La condition sine qua non de l'immense popularité d'Offenbach est la publication, le 6 avril 1864, d'un décret annonçant la liberté des théâtres ; l'Empereur, dans son discours d'ouverture des chambres, le 5 novembre 1863, avait déjà prédit la suppression prochaine des privilèges de théâtre. Cette libéralisation correspond aussi à ce que les historiens considèrent, dans le domaine politique, comme le début de la décadence de l'empire.
La Succession Bonnet, vaudeville pour lequel Offenbach écrit la "Ronde du Notaire", est la dernière pièce d'Offenbach écrite avec De Morny ; après la première, dans les salons de la présidence du Corps Législatif, le 14 avril 1864, l'auteur d'Orphée élabore, avec Meilhac et Halévy, le deuxième grand succès de sa carrière - La Belle Hélène - d'abord à Etretat, puis à Ems d'où il revient le 25 juin, venant d'être nommé membre honoraire de la société Concordia de Vienne et après avoir entendu ses pièces au Kursaal . Le 18 juillet, à Paris, le plan de bataille est dévoilé :
Me voilà revenu, après avoir passé tout un mois à Ems. J'avoue que j'ai pour Ems une prédilection toute particulière ; j'y puise à la fois santé et une certaine inspiration. C'est à Ems que j'ai fait une grande partie d' Orphée et un peu de Fortunio et beaucoup des Bavards : vous voyez que j'ai des raisons d'aimer ce charmant pays.
Puis, Ems me plaît aussi par la simplicité qui y règne encore. Ems est un peu aux eaux de Baden ce qu'Etretat est à Trouville, Dieppe, Cabourg. Le luxe, ni les jeunes personnes sans ouvrage ne l'ont encore envahi.
Notre ami Briguiboul, l'oncle du jeune et déjà remarquable peintre de ce nom, y tient le sceptre des plaisirs. Bals, concerts, spectacles, tout s'y trouve : l'opérette, comme les années précédentes, y jouit d'une grande faveur. Avec le répertoire si varié de ce genre de spectacle, Ems a eu aussi deux primeurs : l'une, Le Soldat magicien ou Le Fifre enchanté, l'autre, Jeanne qui pleure et Jean qui rit, ont obtenu un vrai et grand succès (...) L'hiver prochain, Paris dansera comme un enragé sur ces motifs et les airs seront immédiatement sur tous les pianos
D'Ems, Offenbach revient à Etretat à la fin de juillet, joue exceptionnellement du violoncelle pour la traditionnelle fête de famille du 14 août, puis rentre à Paris le 6 septembre pour recevoir, de Ludovic Halévy, le deuxième acte de La Belle Hélène, repart s'installer pour quelques semaines à Vienne d'où il terminera cette pièce. A Vienne, ses intérêts sont énormes : Croquefer est joué le premier octobre, dirigé par l'auteur, Les Géorgiennes le cinq. Il ne rentre à Paris que le dix octobre afin de présider aux répétitions de La Belle Hélène. Le lendemain, le premier acte est donné à la copie ; le 14, la musique est répétée ; mais, avec Halévy absent à son tour, Offenbach ne peut travailler : "tu me manques absolument, et je ne peux rien faire du 3°e acte sans toi" . Après de houleuses répétitions, la première a lieu le 17 décembre. Un peu à l'image d'Orphée, le sacrilège de toucher aux dieux grecs fait scandale et les recettes atteignent des sommets inégalés (les 25 premières représentations réalisent une somme de 97 224 F., soit à peu près 1 847 256 de nos francs actuels. Cette pièce, à partir de laquelle naissent deux ruptures (Hervé avec les Variétés, Offenbach avec les Bouffes), inaugure la fructueuse collaboration avec Meilhac et Halévy, créant un genre inconnu jusqu'alors.
Il convient de s'arrêter un moment sur cet opéra-bouffe, considéré comme un modèle du genre. Selon Halévy, le titre devait être : La Prise de Troie. Cette ébauche, s'inspirant encore des esquisses de 1860, est bien vite dépassée. La grande habileté des librettistes est de s'éloigner du texte d'Homère : les dieux disparaissent en tant que personnages de la pièce pour laisser la place à des héros bien réel tels qu'Agamemnon, Calchas, les deux Ajax, le bouillant Achille, Hélène, Parthnis et Lna, Oreste et Pylade, etc..., un rôle comme celui de Vénus, disparaissant.
L'autre nouveauté est que l'on pense à l'interprète d'abord ; vraisemblablement le 21 juin 1864, nos trois auteurs se rendent chez Hortense Schneider, brouillée alors avec le directeur du Palais-Royal, Dormeuil-Plunkett, laquelle accepte finalement le rôle d'Hélène. A Ems, le 2 juillet, le premier acte est pratiquement terminé et, phénomène nouveau, "il est extrêmement bien venu", contrairement aux difficultés rencontrées dans La Baguette ; ont-ils inauguré une nouvelle manière de travailler, davantage basée sur la musicalité du vers ?
L'idée du concours, au premier acte, devait se terminer par une chanson, venant s'ajouter à la moralité, à la facétie et au calembour. Ce principe scénique - deux ou trois personnages essayant de la chanter - devait être une parodie du Tannhäuser. Le lendemain, Offenbach précise que la pièce peut être finalement écrite pour les Variétés tout en réclamant le deuxième acte. Le 13 juillet, seul le final est achevée : "c'est la chose essentielle" précise-t-il . Sans doute, ses préoccupations l'empêchent de travailler, comme il l'expose à sa femme :
A 9 heures, Désiré et Jean-Paul sont venus pour prendre une leçon sur Jeanne.
A 10 heures, j'ai assisté à la répétition générale de Fortunio.
A 11 heures, déjeuner.
A midi, répétition du Soldat.
A 2 h. 1/2, visite de M. de Talleyrand, le ministre de
France à Berlin qui m'avait prié d'aller
le voir pour me présenter à sa femme.
A 4 heures, mon bain.
Il est 5 heures : j'écris à toi.
A 6 heures, je dîne.
Ce soir, à 7 h. 1/2, ensembles de Jeanne et du Soldat chez moi..
Rentré à Paris lundi 18 juillet, il ne dévoile rien de sa pièce dans l'interview qu'il donne à Villemessant ; elle ne sera reçue que le 18 octobre au théâtre de M. Cogniard. Puis, à la fin du mois, Halévy vient à Etretat pour travailler quelques jours, au milieu des amis invités. Le 25 août, les autres actes sont derechef demandés, tout en rappelant encore l'effet immense du finale. L'a-t-il retouché, est-ce une seconde version par rapport à celui du 13 juillet ? L'examen du texte donné à la commission de Censure révèle d'extraordinaires divergences par rapport à ce qui a été imprimé ; dans cet acte, par exemple, les rois ne se présentaient pas eux-mêmes, mais étaient introduits par Oreste dont la part de chant était très importante :
Voici les rois de la Grèce
Il faut que le chur s'empresse
De les nommer par leur nom.
Ça, peuple, faisons silence,
Et que l'un de nous commence
Cette énumération.
Oreste
Voici le mari d'Hélène
Le roi Ménélas
Notre jeune souveraine
N'en fait pas grand cas.
Et vous verrez que la reine...
Mais n'anticipons pas...
Voici le mari d'Hélène,
Le roi Ménélas.
chur
Voici le mari d'Hélène,
Le roi Ménélas.
(entre Achille)
Oreste
Voici le bouillant Achille,
Le grand myrmidon,
Combattant un contre mille
Grâce à son plongeon.
Il aurait bien l'esprit tranquille
N'était son talon.
Voici le bouillant Achille
Le grand Myrmidon.
chur
Voici le bouillant Achille
Le grand Myrmidon.
(entre Agamemnon)
Oreste
Le roi barbu qui s'avance
C'est Agamemnon,
Et ce nom seul nous dispense
D'en dire plus long.
Car on a tout dit je pense
En disant ce nom.
Le roi barbu qui s'avance,
C'est Agamemnon.
chur
Le roi barbu qui s'avance,
C'est Agamemnon.
(entrent les deux Ajax)
Oreste
Ces deux rois pleins d'arrogance,
C'est les deux Ajax,
Etalant avec jactance
Leurs doubles thorax,
Parmi le fracas immense
Des cuivres de Sax.
Ces deux rois pleins d'arrogance,
Ces les deux Ajax.
chur
Ces deux rois pleins d'arrogance,
Ces les deux Ajax.
(fin du défilé).
Ce n'est qu'au début de septembre qu'Offenbach peut enfin avoir une idée du second acte : le "Duo" est écrit le 5, mais sans les paroles. Deux couplets chantés par Pâris le précédaient (cf. ci-dessous). Il rentre mardi 6 à Paris, à 4 h. 20 précisément, pour assister à la lecture qui se passe le lendemain. Halévy a déjà pensé à l'éditeur du livret, Michel Lévy, et confirme le rôle de Schneider en Hélène.
Le travail a-t-il avancé ? Le 23 septembre, Offenbach est contraint de se rendre à Vienne où des intérêts très sérieux l'attendent : reprise des Rheinnixen, du Pont des Soupirs, d'Orphée aux Enfers, de Croquefer et création, le 5 octobre, des Géorgiennes. Le 28, il recommande à ses librettistes de lire jeudi 6 octobre ou le samedi suivant. Quant aux interprètes, rien n'est définitif : Schneider n'est pas totalement décidée et le rôle d'Oreste sera confié de préférence à Mlle Léa Silly, possédant davantage de moyens vocaux que Mlle Georgette Vernet. Deux jours après, on apprend que Calchas doit être joué par Couder : il faut absolument Couderc pour le rôle de Calchas, il a une des meilleures voix de là-bas.
La presse annonce la future représentation de L'Enlèvement d'Hélène à la fin de septembre. La lecture est faite le 11 octobre ; Pâris doit être joué par Dupuis, Ménélas par Hervé qui vient de signer un engagement de trois ans aux Variétés. Mais, à la mi-octobre, on apprend que ce dernier est remplacé par Kopp ; de même, Mlle A. Marly, engagée pour jouer Parthnis, ne sera pas agréée. Le 6, quatre jours avant de rentrer à Paris, on apprend comment La Belle Hélène va être achevée : il apportera le premier acte au complet à la copie le 10, ce qui permettra aux acteurs de commencer d'apprendre leurs rôles ; le deuxième acte pourra être prêt vers le 13, puisque tout est déjà presque composé ; quant au dernier, il sera fini vers le 16.
