherche à s'évader et ce qui était présenté au style indirect en 1868 dans les scènes 7 à 9 du second acte, devient scénique en 1874 dans ce premier tableau ; le vice-roi se déguise en geôlier, se rend compte que La Périchole ne l'aime pas, et il est même fait prisonnier à la fin du tableau. Le second tableau, nouveau lui aussi, présente l'émoi de la population : on recherche les prisonniers qui ont osé porter la main sur le roi. Sont conservées uniquement les huit dernières répliques de 1868, le reste étant totalement différent du fait de la présence du vieux prisonnier.

 

 

Selon Arnold Mortier, Offenbach s'était écrié, à cette reprise de La Périchole, répondant à une critique de Meilhac : "On aura déjà oublié Frou-Frou quand on parlera encore de La Périchole!". Le librettiste avait formellement déclaré qu'il renonçait pour toujours à l'opérette, n'aimant pas la musique et prétendant volontiers que la lettre de Métella serait plus jolie dite que chantée. Pourtant, les exhortations d'Offenbach semblent avoir derechef poussé les deux auteurs à inventer une pièce nouvelle : La Boulangère a des Ecus. Annoncée plus d' un an avant sa création, dès le milieu d'août 1874, la pièce est destinée d'emblée aux Variétés et aux interprètes suivants : MM. Dupuis, Grenier, Berthelier, Baron, Mmes Schneider, Chaumont, Paola Marié, et une certaine Marguerite de Flars dont on n'entendra plus parler par la suite. Le 20 janvier 1875 vient s'ajouter Pradeau pour le rôle du commissaire. La pièce est surtout dédiée à Schneider que Bertrand avait fait revenir de Russie à prix d'or.

En ce 20 janvier 1875, la musique est écrite, mais sans les paroles. La musique prime ici sur le texte, et le compositeur peut annoncer à Bertrand, le 10 février : "Et pourtant, La Boulangère sera bien jolie et bien amusante!" . Mais le travail n'avance pas vite : Offenbach est surchargé de travail avec la direction de la Gaîté qu'il abandonne en juin et les deux autres pièces importantes qu'il compose en même temps, La Créole et Le Voyage dans la Lune. Les études s'amorcent en juin :

Mon cher ami,

 

Je vous recommande très chaudement Mlle Bruck qui vous sera très utile. Je sais que vous la connaissez déjà, et dans l'opérette et dans la comédie, elle peut rendre des services. Je vous verrai ces jours-ci pour causer de La Boulangère.

Il faut forcer Meilhac et Halévy de travailler, autrement, nous serons au même point au mois de septembre.

Votre,

Jacques OFFENBACH

La première lecture a lieu le 5 août, les trois actes étant très bien avancés ; mais on n'en lit vraisemblalement que deux : "Tâchons de lire mercredi ou jeudi les deux actes. Nous le pouvons, mais même en ne lisant que le premier (s'il le fallait absolument), nos deux cantatrices seraient très contentes et satisfaites de leurs rôles après avoir entendu ma musique. Mais enfin, il vaura mieux lire les deux. Je tâcherai d'aller vous voir demain après ma répétition" . Le rôle de Ravannes n'est pas encore distribué et l'interprète principale se conduit de manière peu convenable :

"Au fur et à mesure que la lecture se déroulait, Hortense trouvait que ses auteurs préférés ne lui avaient pas réservé le rôle que ses succès de jadis lui permettaient d'attendre. Elle leur en faisait l'observation de façon un peu vive. Mais le lendemain, elle recevait, par l'inadvertance d'un régisseur, son habituelle convocation à la répétition ; et, quand elle arriva aux Variétés, c'était mademoiselle Aimée qui répétait Toinette. Il y eut procès, et le directeur des Variétés perdit sa cause". Après cette "disgrâce", elle ne chantera qu'une seule fois ce répertoire à Paris avant la mort d'Offenbach : une reprise de La Belle Hélène du 31 décembre 1876 au 14 janvier 1877.

Les répétitions générales commencent le 11 octobre. Peu de temps après la première du 19 octobre, la pièce est retirée de l'affiche : le troisième acte doit être remanié et la nouvelle version devrait passer au printemps prochain. Cet acte avait en effet été trouvé décousu, confus, usant un peu trop de l'acrobatie au détriment du véritable art comique, et également bien vide d'action. C'est finalement le 27 avril 1876 que La Boulangère sera redonnée, dans sa forme définitive.