Vendredi 14, les rôles sont inversés : Offenbach sort de la répétition, mais un librettiste, Halévy, est absent et sans lui, le compositeur ne peut travailler ; voilà avouée un nette préférence. La suite des travaux scéniques et les anecdotes s'y référant ont été abondamment développées : des questions de prosodie ("Il nous faut de l'amour" ) sera retenu, plutôt que l'idée première, ("ll nous faut d'l'a-amour" ), des rivalités d'actrices"(entre Léa Silly et Hortense Schneider) et le remaniement musical, deux jours avant la première, de l'air de Dupuis ("Au Mont Ida..." ) qui n'avait pas plu au chanteur.
Cette première pièce restera le modèle par excellence de l'opéra-bouffe dont le succès ne cessera de grandir ; Gérard fait publier la partition chant-piano au début de février 1865 et ce premier tirage est enlevé le jour même de la mise en vente. Le couple impérial assiste à la 47e représentation, le 9 février. Les 25 premières produisent une recette de 97 224 F. La centième est atteinte le 30 mars 1865, la 250e, le 1er février 1867.
Il est permis de penser que la pièce jouée le jour de la première diffère beaucoup de celle qui a été finalement gravée par les éditeurs ; l'examen du livret de censure donne une idée de l'état originel de la pièce. Dès le chur d'entrée, les paroles étaient différentes :
Du caprice des flots, fille capricieuse, Vers tes autels, Jupin, nous accourons joyeux.
Dévoués tour à tour à ta course amoureuse Nous voici tous
Par la main des bergers et par celle des dieux. A tes genoux !
Suivaient ensuite deux couplets dits par une jeune fille, couplets non imprimés dans le livret, mais seulement dans la partition chant-piano :
Accepte nos offrandes Accepte nos offrandes
O reine de Cythère Père des immortels.
Ce lait pur, ces guirlandes, Accepte nos offrandes
Ces myrthes et ces lys. Pour parer tes autels.
Accepte ces corbeilles Accepte ces corbeilles
De joncs et de roseaux De joncs et de roseaux
Et ces grappes vermeilles Et ces grappes vermeilles
Et ces deux tourtereaux Et ces deux tourtereaux.
Reprise du chur Reprise du chur.
De même, le premier air d'Hélène (scène 4 "Amours divins, ardentes flammes" ), que précède le chur "C'est le devoir des jeunes filles" était doté d'autres paroles :
Vénus, maîtresse d'Adonis, Sur ton sort !
Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde, Et toi, Vénus, vois nos alarmes,
Recommande nous à ton fils. L'amour se meurt, l'amour est mort !
chur
Ecoute-nous Vénus, Vénus la blonde,
Recommande nous à ton fils.
Hélène
N'est-ce pas, ô folle déesse Amours divins, ardentes flammes,
Que c'était un rude chasseur ? Vénus ! Adonis ! gloire à vous !
A la chasse, il allait sans cesse, Le feu brûlant nos folles âmes,
De la chasse vint son malheur ! Hélas ! ce feu n'est plus en nous !
Tu lui disais : "reste de grâce, Ecoute-nous, Vénus la blonde,
Ne sois donc pas si grand chasseur, Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde.
Tout ce temps que te prend la chasse
Est perdu pour notre bonheur".
Jo Jan ! Jo Jan !
Chantons Vénus et son amant !
Un jour, un sanglier barbare Les temps présents sont plats et fades
Voyant passer ton fol amour Plus d'amour ! plus de passion !
Saute sur lui sans crier gare. Et nos pauvres âmes malades
Et le déchire méchamment. Se meurent de consomption !
Cette anecdote est un emblême Ecoute-nous, Vénus la blonde,
Que l'on peut expliquer ainsi : Il nous faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde.
Adonis, c'est l'homme que l'on aime,
Le sanglier, c'est le mari.
Jo Jan ! Jo Jan !
Chantons Vénus et son amant !
La texte et la musique sont entièrement recomposés ; de plus, le sens mythologique initial a complètement disparu, remplacé par une interprétation plus moderne.
A la scène 6, Oreste apparaissait accompagné de Pylade, rôle mineur puisqu'il ne chante pas et ne dit que quelques répliques après l'air d'Oreste ("Au cabaret du labyrinthe") dont le second couplet ("Regardez ces petits nez roses") est devenu le troisième dans la partition imprimée chant-piano tout en étant absent du livret.
Après les couplets des rois, cités ci-dessus, le chur final était davantage développé :
La voix du destin Va, pars, que rien ne t'arrête,
Qui te mène, hélas ! Ni flots ni tempête...
Au pays crétain. Gagne, Ménélas, le pays lointain,
Des dieux interprètes, Où te mène, hélas, la voix du destin !
L'oracle décrète
Va, pars pour la Crète,
Que rien ne t'arrête,
Ni flots ni tempête,
Va, pars pour la Crète,
Que rien ne t'arrête,
La galère est prête,
Quoique ça t'embête.
Va, pars pour la Crète,
Va, sois, Ménélas,
La voix du destin,
Qui te mène, hélas !
Au pays crétain !
Au second acte, le rôle de Bacchis était davantage développé avec un couplet intercalé entre le chur ("O reine en ce jour" ) :
Mais cette excessive pudeur
Va vous exposer aux remarques
De ce quatre-vingt de monarques.
Donc...
La scène du jeu (scène 5) était entièrement chantée ; avant l'actuel commencement (n°13 de la partition "Vous le voyez, j'ai trois" ), se trouvait ce passage, supprimé par la suite à Paris, mais conservé en partie dans la version allemande :
Quel beau jeu que ce jeu là.
Gloire à l'oie !
Dans trois mille ans on y jouera
Gloire à l'oie !
Encore à ce beau jeu là
Gloire à l'oie !
Puis Calchas évoque les dieux :
Tous
Ô fortune, à ton caprice,
Viens, je livre mon destin,
Jupiter, sois-moi propice,
Voilà le coup de la fin.
Calchas
Au bon Calchas qui tremblotte
Brûlant d'ardeur pour le gain
Fais empocher la cagnotte
Ô Jupiter souverain
Tous
Ô fortune...
Calchas (à part)
Il est bon d'invoquer les dieux,
Mais les aider vaut mieux encore !
Chur
A vous, Calchas, à vous !
Calchas
Je crois
Que pour gagner il me faut trois !
Tous
Il vous faut trois !
Calchas (tournant le dos)
Voici le dix
Le cinq, le neuf et puis le six.
Où diable ai-je donc fourré le trois ?
Tous
Eh bien, Calchas ?
Agamemnon
N'était le prestige sacré,
Dont un augure est entouré,
Je soutiendrais sur ma parole
Que le grand augure nous vole.
Chur
N'était...
Calchas
Vous le voyez...
Au cours de la scène 10, avant le duo du rêve, Pâris chantait deux couplets en contemplant Hélène endormie :
Sa divine beauté ;
Son abandon trahit sa langoureuse ivresse
De cette nuit d'été.
Je resterais ainsi, perdu dans ma tendresse,
Jusqu'au lever du jour,
Expirant à tes pieds, ô ma douce princesse,
De langueur et d'amour.
Vous me croirez
Si vous voulez
Mais ça me rend rêveur
Oui, tout rêveur
Parole d'honneur
Ah ! qu'il est doux de voir une femme endormie
Dans un rêve charmant !
Et d'écouter les mots que sa lèvre ravie
Murmure doucement.
Approchons... mais voici que je tremble et m'arrête,
Je ne sais pourquoi.
Il fait nuit, je suis seul, Ménélas est en Crète
Et Vénus est pour moi.
Vous me croirez
Si vous voulez
Mais ça me rend rêveur
Oui, tout rêveur
Parole d'honneur
Pour la réveiller, il prend une boucle des cheveux d'Hélène et la caresse. Enfin, le finale de ce deuxième acte était écrit tout autrement, composé différemment, après les couplets d'Hélène "Et voilà comme" :
Sachons, bien que gris,
Sauver la morale,
Et jetons Pâris
Hors de ce logis. Ménélas (aux rois)
Soit, mais vous devez me venger
De celui qui m'ose outrager !
Agamemnon (à Pâris)
Va-t'en, jeune enjôleur,
Ta conduite me fait horreur !
Pâris
M'en aller tout seul sans Hélène !
Alors, messeigneurs, il faudra
Pour l'enlever que je revienne !
Hélène (à Pâris) Hélène
Ah ! je crains une horrible scèneVa-t'en, va-t'en, mon amour te suivra !
Va-t'en, j'ai peur.Je crains leur fureur ;
Va, dérobe à leur colère,
Mon fier séducteur,
Cette tête qui m'est chère !
Pâris Pâris
Ne craignez rien, princesse HélèneJe ne vous crains pas
J'ai ma valeur.Et je ris de votre outrage,
Car dans les combats
J'ai su prouver mon courage.
Les rois Les rois
Pourtant la honte et l'outrageUn vil séducteur
Toi qui vint sur ce rivageNous insulte et nous outrage !
A notre damEn Grecs pleins de cur,
Séducteur, lâche ta proieFaisons-lui plier bagage. (...)
Et retourne vite à Troie
Fils de Priam !
Pars, ou bien redoute
Les bras que voilàFile, file, file
Allons vite, en routePlus vite que ça,
Plus vite, en route,Car je sens la bile
Plus vite que ça ! Qui me monte là.
Pâris Pâris
Vénus m'a dit : va devant toiA Pâris on n'a jamais dit : file !
Et parmi les femmes du mondeEt je sens aussi la
Prends la plus belle et la plus blondeBile, bile, bile, bile
De par Vénus, son amour est à moi.Qui me monte là. (...)
Tous
Pourtant la honte...
Pâris Pâris
Ah ! je ris de cet outrageJe ne vous crains pas
Je quitterai ce rivageEt je ris de votre outrage
A votre damCar dans les combats
Je ne lâche pas ma proieJ'ai su prouver mon courage !
Je veux l'emporter à Troie
Près de Priam
Point je ne redoute
Les bras que voilà.
Veut me mettre en route
Quand il me plaira !
Hélène
Ah ! craignez que cet outrage
N'exaspère son courage
A votre dam
Il ne veut lâcher sa proie
Il veut m'emporter à Troie
Près de Priam !
Point il ne redoute
Ces bras que voilà.
Veut se mettre en route
Quand il lui plaira !
Du dernier acte, outre les nombreuses modifications du texte parlé, l'agencement différent des scènes, retenons la première version, de la ronde d'Oreste :
Les maris A mis un feu dévorant.
En tous pays sont d'ordinaire Malgré cette ardente flamme,
Fou marris. S'il est un mari voulant
Par le courroux de l'immortelle Pour lui seul garder sa femme
Est un feu Nous lui dirons en chantant :
Qui rend chaque femme infidèle
Plus qu'un peu.
Voilà le tableau de la Grèce
A présent.
Profitons-en, folle jeunesse,
En avant,
S'il est un esprit rétrograde
Dont l'humeur
Soit de protester : A Leucade A Leucade l'empêcheur !
Le gêneur ! A Leucade le gêneur !
On s'aime, on se prend, on se quitte Agamemnon, mon cher père,
En riant Est tout triste de cela.
L'amour naît et meurt tout de suite Il dit que son caractère
C'est charmant ! L'oblige à crier : Holà !
C'est une immense bacchanale Nous lui répondrons : Papa,
De plaisir.
On me dira que la morale
Doir souffrir
Mais puisque Vénus elle-même
En courroux
Nous l'ordonne... il faut bien qu'on aime
Aimons-nous.
S'il est un esprit rétrograde
Dont l'humeur
Soit de protester : A Leucade A Leucade l'empêcheur !
Le gêneur ! A Leucade le gêneur !
Quant au finale, il n'est pas comparable à la version définitive ; beaucoup de versions ont existé pour ce finale ; voici une troisième manière de dénouer cette intrigue :
Je vais lui parler.
Ménélas
Mais que lui direz-vous ?
Pâris
Les dieux vont m'inspirer.
Hélène (reconnaissant Pâris)
Pâris ! quoi, vous, Pâris !
Pâris (bas)
Silence !
Hélène (bas)
J'ai compris.
Pâris (bas)
Partirez-vous ?
Hélène (haut, à Ménélas)
Je partirai, seigneur.
Ménélas (ravi)
Elle part ! quel bonheur !
chur
En barque, en barque pour Cythère
Et vogue, et vogue, la galère !
(Hélène, Pâris et Calchas vont sur la galère)
Pâris (sur le navire, donnant le signal du départ)
La barre au vent, le timonnier
Avant partout
Amarrez, larguez le grand hunier
Et lâchez tout !
(La galère s'éloigne, le peuple regarde. Tout-à-coup, un grand cri dans la foule)
Le Peuple
Allons bon, encore du nouveau
Quelle aventure
Ils viennent de jeter à l'eau
Le grand augure !
Les Rois
Le grand augure !
Le Peuple
Le voici ! le voici !
Calchas (rentrant)
Cet augure menteur ! c'était lui ! c'était lui !
Le Peuple
Qui, lui ?
Calchas
Mais Pâris !
Ménélas
Quoi, Pâris...
Calchas
Oui, Pâris, et vers Troie
Ainsi qu'il l'avait dit, il emporte sa proie !
Chur
Aux armes ! Il faut nous venger
De cet insolent étranger !
Ménélas
Eh bien ! Vénus, te voilà satisfaite... Je suis... ce que je suis ! l'infortune est complète !
Les Rois ( à Ménélas)
Ne crains rien, nous te vengerons
Et tôt au tard nous la rattraperons !
Hion ! Hion !
Malheur à toi, prince félon !
Hion ! Hion !
Voici finalement le résumé de cette pièce tel qu'il a été imprimé, tel qu'on le connaît de nos jours :
L'acte premier est sous-titré : l'Oracle. Nous sommes à Sparte, sur une place publique avec, au fond, le temple de Jupiter. Au lever de rideau, des hommes et des femmes présentent leurs offrandes, inclinés devant le temple (Chur "Vers tes autels, Jupin, nous accourons joyeux"). Sa porte s'ouvre : suivi de Philocome, son serviteur, paraît Calchas, le grand augure qui cache mal son mécontentement devant ces offrandes, se rappelant avec nostalgie l'ancien temps des troupeaux de bufs et de moutons. Cependant, tous les dieux ne sont pas ainsi abandonnés : le culte de Vénus connaît actuellement une vogue sans pareille ; on apprend que, grâce au berger Pâris, Vénus a battu Junon et Pallas dans le concours du Mont Ida.
Une rude journée attend Calchas ; la fête d'Adonis se prépare et son tonnerre va lui être utile : "Il n'y a pas d'oracle sans tonnerre" . Le forgeron Euthyclès le lui apporte justement ; ce dernier avait été retardé par le bouillant Achille qui lui avait commandé une bottine cuirassée pour son talon.
Tous deux disparaissent dans le temple, tandis qu'entrent Hélène, "notre gracieuse souveraine" , accompagnée des pleureuses d'Adonis (Chur "C'est le devoir des jeunes filles") ; Hélène se lamente sur la mort de l'amour ("Amours divins, ardente flamme"). Pendant ce temps, les pleureuses gravissent les marches du temple où elles sont reçues par Calchas. Hélène souhaite obtenir des explications sur l'affaire du mont Ida : "Est-il vrai que, pour remercier ce berger, Vénus lui ait promis l'amour de la plus belle femme du monde ? ...". Ceci étant bien la vérité, elle se sent une nouvelle fois frappée par la main de la fatalité ( elle est la plus belle femme du monde) et va devoir tromper son mari, le roi Ménélas.
Ils sont interrompus par l'arrivée bruyante d'Oreste, entouré de joueuses de flûte, de danseuses, et de deux "cocottes", Parthnis et Lna. Ils enveloppent Calchas tandis qu'Hélène s'esquive. Le fils d'Agamemnon, venu simplement présenter le grand augure à ses deux amies ("Au cabaret du Labyrinthe"), apprend la nouvelle de la fête d'Adonis, présidée par sa tante Hélène. Après avoir essayé d'entrer dans le temple, puis avoir vertement critiqué les institutions, ils s'éloignent en chantant.
Le sacrifice peut enfin se dérouler, ayant été interrompu par Hélène, puis Oreste. Mais voici Pâris, rejoint peu après par une colombe apportant la lettre de Cythère. Agacé, puis intrigué, Calchas lit la lettre lui ordonnant d'aider ce faux berger. En échange de cette aide, Calchas le prie de lui donner un "léger aperçu" du concours du Mont Ida ("Au Mont Ida, trois déeeses").
Hélène sort du temple ; frappée par la beauté du jeune homme, elle est toublée comme s'il allait se passer quelque chose de fatal. Après l'avoir questionné, elle part se préparer pour la fête.
Le grand cortège d'Agamemnon envahit la scène : le roi des rois est escorté des autres monarques qui se présentent successivement : les deux Ajax, le bouillant Achille, Ménélas... Cette journée est consacrée aux choses de l'intelligence : le concours comprend trois épreuves (une charade, un Fcalembour et des bouts-rimés) dont il s'avère rapidement que seul le berger Pâris est capable de les élucider. Hélène comprend enfin qu'il n'est autre que le fils du roi Priam. Ce prince troyen, non content de ce succès, demande à son complice Calchas, d'éloigner Ménélas. Un formidable coup de tonnerre annonce à la terre que Jupiter va parler à travers le grand augure : Ménélas devra aller passer un mois dans les montagnes de la Crète.
L'acte deuxième est consacré au jeu de l'oie, au milieu d'une salle, dans les appartements particuliers de la reine. Hélène s'habille pour le souper, aidé de Bacchis, sa suivante. On entend au loin les rois, dans la galerie de Bacchus. Pour résister aux charmes de Pâris, elle choisit une robe, claquemurant sa grâce et sa beauté. Le prince va entrer. Avant de le recevoir, elle se recueille devant un "tableau de famille" ("Dis-moi, Venus, quel plaisir trouves-tu à faire ainsi cascader la vertu ? "). Aux avances de Pâris, Hélène répond par un refus formel. Déçu mais confiant, il se retire, promettant d'user de la ruse.
Les rois prennent possession de la salle pour le jeu. Calchas gagne en trichant et se voit poursuivi par tous. Hélène reste seule, rejoint par Calchas qui, finalement, a rendu la moitié de ses gains. La nuit tombe ; la reine est lasse, contrariée d'avoir rejeté celui qu'elle aime malgré tout. Elle demande un songe bienfaisant à Calchas, un rêve qui lui ferait voir ce Pâris, "ce Pâris que je fuis, ce Pâris que j'adore". A cet instant, paraît un esclave qui n'est autre que ce dernier... Calchas le laisse seul avec la reine qui croit être dans un rêve (duo "c'est le ciel qui m'envoie").
Le réveil est quelque peu brutal : Ménélas rentre de Crète. Hélène découvre que cela n'était pas un rêve. Outré, Ménélas appelle les rois et veut savoir la vérité. Légèrement gris, les convives ordonnent à Pâris de filer (chur "Un vil séducteur nous insulte et nous outrage"), non sans qu'Hélène lui reproche de rentrer sans prévenir (couplets "Un mari sage est en voyage...").
Le dernier acte se passe à Nauplie, au bord de la mer. La scène est animée : les uns jouent, les autres se promènent (chur "Dansons ! , aimons ! "). Oreste chante son désespoir : Vénus a mis au cur des femmes de la Grèce un mal qui fait que les maris quittent leur femme et inversement (ronde "Vénus au fond de notre âme"). La conversation s'oriente naturellement sur Hélène qui arrive justement, suivie et harcelée par son mari qui veut l'explication de la phrase : "Oh ! mais alors, ce n'était pas un rêve ? "; agacée, excédée, Hélène lui répond ("Là vrai, je ne suis pas coupable") puis se retire majestueusement en lui lançant : Je vous ferai crier pour la réalité !