Examinons d'abord ces trois actes tels qu'ils se présentaient alors :

 

A Paris, en 1718, des voleurs, lentement, s'avancent sous les piliers des Halles (chœur "Sur cette place solitaire") et se cachent. Arrive un gros financier, fort bien mis, et marchant d'un pas délibéré ("Après un bon dîner, il n'est rien de plus sain que de rentrer à pied"), quand soudain, une dizaine de pistolets sont braqués sur lui. Tremblant, il se laisse dépouiller en douceur, montre, bijou, argent, chapeau, canne, habit, cravate, gilet. A l'instant où le financier détale, on entend au loin les pages du duc d'Orléans ((chœur "Nous avons chez la Cydalise") qui ne tardent pas à pénétrer sous les piliers des Halles, très légèrement gris, Ravannes en tête, et sont vite entourés par les voleurs ; hélas! ils n'ont plus un sou ("Où la femme a passé, le voleur perd ses droits").

Mais le jour point et tous se dispersent, sauf un petit voleur, espérant réaliser un coup à lui seul, qui reste caché. Paraît Bernadille, perruquier de la duchesse du Maine, inquiet, effaré, tenant son mouchoir à la main ; il empoigne aussitôt le petit voleur qui venait de s'élancer sur lui, et le jette dehors avec un grand coup de pied. C'est que Bernadille est traqué par la police du Régent, ayant eu la malchance de conspirer avec M. de Cellamare. Il espère trouver refuge chez son amie la cabaretière, Toinon ; celle-ci se montre à la fenêtre, furieuse de l'absence de son amant.

Pendant qu'elle se prépare à lui ouvrir, surgissent Flammèche et Délicat, deux aigles de la police recherchant le conspirateur. Ne trouvant rien (Bernadille s'est caché derrière un pilier), ils sortent tout à coup. Soulagé, le perruquier traqué nous apprend que c'est malgré lui qu'il est entré dans cette conspiration. Il essaie de l'expliquer à Toinon, très jalouse (duetto "Ainsi, te voilà"), mais, au fond, plus heureuse que jamais d'aimer quelqu'un de recherché par la police.

A peine caché, ses deux poursuivants reparaissent, tournant avec suspicion autour du magasin de Toinon au moment où les Halles comencent à s'emplir (chœur "Sous les piliers de la Halle") : marchands, acheteurs, agents de police vêtus de grandes houppelandes grises, puis le commissaire, déguisé en bon bourgeois ("Ah! le beau temps que la Régence"). Flammèche informe ce dernier que le conspirateur qu'ils cherchent est très probablement là, dans la chambre de Toinon. En effet, celle-ci tombe évanouie quand elle apprend qu'ils savent qu'un homme se cache dans sa maison. La place est immédiatement cernée, tandis que s'arrête le cortège de Margot, cette boulangère de la rue Quincampoix qui a gagné tant d'argent avec les actions de M. Law (chœur "Ah! qu'elle est fière"). Elle vient causer avec sa grande amie Toinon. Criquebert, son suisse, va la prévenir. Restées seules, toutes deux se lamentent sur les souffrances de l'amour ("Ce qu'j'ai, tu me l'demandes?"). Margot lui promet de sauver Bernadille.

Les soldats investissent la place (chœur du populaire "Encor un gueux qu'on va pincer"), suivis de fifres et de tambours. Une seule personne, la Boulangère, escortée de son suisse, a le droit de sortir. Seulement, Bernadille s'est substitué à Criquebert. Le rideau tombe sur la sortie de la Boulangère et sur l'arrestation du faux Bernadille.

 

Au deuxième acte, dans une somptueuse boulangerie, s'affairent boulangères, clients, pages, grisettes ( "Avec politesse"), et Bernadille, en mitron ("Quand dans chaque quartier"). La place de ce dernier n'est cependant pas ici, mais au four, en bas ; Margot le cache chez elle. Serait-elle jalouse? Restée seule avec lui, elle lui avoue son amour ("J'ai trahi ma meilleure amie"). D'ailleurs, la vie de ce perruquier n'était-elle pas à elle?