Les rois se retournent d'ailleurs contre lui : il est responsable de la colère de la déesse. On lui décrit l'état de la Grèce (trio "Lorsque la Grèce est un champ de carnage"). Refusant de s'immoler, Ménélas a choisi un moyen pour apaiser Vénus : il a fait venir son grand augure. Celui-ci aborde au même moment avec sa galère (chur "La galère de Cythère") et descend, entouré de petits amours, devant la foule prosternée : "Je suis gai, soyez gai, il le faut, je le veux". Il explique que, pour calmer la déesse, la reine devra effectuer un pélerinage à Cythère où elle sacrifiera de sa main, cent génisses blanches. Ménélas accepte. Hélène paraît : le grand augure de Vénus - on aura reconnu Pâris - lui propose de l'accompagner dans sa galère, lui disant tout bas "Je suis celui qui t'adore, Pâris, le berger naïf". Ne résistant que quelques secondes, encouragée par les rois, elle s'embarque. Pâris se démasque, déchaînant la colère des rois, hélas impuissants.
Une semaine plus tard, Zulma Bouffar crée, aux Folies-Dramatiques, La Fille de l'air, un vaudeville dans lequel Offenbach lui avait écrit un rondeau, "La Pêche ! ". Notons encore la fidélité du compositeur vis à vis de ce genre de morceaux à couplets (celui-ci en comporte dix).
Laissant les caisses des Variétés se remplir, Offenbach se repose à Nice à partir du 14 janvier 1865 ; ce "repos" est en réalité un travail concernant des projets à venir - un opéra-féerie avec Meilhac et Halévy, un opéra en 1 acte dont Paul Bocage lui a fournit les paroles (Le Désir), et un opéra-comique en trois actes (Robinson Crusoé) -, puis une soirée avec Méry chez le prince de Monaco, le 2 février, avant de se rendre à Nice et Toulon.
C'est de Vienne, le 13 mars, qu'il apprend la mort de son protecteur, le duc de Morny :
(...) Vous savez mieux que personne tout ce qu'il a fait pour moi, vous savez de quelle façon charmante il savait protéger. Hélas, il n'est plus. Il m'est impossible de le croire... c'est plus qu'un chagrin pour moi que cette perte. C'est une douleur qui je crains ne s'effacera pas de sitôt.
A Paris, on s'inquiète de ne plus voir le compositeur ; Victor Koning, par Le Nain jaune, implore des nouvelles ; la réponse ne se fait attendre et mérite d'être citée :
Mon cher Koning,
Vous me demandez compte de ma vie depuis trois mois : ce que j'ai fait, ce que je fais, ce que je compte faire. Ce que j'ai fait se résume en peu de mots : j'ai servi de maréchal des logis à La Belle Hélène, et suis parti de Paris pour lui préparer des logements à Vienne et à Berlin. A Vienne, la première représentation a eu lieu le 17 mars, et je crois que vous en avez vous même constaté le grand succès. A Berlin, j'ai dû me contenter de mettre la pièce en train, et je me serais à peine arrêté si le comte de R derer, premier chambellan de sa Majesté, m'avait donné, un peu pour moi, une grande soirée, que la famille royale honorait de sa présence.
Les premiers artistes de l'Opéra ont chanté quelques morceaux de mon grand opéra, Les Fées du Rhin ; et, à ce sujet, S.M. le roi et la famille royale de Prusse ont daigné m'adresser beaucoup de compliments que je mentionne dans ces notes ; parce que (je ne m'en cache pas), mon amour-propre en a été très flatté. Le 9 avril, j'étais de retour à Paris.
Un rhumatisme (entre nous et confidentiellement, c'était la goutte), m'attendait à la gare et s'emparait de ma jambe. J'avais quelques jours devant moi, je le laissai faire. Quand on est mince et sobre comme moi, il y a une certaine coquetterie à avouer une infirmité qui ne s'attaque en général qu'aux puissants de ce monde. Sur ce point, je n'imiterais pas un auteur dramatique bien connu qui met invariablement sur le compte d'une chute (une chute matérielle bien entendu) les repos fréquents que lui imposent la goutte. J'ai eu la goutte, je le déclare, et vous pouvez l'imprimer ; cela ne m'a pas empêché de terminer à l'amiable nos différends avec les Bouffes. Vous connaissez la conclusion : Je prends la direction artistique du théâtre que j'ai fondé.
Comme j'avais encore affaire en Allemagne, bon gré mal gré, la goutte s'en est allée, je suis reparti pour Berlin, où j'ai conduit la première représentation de La Belle Hélène, succès au moins aussi grand qu'à Vienne, et je suis revenu après la troisième.
Voilà pour le passé.
Le présent prépare l'avenir :
1° Je fais une pièce en deux actes pour Ems : Le Lazzarone ;
Mes collaborateurs sont MM. Nuitter et Tréfeu.
2° Trois actes pour les Bouffes : Les Bergers, paroles de MM.
Crémieux et Philippe Gilles.
3° Barbe-Bleue, la grande pièce d'hiver pour les Variétés, avec
Ludovic Halévy et Meilhac.
Mais ce qui m'occupe plus que tout cela, c'est la réorganisation du personnel des Bouffes et le nouveau répertoire pour l'hiver prochain. Nous ouvrons le premier septembre avec un acte bouffe de Grisar, un acte de Deffès et la reprise des Bavards.
Tout à vous,
Jacques OFFENBACH
Rentré à Paris, Offenbach est invité à l'assemblée générale de la Société des Auteurs, salle Hertz, le 25 mai 1865, où chacun peut constater l'accroissement de 44% des droits d'auteurs pour l'année 1864-1865. Cinq jours après, Peters accueille les convives pour le souper de la 100e de La Belle Hélène. Le succès s'exporte, comme chaque été : après les clôture annuelle des Bouffes, la troupe se divise en trois (Vichy, Ems, Bordeaux) ; le compositeur va tout d'abord diriger la première de Coscoletto à Ems, le 11 juillet , puis revient le 29 à Paris afin de régler une affaire de droits d'auteur à propos de La Belle Hélène de Bruxelles et s'occupe activement d'organiser et de composer une messe pour le mariage de sa fille Berthe, le 10 août à Etretat . Pendant ce temps, à Paris, on rénove, restaure, embellit les Bouffes.
Voici maintenant un aperçu de la progression offenbachienne dans le monde pour cette année 1865 :
19/01 : LES GEORGIENNES à Berlin (F.W Theater) 03/02 : ORPHEE à Rio, en français
04/02 : JEANNE QUI PLEURE à Vienne (Carl-Theater)
19/02 : ORPHEE à Toulon
Début mars : GENEVIEVE DE BRABANT à Marseille
Mi-mars : LES DEUX AVEUGLES à Arras
17/03 : LA BELLE HELENE à Vienne et à Prague, en allemand
03/04 : LA BELLE HELENE à Marseille (Gymnase)
O1/05 : ORPHEE à Hyères par la troupe de Toulon
11/05 : LA BELLE HELENE à Stockholm, en suédois
13/05 : LA BELLE HELENE à Berlin (F.W. Theater), en allemand
13/05 : LA BELLE HELENE à Kristiana, en danois
Mi-mai : LISCHEN ET FRITZCHEN à Bordeaux
Fin mai : LISCHEN ET FRITZCHEN à Rouen
31/05 : LA BELLE HELENE à Graz, en allemand
03/06 : LA BELLE HELENE à Bruxelles
09/06 : ORPHEE à Marseille
Mi-juin : LES BAVARDS à Bordeaux
Fin juin : JEANNE QUI PLEURE à Ems
Début juillet : LA BELLE HELENE à Lyon (Célestins)
09/07 : LISCHEN ET FRITZCHEN à Vichy
Mi-juillet : LES DEUX AVEUGLES à Ems
10/08 : LISCHEN ET FRITZCHEN à Deauville
14/08 :BA-TA-CLAN à Londres (Gallery)
24/08 : LA BELLE HELENE à Toulouse
10/09 : LA BELLE HELENE à Toulouse (Capitole)
24/11 : LA BELLE HELENE à Copenhague, en danois
Début décembre : ORPHEE à Strasbourg
26/12 : ORPHEE à Londres, en anglais
Fin décembre : ORPHEE à Bayonne
Le principal souci pour Offenbach est la mise au point des Bergers, une pièce à l'esthétique bien particulière qu'il convient d'expliquer :
Mon cher Villemessant,
(...) Le poème de nos Bergers a trois actes : c'est une série de pastorales encadrées dans une belle et bonne pièce. Voilà mon opinion courageuse sur l'uvre de mes collaborateurs H. Crémieux et Ph. Gille. Ils m'ont avoué, du reste, hier, avec la même rude franchise, que ma partition était un triple chef-d'uvre. Au 1° acte, nous somes en pleine Antiquité, et pour montrer à la Mythologie que je n'avais pas de parti-pris contre elle, je l'ai traitée en opéra-séria - étant entendu, n'est-ce pas ? , que la musique séria n'exclut pas la mélodie. Vous me comprenez aisément, cher ami, quand vous saurez que les auteurs du libretto se sont servis du charmant épisode de Pyrame et Thisbé pour en prêter la fable à leurs bergers Myriame et Daphné. Je n'aurais pas osé faire pleurer l'amant pour l'amante sur l'air du roi barbu, et je me suis cru obligé, pour tout ce premier acte, d'emboucher mes pipeaux sur un mode plus élevé.
Au second acte, j'ai nagé en plein Watteau, et j'ai mis tous mes efforts à me souvenir (c'est si bon de se souvenir ! ) de nos maîtres du XVIII° siècle. Dans l'orchestre, comme dans la mélodie, j'ai tâché autant que possible de ne pas m'éloigner de ce style Louis XV dont la traduction musicale me séduisait tant.
Au troisième acte, j'ai cherché à réaliser la musique Courbet ! Nous avons choisi autant que possible les tableaux où les femmes sont habillées. Vous apprécierez notre réserve.
Je me résume en vous affirmant que je n'ai jamais écrit une partition avec plus d'amour, ayant à remplir le cadre le plus heureux que je puisse souhaiter : 3 époques, 3 couleurs différentes, réunies dans le même opéra. Les décors sont splendides : ils sont de Cambon, c'est tout dire. Bertall nous a composé des costumes ravissants (...)
Malheureusement, cette musique trop complexe, trop subtile, déroute le public et ne reste à l'affiche que peu de jours. Déçu par le peu d'enthousiasme suscité par les Bergers, Offenbach part pour Cologne, le 28 décembre et travaille à Barbe-Bleue. En revenant à Paris, le 7 janvier 1866, il donne sa démission des Bouffes tout en entrant en pourparlers avec l'Opéra-Comique pour Robinson Crusoé. Deux pièces naissent presque en même temps : la première idée de La Vie Parisienne apparaît à la fin de septembre 1864 : on apprend qu'Offenbach a promis "un acte avec vous autres" au directeur du Palais-Royal, Dormeuil-Plunkett ; il semble que ce soit là une première ébauche de cette pièce qui, à l'origine, devait être une simple revue. Quant à la seconde, elle doit être une féerie, envisagée trois mois après la première de La Belle Hélène ; fin mars, on connaît son nom : Barbe-Bleue. Il est en revanche difficile d'en apprécier la progression des idées musicales ; la pièce est reçue aux Variétés le 13 septembre 1865 ; le 25 octobre, elle est lue et déjà un incident surgit : Dupuis refuse d'y assister, trouvant son rôle trop sérieux. Néanmoins les éditeurs sont confiants puisque Gérard achète la partition à la fin de novembre.
Barbe-Bleue est loin d'être achevée quand La Vie Parisienne se remet en marche : Meilhac et Halévy remettent, le 21 novembre, les deux premiers actes au Palais-Royal ; le lendemain, ils sont pressés par le compositeur d'achever l'uvre : le quatrième acte est écrit pour Worth. Quant au cinquième, aucune idée n'est en vue. Si le début est écrit si rapidement, c'est qu'il n'est que le remaniement d'une comédie en un acte, Le Photographe, ayant déjà été créée dans ce théâtre en 1864.
Le compositeur y travaille à Bruxelles, puis Cologne, au début de janvier 1866. Barbe-Bleue, dont le finale est en cours de finition, est annoncée pour la fin du mois (Le Figaro du 7 janvier publie même la chanson des courtisans), La Vie pour la première quinzaine de septembre. Les derniers détails de la première pièce sont réglés lors de son retour à Paris, le lundi 7 janvier. Le "monstre" des couplets de Boulotte (il s'agit là d'une esquisse des idées poétiques et musicales voulues par le compositeur), est donné à Halévy. Les répétitions générales commencent le 30 janvier aux Variétés. La première est bien appréciée puisque les auteurs ont su faire quelque chose de nouveau et les représentations se poursuivent sans interruption jusqu'au 7 juillet 1866. Les recettes des trois premiers mois sont d'ailleurs assez exceptionnelles (avant de parvenir à la centième, le 31 mai) :
Mars: 97 862, 50
Avril: 48 705 (13 premiers jours)
60 premières : 227802, 50
Le scénario est le suivant :
Le premier acte commence sur une place, dans un village. D'un côté, s'élève la cabane de Saphir, un berger ; de l'autre, la cabane de Fleurette. Au fond, perché sur un rocher, on aperçoit le manoir de Barbe-Bleue. Saphir sort, appelant avec sa flûte Fleurette, la bergère qu'il aime. Puis, prenant des poses à la Watteau, ils chantent leur amour (duo "Or, depuis la rose nouvelle"). Elle voudrait bien aborder la grande question (le mariage), mais voici Boulotte, une autre bergère qui aime aussi le berger, sans être aimé de lui, le poursuivant sans cesse.
Popolani, l'alchimiste de Barbe-Bleue, vient chercher une rosière. Il rencontre le comte Oscar, chambellan au service du roi Bobêche ; ce dernier veut retrouver la fille que son roi avait confiée au fleuve quand elle était née. Or, ils se trouvent devant un barrage : la princesse ne doit pas être loin. Boulotte, toujours à la poursuite de Saphir, s'arrête devant ces seigneurs. Après avoir plaisanté, tout le village vient aux nouvelles (chur "Sur la place il faut nous rendre"). Popolani annonce les ordres de son maître : couronner une rosière. Esprit moderne, elle sera tirée au sort. Boulotte, dont la réputation de "batifoleuse" n'est pas à démontrer, ose déposer sa candidature dans la corbeille, malgré les remontrances des hommes ("Il s'agit d'un prix de vertu!"). Mais tous doivent s'incliner devant le sort qui la favorise.
Pendant ce concours, le comte Oscar observe attentivement la corbeille que tient Popolani et soudain, la reconnaît : c'est bien celle sur laquelle la princesse avait été déposée jadis. Il interroge Fleurette qui se souvient... Plus de doute : elle est la princesse Hermia, fille du roi Bobêche et ils doivent se rendre tout de suite au palais, non sans avoir eu le droit d'emmener avec elle son berger.
A cet instant, paraissent Barbe-Bleue et ses hommes d'armes. Saisi d'une violente admiration dont il prend à partie ses hommes ("Encor une, soldats, belle parmi les belles!"), il apprend bientôt, par Popolani, qu'elle est la fille du roi et se réjouit à l'idée de la rencontrer à la cour lors de la présentation de sa nouvelle épouse (la sixième) ; on apprend d'ailleurs que Popolani est chargé de procurer à ses épouses un sommeil bienfaisant qui ne finit jamais... Sa sixième femme sera Boulotte, la rosière fraîchement élue ; enthousiasmé par sa beauté ("C'est un Rubens"), il décide d'unir le palais à la chaumière.
L'acte deuxième nous emmène dans la salle des ancêtres du palais du roi Bobêche dont les courtisans attendent la venue (chur "Notre maître va paraître"). Le comte Oscar médite sur le difficile métier de courtisan : il faut courber l'échine.... Le roi constate la stricte obéissance de ses valets, puis se fait lire l'emploi du temps de la journée. Resté seul avec Alvarez, il lui apprend que, pour s'être trop approché de la reine ce matin, il va être contraint de quitter le monde des vivants. Bobêche a déjà fait tuer plusieurs personnes dans cette situation. Oscar déplore tout ce sang versé, mais "il le faut". Abordant le domaine de la politique, ils s'inquiètent de la puissance et de la conduite de leur voisin, le sire de Barbe-Bleue. Mais, n'ayant plus de canons (ils ont été fondus pour réaliser la statue équestre du Roi), la conclusion demeure simple : il faut très bien recevoir ce seigneur et obéir à ses ordres.
Le roi voit avec irritation sa femme, la reine Clémentine, entrer. Celle-ci s'oppose au mariage de sa fille Hermia avec le prince Saphir, car elle aime déjà quelqu'un (elle ne sait pas encore que le prince et le berger ne sont qu'une même personne). Ils partent tous deux dans une violente discussion sur leur mariage ("On prend un ange d'innocence"). Cette scène de ménage, prévue au programme, s'aggrave avec l'arrivée d'Hermia : elle casse tout. Mais la "cantate n°22" résonne, annonçant l'arrivée du fiancé ; elle se jette dans ses bras, reconnaissant subitement son amant (quatuor "C'est mon berger").
Barbe-Bleue vient présenter sa nouvelle épouse (chur "Voici cet heureux couple"), répétant le même boniement pour la sixième fois. Boulotte scandalise la cour par ses paroles crues et irrespectueuses ("C'est une horreur..."). La cérémonie du baise-main se termine dans la plus grande confusion et Barbe-Bleue doit s'esquiver, mais il n'a d'yeux que pour la princesse Hermia dont il pense demander la main le soir même? Auparavant, il doit se débarasser de Boulotte.
Le second tableau nous conduit dans le caveau de l'alchimiste Popolani. Ce dernier philosophe sur la puissance de son maître ; observant les astres, il est convaincu qu'il doit mettre fin à tous ces meurtres, ou plutôt ces pseudo-meurtres : les femmes de Barbe-Bleue ne sont pas assassinées, mais cachées derrière ce caveau et entretenues par Popolani qui s'est ainsi constitué un sérail à peu de frais.
Précédé d'une sonnerie de cor, Barbe-Bleue pénètre chez son alchimiste, lui ordonnant de faire disparaître Boulotte qui le suit. Il s'enfuit, laissant sa femme avec Popolani, après lui avoir expliqué pourquoi elle doit mourir ("Parce que j'aime d'amour extrême"). Après avoir bu le poison, elle meurt lentement. Barbe-Bleue apparaît dans le fond pour s'assurer qu'elle est bien morte. Convaincu, il repart en lançant son habituel refrain "Amours nouvelles!".
A l'aide d'une machine électrique, Popolani réveille Boulotte, qui n'était qu'endormie, et lui révèle son secret : les cinq femmes sont là, derrière la porte du tombeau. Elles apparaissent toutes (chur "Salut à toi, sixième femme") et Popolani leur offre la vengeance.
Pour le troisième acte, la cour au complet est rassemblée dans une grande salle, très riche, brillamment illuminée pour le mariage d'Hermia et de Saphir (chur "Une, deux, trois, quatre..."). La cérémonie commence normalement, avec l'inévitable "cantate n°22" ("Hyménée, Hyménée!"), mais s'interrompt brusquement : Barbe-Bleue vient d'entrer et annonce, avec beaucoup de tristesse, la mort de sa dernière femme ("Madame!, ah! madame!"). Il s'anime progressivement, devenant de plus en plus gai, et demande finalement la main de la princesse.
Devant le refus du roi, il met en avant sa supériorité militaire ("J'ai, pas bien loin dans la montagne") ; tous semblent céder, sauf Saphir qui provoque Barbe-Bleue en duel. Ils se battent (chur "Kiss!, kiss!, kiss!, kiss!") jusqu'à la superbe botte de Barbe-Bleue (il s'écrie : "Ah! les gendarmes!", et Saphir se retourne...). La cantate et le cortège reprennent avec, en tête, une Hermia désespérée au bras de Barbe-Bleue.
Restés seuls, le comte Oscar et Popolani réfléchissent. Ce dernier, déguisé en bohémien, avoue que les femmes de Barbe-Bleue sont vivantes. De même, Oscar avoue qu'il cache aussi des hommes, ces six galants qui se sont trop approchés de la reine. Ils décident de se venger : tous se déguisent en bohémiens.
Le cortège du mariage entre par le fond, au milieu de lamentations générales. Oscar propose au roi, en guise de divertissement, d'introduire des bohémiens (chur "Nous arrivons à l'instant même"). Boulotte dit la bonne aventure aux deux rois qui restent horrifiés par tant de vérités. Tous se démasquent. Finalement, on décide de marier ces six femmes aux six chevaliers (chur "Idée heureuse, ingénieuse"). Sur un pardon général, Boulotte accepte de rester avec son terrible mari.
Beaucoup de modifications ont été apportées avant l'impression de la pièce. Parmi les plus importantes, observons le lever de rideau originel : c'est Boulotte qui entrait la première en scène. Elle avait l'honneur d'une part de chant très importante et le duo Tous les deux n'existait pas encore :
Récitatif
Vilà la campagne qui se réveille
Et l'soleil qui sort de son lit.