Ce délicat dialogue est gêné par l'arrivée de deux porteurs de farine ("Les Fariniers, les Charbonniers"), n'étant autres que Flammèche et Délicat. Bernadille saisit les sacs et descend en trébuchant, dans le four. Le commissaire entre et ordonne à ses hommes de fouiller la boutique. Flammèche ramène une longue file de mitrons, Bernadille en tête, qu'il aligne du plus grand au plus petit (choeur "Nous voici tous"). Pour savoir qui est le conspirateur recherché, on exhibe Criquebert, vêtu comme Bernadille à la fin du premier acte. Un combat se livre dans son âme, car il aime Margot : perdre son rival? Le sauver? Il le sauve finalement en ne reconnaisant personne. Déçus et furieux, les gens de police sortent.

Bernadille remercie chaudement son sauveur. Margot, bien que son suisse ait fait cela pour elle, a un penchant toujours marqué pour le conspirateur ("Quand on aime, on aime quand même").

La boutique est subitement envahie par une foule de grisettes conduites par Toinon (choeur "Gardiennes de l'honneur des femmes"), venue chercher son amant. Celui-ci, placé entre ses deux femmes, est sommé de choisir ("Eh bien! quoi qu't'as? Ton coeur hésite?"). Furieuse que Bernadille choisisse Toinon, la Boulangère le livre au commissaire qui revient au galop et empoigne enfin cette personne tant recherchée.

 

Le troisième acte nous conduit au poste des soldats du guet où se dispute une partie de dés (choeur "Vive le beau jeu de la drogue"). Pacot, le mercier, cherche le commissaire (des garnements sont chez lui). Ce dernier apparaît, triomphant d'avoir arrêté qui on sait. Bernadille lui est amené, et c'est avec force compliments et politesse qu'il est invité à entrer dans le cachot ; il promet néanmoins que son rêve est de s'évader, ce qu'il tente d'ailleurs de faire par deux fois. Flammèche et Délicat félicitent leur chef. Délicat qui, depuis le début de la pièce, cherche qui peut bien être l'amant de sa femme, part porter une lettre à M. Leblanc, lieutenant de police.

Les pages du Régent envahissent le poste, très animés et en colère (choeur "C'est toi qui dit qu'on nous arrête!") : le mercier les a fait arrêter! Radoucis, ils constatent que le prisonnier est bien gardé et vont accueillir Toinon, venue rendre visite à son pauvre Bernadille, pendant que le commissaire part chez le lieutenant de police.

Emus en voyant ces deux amants, les pages décident de leur rendre la liberté ; pour cela, le seul moyen est de se rendre chez le Régent lui-même, malgré les hésitations de Toinon qui connaît sa réputation ("Je sais qu'on n'trouv'rait pas en France").

Ils s'en vont, et cette sortie démasque Flammèche et Délicat jouant aux cartes. Mais l'homme du guet vient leur annoncer que le prisonnier est sur les toits. Ils sortent, poussant devant eux les soldats qui ont pris leurs fusils, tandis qu'à l'instant même, Bernadille dégringole de la cheminée, y remonte, puis redégringole, agrippé par Flammèche et Délicat. Cette troisième tentative est donc encore manquée.

Ces péripéties leur ayant donné soif, ils appellent une marchande de coco (qui n'est autre que Margot) et Criquebert sert à boire ("Avant d'dir' qu'un' chose est mauvaise"). Elle se démasque et demande brusquement d'acheter pour 200 000 écus Flammèche et Délicat. Ces derniers s'empressent d'accepter. On délivre Bernadille qui était encore sur le point de s'évader, coincé dans le soupirail. Il pardonne à Margot de l'avoir livré.

Ils vont partir, lorsque revient le commissaire. Celui-ci, en revanche, refuse de se faire acheter car le lieutenant de police vient de le féliciter et il tient à son avenir. On le fait alors prisonnier, répétant ainsi la même scène que Bernadille conduit au cachot.

Leur fuite est stoppée par l'arrivée de Toinon, escortée par la foule ; elle apporte la grâce de Bernadille. C'est finalement elle qui l'a sauvé. La pièce se termine par un double mariage, Toinon-Bernadille et Margot-Criquebert.

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