On entend bourdonner l'abeille,
Le coq chante et le buf mugit.
(Petite symphonie à l'orchestre)
La nature semble renaître
Et je viens au lever du jour
Chanter quéqu'chos'! sous la fenêtre
Du gueux pour qui j'meurs d'amour.
Couplets
1.
Cette folle toquade
Qui fait que j'sérénade
A m'en rendre malade,
Elle n'date plus d'aujourd'hui :
Y'a six mois que j'm'entête,
Six mois que je lui répète,
Que je lui crie à tue-tête
Que je meurs d'amour pour lui.
Holà! holà!
Faut pas dormir tant que ça!
2.
Hélas! rien ne le touche :
Il est là, sur sa couche,
Ronflant comme ne souche,
Ce grand je ne sais quoi!
Assez dormi, jeune homme!
Ne comprends-tu pas comme
Impertinent pour moi,
Holà! holà!
Faudrait m'aimer plus que ça!
La scène se continuait par la course poursuite que l'on connaît, et Boulotte ne chantait pas ses couplets Y a p't-êtr' des berger's. En revanche, à la scène 4 (scène 5 du livret définitif), un terzetto, supprimé par la censure (il était sans doute trop osé...), était exécuté entre Boulotte, Popolani et Oscar :
Avec un grand plaisir
Je puis vous offrir
Ces fruits, du laitage,
Un morceau d'fromage
Et du buf au choux
Avec du vin doux!
Popolani
N'y pourriez-vous ajouter par hasard
Mignonne, une omelette au lard?
Boulotte
Une omelette, je l'voulons bien.
Chez moi, vous n'manqu'rez d'rien!
Oscar
Cette paysanne dodue
Cette débauche inattendue
Ne me promettent ni les amours ni les mets
Que l'on me sert dans mon palais,
Mais...
Avec grand plaisir, etc...
Après ce morceau, Fleurette apparaissait :
A peine sont-ils sortis que la porte de Saphir s'entrouvre, quand il a bien vu que Boulotte n'est plus là ; Saphir se décide à sortir tout à fait de chez lui ; il tient une petite flûte, il va près de la porte de Fleurette (pose à la Watteau) et il prélude : sa petite flûte rend les sons d'un trombone. Le berger s'arrête, stupéfait, puis il prend son parti en disant : Elle ne m'entendra que mieux et continue. Entre Fleurette, attirée par la mélodie, poses gracieuses, sorte de pas de deux, le berger s'éloignant, la bergère le poursuivant gentiment, variations de trombone répétées par la voix de la bergère ; puis le berger s'arrête, secoue sa flûte et tous deux s'arrêtent sur le devant de la scène.
Là était placé le duo Saphir-Fleurette (scène 5) qui actuellement se trouve chanté dès le début. Scène 6, quatre vers du chur précédant le rondeau de Popolani, seront supprimés :
Parlez, monsieur l'intendant,
Je brûlons de vous entendre
Ça doit être intéressant.
La réaction du chur, après le tirage au sort, était écourtée au profit d'une réflexion de Popolani :
Chur Chur
Saperlotte! Saperlotte!
C'est Boulotte! C'est Boulotte!
Ô ciel! quelle surprise!
Hasard bien fait pour étonner!
Le sort la favorise,
Et nous devons nous incliner.
Popolani
Le sort, il paraît, a sur l'innocence,
Un système à lui
Quelque peu hardi
Levant les arrêts que dicte la chance,
Sans trop s'étonner
Il faut s'incliner
Chur
Le sort, il paraît, a sur l'innocence, etc.
Ce même principe de commentaire se répète à la scène 9, lors de l'entrée de Barbe-Bleue ; après les quatre vers de ce seigneur, les soldats commentaient :
Ah! pourquoi le destin les met-il sur vos pas,
Ces femmes qu'aussitôt des morts accidentelles
Arrachent de vos bras!
Le finale était, lui aussi, plus riche en musique ; après les mots de Barbe-Bleue Va recevoir sa récompense!, entraient Boulotte, en blanc, puis des jeunes filles qui présentaient Boulotte à Barbe-Bleue et chantaient :
La voici, la jeune personne
Sur son front posez la couronne,
Voyez quelle moisson d'appas
Et puis, dam! c'est une rosière
Monseigneur, comme on en verrait guère,
Monseigneur, comme on en voit plus.
Chur général
Et puis, dam! c'est une rosière
Monseigneur, comme on en verrait guère,
Monseigneur, comme on en voit plus.
2ème couplet
On dirait vraiment que le rôle
Qu'elle remplit, lui paraît drôle
Et l'on comprend son embarras
C'est que dam! c'est une rosière,
Monseigneur, comme on en verrait guère,
Monseigneur, comme on en voit plus.
Chur général
Et puis, dam! c'est une rosière
Monseigneur, comme on en verrait guère,
Monseigneur, comme on en voit plus.
Suivent les couplets de Barbe-Bleue C'est un Rubens tels qu'on les joue maintenant.
Au deuxième acte, il est intéressant de mettre l'un en face de l'autre des deux versions des couplets de Clémentine (scène 6)
1.1.
Notre histoire à tous deux est une histoire amère On prend un ange d'innocence
Je n'en dirai pas trop sur ce point délicat. Tout comme j'étais à seize ans ;
Je ne vous aimais pas, vous, vous ne n'aimiez guère. Un jour, on la met en présence
Nous fûmes immolés à la raison d'Etat. D'un prince des plus déplaisants...
A ces sortes d'hymens, l'amour dans sa colère Voilà comment cela commence.
Réserve tôt au tard un châtiment certain. Elle pleure, elle en perd l'esprit,
Epargne à ton enfant le destin de sa mère Mais la raison d'Etat empêche,
Si tu veux à ton gendre épargner ton destin. Qu'on écoute ce qu'elle dit.
Bref, elle épouse un roi Bobêche!...
Voilà comment cela finit!
2.2.
Si vraiment vous aimez l'enfant blonde et naïve, Un seigneur de haute naissance,
Qui vous nomme son père et qui vous dit : bonjour Un beau soir, paraît à la cour,
Le matin, et bonsoir lorsque la nuit arrive, Il ose, voyez l'insolence,
Préservez-la, monsieur, d'un hymen sans amour. A la reine parler d'amour.
L'épouse qui n'a pas l'époux qu'elle préfère Voilà comment cela commence.
Le rattrape un beau soir ou bien un beau matin... De fureur la reine pâlit ;
Epargne à ton enfant le destin de sa mère Mais, le lendemain, moins revêche,
Si tu veux à ton gendre épargner ton destin. A l'imprudent, elle sourit...
Et tu vois d'ici, roi Bobêche,
Tu vois comment cela finit.
A la structure classique de l'alexandrin, le compositeur a préféré, et ceci est quasiment toujours le cas, la légèreté de l'octosyllabe. Puis, pendant le quatuor, les Ran plan plan de la version finale étaient enrichis de musique additionnelle :
Saphir (se levant)
Qu'avez-vous? Je ne comprends pas.
La Reine
Le métal est des plus délicats.
Reprise
Ran plan plan plan plan plan.
Le Prince
Vous dites que j'ai fait un mot.
Le Roi
Pardieu, vous n'êtes pas un sot!
Reprise
Ran plan plan plan plan plan.
C'est encore un souci d'économie dramatique qui prévaut dans la scène 10 pour l'arrivée de Barbe-Bleue et de sa nouvelle épouse à la cour ; au lieu de se présenter directement (couplets J'ai, la dernière semaine), ce seigneur de race haute et fière, s'approchant du trône, chantait simplement, après le chur Voici cet heureux couple :
Seigneur, m'étant, la semaine dernière,
Remarié, je crois,
Pour la sixième fois,
J'ai trouvé convenable
De venir en ce jour
Présenter à la cour,
La personne adorable,
Dont les attraits vainqueurs ont fixé mon amour.
Le roi
Suffit... nous d'admettons soudain,
Au baise-main.
(Barbe-Bleue fait approcher sa femme. Le grand courtisan va au-devant d'elle et la conduit devant le trône)
Barbe-Bleue (pendant ce temps dévore la princesse des yeux)
La voilà! qu'elle est belle! sur mon âme,
Celle qui sera ma septième femme!
Ensuite, les deux versions sont identiques : Boulotte reconnaît Saphir. Seulement la scène du baise-main n'était pas chantée, le chur s'interrogeant simplement sur cette conduite étrange :
On ne vit jamais
Chose aussi choquante
Dans ce beau palais.
Après avoir complimenté la femme de Barbe-Bleue, tout le monde part. Le final du second tableau du deuxième acte a été lui aussi raccourci ; après le chur des femmes et avant les couplets d'Héloïse, d'Elénore, etc., se trouvait quelques répliques de présentation à la différence près que l'idée de la vengeance ne venait pas de Boulotte mais des femmes enfermées dans le caveau :
Bonjour mesdames.
Les femmes
Salut à toi.
Boulotte
J'ai bien l'honneur...
Les femmes
Salut à toi.
Boulotte (à l'Alchimiste)
V'là vos cinq femmes!
Les femmes
Salut à toi.
Boulotte (à l'Alchimiste)
C'est une horreur!
Les Femmes
Salut à toi, sixième femme
De l'homme aux rapides amours!
Boulotte
Oui, bien rapides, car l'infâme
Ne m'a donné que mes huit jours!
Héloïse
Vous, au moins, vous avez de la chance :
Vous arrivez le jour de la vengeance
Et vous entrez ici juste pour en sortir
Car nous partons!
Popolani
Oui, nous allons partir!
Les femmes
Ah! nous allons le tenir
Le dénoncer et le punir.
Il faut partir, il faut partir.
Popolani
Mais pour nous donner du courage,
Avant de nous mettre en voyage,
Buvons le coup de l'étrier...
Suivent les couplets de la vengeance.
Enfin, pour troisième acte, un seul morceau a été coupé : il s'agissait d'une complainte que Schneider-Boulotte exécutait avant sa ballade Nous possédons l'art merveilleux :
Et vous aussi, messire,
La chanson que j'm'en vas vous dire
Je suis certain' vous f'ra d'l'effet!
(Prélude, musique des tziganes)
Complainte
Ecoutez, grands seigneurs,
Et vous aussi, nobles dames,
C'que deux assassins infâmes
Ont accumulé d'horreurs
Et c'qui doit doubler l'effroi,
C'est, au sein de ce scandale,
Leur position sociale :
L'un est prince et l'autre est roi!
Chur
L'un est prince et l'autre est roi !
La Vie Parisienne tombe un peu dans l'oubli les six premiers mois de 1866. Il faut dire que beaucoup d'autres pièces sont en projet ou en cours de réalisation : Robinson Crusoé pour l'Opéra-Comique, Le Jockey pour Ems, et encore deux nouvelles pièces de Meilhac et Halévy : Le Calife Aroun-Al-Rashid et La Chambre rouge. Celle-ci, annoncée dès le début de mai, deviendra La Grande-Duchesse de Gérolstein. Quant à la première, la presse la mentionne aux alentours de la centième de Barbe-Bleue, le 31 mai ; prévue pour l'hiver 1866-1867, destinée aux Variétés, la distribution en est déjà fixée : José Dupuis, Henri Couder, Grenier, Mmes Hortense Schneider et Alphonsine. Puis, à la mi-septembre, le projet est transféré au Châtelet tout en prenant de plus grandes proportions. Il tombe ensuite définitivement dans l'oubli. Pourtant, ce sujet oriental inspirait Halévy qui notait dans ses Carnets : Puissent La Vie Parisienne et Aroun-Al-Raschid réussir!. Zulma Bouffar, la future Gabrielle, est d'ailleurs engagée au Palais-Royal à la fin de mai 1866.
C'est en juillet, à Etretat, que deux grandes pièces sont construites : La Vie et La Grande-Duchesse. Pour l'une, le finale du 3e acte (la griserie) demande un grand effet musical de gradation ; pour l'autre, le 3e acte est entièrement repensé en fonction de la musique : tout est à refaire concernant le poème. Après un court passage à Paris pour lire La Vie au Palais-Royal le 1er août - on suppose donc que toute la pièce est écrite quant au poème, surtout que la première était prévue pour le 29 août -, le "Dites-lui" de La Grande-Duchesse est composé vers le 11 août à Etretat. Après avoir signé le contrat de deux nouvelles pièces à la fin de septembre (Le Calife, Les Amours citées ci-dessus), Offenbach crée le plus grand succès de sa carrière : La Vie Parisienne ; c'est une simple revue, présentant la vie à Paris sous le Second Empire d'alors, destinée à éblouir les étrangers ou les provinciaux. Le tour de force est d'avoir écrit une pièce sans chanteur, d'avoir formé vocalement les acteurs du Palais-Royal : "presque aphonie de Brasseur, totale extinction de voix de Hyacinthe, fausset de Gil-Pérès, organe nasillard de Lassouche" . Seule Mlle Zulma Bouffar est chanteuse. Il semble que la véritable lecture de La Vie ait eu lieu, avec tous les artistes cette fois, le 17 août. Les répétitions générales commencent le 29 octobre et la première, malgré l'hostilité rencontrée les jours précédents, est un triomphe, dépassant de loin celui des pièces précédentes. Les cinquantes premières produisent un bénéfice jamais vu : 207 490 F et la pièce se maintient à l'affiche jusqu'à la fin de juillet 1867, soit près de neuf mois! Pourtant, les librettistes n'étaient guère enthousiastes : "J'ai très peu confiance" avait écrit Halévy le 12 octobre dans ses Carnets (p. 330)... La partition est acquise seulement le 10 novembre par Heu pour la somme de 10 000 F. On atteindra la 150e le 23 mars 1867, et la 200e le 19 mai.
En voici le scénario telle qu'elle était jouée alors, dans sa version en cinq actes :
Le premier acte a pour cadre la gare du chemin de fer de l'Ouest. Les employés, facteurs, buralistes, s'affairent (chur "Nous sommes employés de la ligne de l'Ouest"). Gardefeu et Bobinet, deux authentiques parisiens, se promènent quelques instants, s'observant mutuellement ; puis ils s'approchent de l'employé en lui posant les mêmes questions à tour de rôle. Ils ne se saluent plus depuis une petite aventure avec une certaine Blanche Taupier. Actuellement, tous deux aiment Métella qui descend à l'instant du train de Rambouilet, au bras de Gontran, sa dernière conquête. Elle nie connaître ses deux messieurs venus l'attendre.
Comprenant que Métella se moque d'eux, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et décident de prendre de bonnes résolutions pour partir à la conquête des femmes du monde ("Elles sont tristes les marquises"). Bobinet part aussitôt chez la petite comtesse Diane de La Roche-Trompette, rue de Varenne. Mais Gardefeu est seul : il ne connaît pas de femmes du monde.
Paraît Joseph, son ancien domestique. Ce dernier, maintenant Cicérone, attaché au Grand Hôtel, attend un baron suédois accompagné de sa femme, une baronne suédoise. Mais, s'écrie Gardefeu, "une baronne suédoise, c'est une femme du monde!". Moyennant une honnête rétribution, Joseph consent à lui céder son couple de visiteurs. Pendant que Joseph part les chercher, Gardefeu rêve déjà à la baronne.
Joseph revient précipitamment, lui confiant ses voyageurs. Après quelques difficultés linguistiques, ils mettent au point le programme des visites (trio "Jamais, foi de Cicérone"), Joseph rapporte les bagages, suivi de voyageurs, diversement et bizarrement accoutrés, ainsi qu'un Brésilien (chur "A Paris, nous arrivons en masse" et air du Brésilien "Je suis Brésilien, j'ai de l'or"). Tous ont hâte de découvrir les merveilles de Paris. Le chur fait place au Brésilien. Gardefeu montre le chemin au baron et à la baronne.
Au deuxième acte, dans un salon chez Gardefeu, Alphonse, le domestique, attend Monsieur. On sonne ; Frick, le bottier entre, une paire de bottes d'homme et de femme à la main. Ayant eu la bonne fortune de rencontrer mademoiselle Gabrielle, la gantière, dans l'escalier, il tient à rester seul avec elle et promet de belles bottes à Alphonse si celui-ci s'en va. Restés seuls, une dispute éclate pour savoir si c'est la botte ou le gant qui distingue l'homme élégant (rondeau "Autrefois plus d'un amant"). Frick se fait de plus en plus pressant et veut prendre la mesure du pied de Gabrielle. Ils sortent en se poursuivant.
Gardefeu arrive avec ses Suédois qui croient se trouver au Grand Hôtel. Après avoir devisé sur l'Administration, le baron demande où se trouve une certaine Métalla ; une de ses amis, le baron de Frascata, lui a écrit une lettre de "recommandation" ; car ce baron tient "à s'en fourrer jusque là!". Mais Gardefeu est très gêné quand il lui réclame une table d'hôtes pour dîner. Où trouver tous ces gens? Revoici Frick et Gabrielle qui acceptent de se déguiser pour l'occasion : Frick sera le major, Gabrielle la veuve du colonel, deux personnages indispensables pour une bonne table d'hôtes.
Entre Bobinet, l'air navré. Il revient de la rue de Varenne où la comtesse lui a demandé cinquante mille francs... Gardefeu lui explique son stratagème. Bobinet, pour demain, propose quelque chose de bien plus grandiose : une fête de nuit dans l'hôtel de Quimper-Karadec, sa tante étant absente. La baronne les rejoint ; Gardefeu fait passer son ami pour l'horloger de l'hôtel qui sort en cassant la pendule. Elle veut savoir à qui appartiennent ces bijoux posés sur la cheminée. En voilà précisément la propriétaire : Métella. Très digne, la baronne s'esquive. Gardefeu en profite pour lui faire lire la lettre du baron de Frascata ("Vous souvient-il ma belle"). La lecture a peine achevée, le baron apparaît et, comprenant qu'il s'agit de Métella, veut lui offrir son bras. Mais elle remet l'invitation à plus tard et quitte la pièce.
Gardefeu se rappelle soudain que l'heure du souper est arrivée ; les convives commencent à arriver : Frick en major, redingote verte à brandebourgs, explique au baron ce qu'est un major ("Pour découper adroitement") ; à la fin paraît Gabrielle ("Je suis veuve d'un colonel"). L'acte s'achève par une tyrolienne ("Auf der berliner Bruck") suivie d'une valse générale.
Un mobilier sévère, des portraits de famille, sont les éléments du décor du grand salon de l'hôtel Quimper-Karadec, pour le troisième acte. Urbain, Prosper, Pauline, Clara, Léonie, Louise, allument des bougies, mettent des fleurs dans les jardinières (chur "Il faut nous dépêcher vite"). Bobinet vient inspecter son personnel tout en rappelant le principe de cette soirée : "reproduction exacte d'une soirée dans le grand monde". Mais surgit (sextuor ).Mais surgit un énorme problème : puisque les domestiques sont déguisés en invités, où trouver de vrais domestiques? Prosper rassure tout le monde ; il a son plan (sextuor "Donc, je puis me fier à vous").
Les deux complices Bobinet et Gardefeu méditent seuls : la baronne est aux Italiens sans son mari et rentrera seule, à minuit, chez lui, heureux Gardefeu. Bobinet lui promet de retenir le baron le plus longtemps possible au cours de ce souper. Le voilà justement qui vient d'arriver. Les portes se ferment avec violence et il reste seul, méditant sur ces coutumes de la haute société parisienne. Un premier invité apparaît : il s'agit d'Urbain, ou plutôt du général Malaga de Portorico, enveloppé dans une livrée qui lui bat les talons. Le prince de Manchabal, allias Prosper, l'idéal du diplomate est annoncé par Urbain qui tient le baron, l'empêchant de se retourner. Puis suit Pauline (Madame L'Amirale) en toilette étourdissante, prévenant que l'Amiral ne peut entrer dans son uniforme. On sonne. Devant le baron ébahi, Prosper et Urbain, oubliant qu'ils sont de hauts diplomates, partent ouvrir. Pauline reste seule avec le baron, s'assied auprès de lui sur le canapé et le recouvre complètement de sa robe. Ils devisent sur la place de la femme dans la société parisienne (duetto "L'amour, c'est une échelle immense").
Les invités emplissent le salon. Gabrielle vante les charmes des parisiennes ("On va courir"). Les convives sont au complet quand paraît l'Amiral Suisse, un énorme trou dans le dos (sextuor "Votre habit a craqué dans le dos"). Afin d'être tranquille, on renvoie les domestiques imaginaires. Il n'y a qu'un seul moyen pour retenir le baron : la griserie. L'acte se termine dans la folie la plus complète ("Soupons, soupons, c'est le moment").
Il est minuit, au quatrième acte, dans le salon de Gardefeu. Ce dernier attend la baronne qui doit rentrer des Italiens. Alphonse est renvoyé, les cordons de sonnettes sont coupés, le baron est retenu et il a préparé un petit ambigu pour deux personnes... Voici la baronne. Il lui fait croire que sa femme de chambre est partie avec un voltigeur de Stockholm. Mais on frappe, on frappe même très fort. Gardefeu doit descendre et la baronne nous raconte, émerveillée, la soirée qu'elle vient de passer ("J'en suis encor toute éblouie").
Gardefeu revient, suivi par deux dames, mesdames de Quimper-Karadec et Folle-Verdure, qui désirent parler d'urgence à la baronne ; Gardefeu voit son plan s'effondrer : ces dames veulent coucher ici. Affolé, il affirme que l'hôtel est plein et court chercher une chambre ailleurs. En attendant qu'il revienne, ces trois dames nous apprennent que les événements de l'acte précédent se sont mal terminés : madame de Quimper-Karadec a eu l'idée de rentrer plus tôt que prévu de la campagne afin de voir comment ses gens se conduisaient pendant son absence. Quelle n'a pas été sa surprise en voyant ses domestiques dansant et soupant avec fracas. Se rendant immédiatement chez le commissaire, elle le prie, malgré l'heure tardive (un sourire le décide), d'envoyer une escouade chez elle pour fourrer tous ces gaillards-là à la porte. La baronne raconte ensuite à ses amies sa soirée ; un jeune homme lui a même glissé une lettre. Pressée de la lire, elle s'aperçoit que la lettre est signée Métella, lui apprenant que ce guide n'est autre que le brillant vicomte Raoul de Gardefeu et que l'hôtel où elle se trouve est son hôtel, et que c'est encore lui qui a éloigné son mari pour cette nuit, la tenant ainsi seule, chez lui.
On décide une punition exemplaire ("Quoi, ces messieurs pourraient, ma chère"). Gardefeu, entrant dans le fond, annonce qu'il a pu retenir deux chambres au Grand Hôtel. Pendant qu'il va mettre les bagages dans la voiture, Quimper-Karadec se déguise en baronne et s'asseoit de façon à tourner le dos à Gardefeu. Celui-ci prend la main qu'elle laisse pendre, négligemment. Elle se retourne. Atterré, il comprend que tout est perdu. Elle se retire dans sa chambre, prévenant que s'il essaye d'entrer, elle lui tombera dessus à coup de pincettes. Ce n'est pas lui mais le baron qui pénètre dans sa chambre, complètement gris. Il en ressort, épouvanté.
Le dernier acte se déroule dans le salon d'un restaurant à la mode. Les garçons s'affairent autour des tables (chur "Bien bichonnés et bien rasés"), commandés par Urbain qui leur explique que, ce soir, une grande fête, un bal masqué, est offert par un Brésilien fraîchement débarqué ("Avant toute chose, il faut être mystérieux et réservé").
Voici le baron, furieux, qui a tout compris. Il lui faut un cabinet car il attend une personne, Métella. Celle-ci lui présente ce lieu (Rondeau "C'est ici l'endroit redouté des mères"). Il veut lui prendre la taille, elle se dégage. Trois dames, en domino noir et masquées, entrent lentement et descendent vers le baron : ce sont les trois dames du quatrième acte. Le baron, étonné, apprend qu'elles le connaissent ("Je te connais!"). Métella part retrouver celui qu'elle aime : Gardefeu. Le baron devient furieux, d'autant plus que les masquent tombent : il reconnaît la dame aux pincettes! Il veut se venger. La bande joyeuse arrive, mais le baron interrompt la fête. Devant Bobinet et Gardefeu, le duel ce prépare, mais ici, on n'aime pas les choses sérieuses. Finalement, en reconsidérant l'affront de Gardefeu envers le baron, tout rendre dans l'ordre : le baron est incapable de préciser pourquoi il en veut à Gardefeu. Son but en arrivant à Paris n'était-il pas de s'amuser? S'est-il ennuyé? Non!, au contraire. Donc, Gardefeu a bien rempli sa mission.
Toutes les portent s'ouvrent. Paraissent d'un côté la baronne, mesdames de Quimper-Karadec et de Folle-Verdure , de l'autre, Métella et Gabrielle. Elles se jettent au milieu des hommes qui se disputent. Tous se pardonnent mutuellement et la pièce se termine sur un hymne à la gloire de Paris (chur "En cherchant dans la ville").
Cette partition était encore plus riche en musique que toutes les autres. Attachons-nous à signaler toutes les différences par rapport à ce qui a été imprimé. Dès la deuxième scène, le train était en provenance de Maison, et non de Rambouillet (version imprimée de 1866) ou de Trouville (version imprimée de 1873) ; ici, il est difficile d'en trouver la raison, certainement d'ordre anecdotique. Dans cette même scène, la censure supprime L'amant de Blanche-Taupier ; les auteurs rectifient et écrivent J'ai été un peu plus que du dernier bien avec Blanche Taupier. De même, pour la huitième scène, J'étais l'amant de Métella est remplacé par un vers qui finalement ne sera pas imprimé : Je croyais chérir Métella. Plus politique et moins d'ordre moral est l'interdiction, dans ce dernier morceau, de l'allusion au Danemark Je vais conduire une Danoise ; certainement à cause de l'affaire du Schlewig-Holstein, les auteurs choisissent de faire venir sur scène un baron suédois... Quant au finale de ce premier acte, le chur précédant le rondeau du Brésilien était plus complexe :
Paris! Paris!
Dans une course furibonde
Nous accourons vers toi, Paris,
Vers toi, Paris, reine du monde,
Nous venons de tous les pays
Paris! Paris!
Le Baron
Partons-nous, maintenant?
La Baronne
Non! Ce coup d'il me plaît,
Attendons un instant
(Entre le Brésilien)
Chur
Voici venir le personnage
D'une exquise distinction
Qui, tout seul, pendant le voyage,
Occupait un wagon-salon.
Suivait le célèbre rondeau du Brésilien dont la dernière partie, plus développée, a été supprimée :
Mais dites-moi que vous m'aimez! Mais dites-moi que vous m'aimez!
Dites-moi ces mots délivrants J'agirai magnifiquement,
Qui rendent le poète triste.
Dites-moi qu'à votre modiste
Vous devez mille francs.
Qu'il faut encore mille écus pour
Cette gueuse de couturière,
Plus de deux cent mille pour la lingère,
En un mot, parlez-moi d'amour!
Je paierai tout comptant, content,
Mais vous connaissez ma nature, Mais vous connaissez ma nature,
Et j'en prendrai, je vous le jure, Et j'en prendrai, je vous le jure,
Ah! j'en prendrai pour mon argent ! Oui, j'en prendrai pour mon argent.
Je suis Brésilien, etc. Je suis Brésilien, etc.
Le chur final usait d'onomatopées pour imiter le sifflet de la locomotive :
Psitt! psitt! psitt!
Le chauffeur
Nous amène
Nous entraîne
La vapeur
Siflle et crie
L'eau qui bout
Exaspère
La chaudière!
C'est partout
Une rage
De tapage.
Tschutt! Tschutt! Tschutt!
Psitt! Psitt! psitt!
Tous les étrangers ravis,
Vers toi s'élancent Paris,
Tschutt! Tschutt! Tschutt!
Psitt! psitt! psitt!
Nous venons,
Arrivons, etc.
Seuls les derniers vers ont été conservés ainsi que le principe des vers de trois pieds ; la version finale fait alterner des vers de sept pieds avec ce principe.
Le finale du deuxième acte ne comportait pas de tyrolienne (Auf der Berliner Bruck) mais deux churs du plus curieux effet :
Tarteifle mein Gott,
Schlackwarste, Butterbroot, Schinken,
Zucker, Eyer, Astrichoken,
Tarteifle mein Gott!
De la choucroute et de la bière,
Voilà le bonheur sur la terre
Tarteifle mein Gott,
Chur marseillais
Trom de l'air, té!
Tous quittâ mi diligesse
Pour venir mangeazaquesto
Trom de l'air, té!
Qu'on nous serve la bouillabaisse
Et que la sauce en soit épaisse
Trom de l'air, té!
Le quintette du troisième acte (qui s'intitulera finalement "sextuor") a été remodelé ; voici les paroles de Prosper dans leur mouture originelle :
Nous imiterons, Les bêtises,
Copierons, Les sottises,
Singerons, Les potins et les caquets,
Les divers originaux
Dont abonde Dont abonde
Le grand monde, Le grand monde,
Ridicules, vieux, nouveaux, Sont bien connus des valets!
Les bêtises, Ils observent
Les sottises, Ceux qui servent,
Messieurs les valets Et le maître qui les a,
Voient de près Les égaie
Les secrets Et les paie
En disant : voilà! voilà ! Exactement pour cela!
Ils observent Les grimaces,
Ceux qu'ils servent Si cocasses,
Et le maître qui les a, Que maint et maint important
Les égaie Qu'on admire,
Et les paie. Fait sans rire,
Nous reproduirons Nous les ferons en riant!
Les façons En un mot, ne craignez rien,
Des salons, Si vous voulez des gens de bien,
Nous ferons, mais en riant, On vous en montrera,
Les grimaces Fournira,
Si cocasses Servira,
Que maint et miant importun Autant qu'il vous en faudra.
Qu'on admire
Fait sans rire
En un mot, ne craignez rien, etc.
Deux scènes plus loin, le dialogue entre le Baron, Prosper (déguisé alors sous le nom de Patapoff au lieu de Manchaball) puis Urbain était agrémenté d'un trio, supprimé depuis, qui annonçait, par sa folie, le "chur fou" de La Grande-Duchesse de Gérolstein :
Rien ne vaut un bon diplomate!
Urbain
Rien ne vaut un bon général!
Prosper
Qui, le menton dans sa cravate,
Urbain
Qui, bien campé sur son cheval,
Prosper
Rumine, rumine...
Urbain
Domine, domine...
Prosper
En rêvant au fin traquenard