1.5. UNE PERIODE DE TRANSITION

 

1.5.1. LA GUERRE ET SES CONSEQUENCES (1870-1871)

 

 

A peine réfugié à Etretat au mois d'août, il est déjà attaqué par les journaux allemands auxquels il répond courageusement :

 

Mon cher ami,

 

Certains journalistes allemands poussent la calomnie jusqu'à imprimer que j'ai composé certains chants contre l'Allemagne, les injures les plus misérables accompagnent ces insertions.

J'ai en Allemagne une famille et des amis qui me sont chers ; c'est pour eux que je viens vous imprimer ceci :

- Depuis l'âge de 4 ans, je suis en France.

- J'ai reçu des lettres de Grande Naturalisation.

- J'ai été nommé chevalier de la Légion d'Honneur.

Je dois tout à la France et je ne me croirais pas digne du titre de Français, que j'ai obtenu par mon travail et mon honorabilité, si je me rendais coupable d'une lâcheté envers ma première patrie.

Ce qui me ferait encore plus aimer la France, si c'était possible, c'est qu'il n'est venu à l'idée d'aucun Français de me proposer de commettre une action qui, aux yeux des honnêtes gens de toutes les nations, serait une infâmie.

Bien à vous,

Jacques OFFENBACH

A Paris, les théâtres font relâche à partir du 17 août. Pendant près de huit mois, commence pour le célèbre compositeur un double supplice : l'inaction, lui qui n'arrêtait jamais d'écrire, et le déchaînement des jalousies au nom du patriotisme. Au moment de la mort de l'Empire, le 2 septembre 1870, Offenbach est seul à Etretat, sans librettistes. Ludovic Halévy observe l'invasion du Corps Législatif, très étonné, le 4 : "Pas de blouses, pas d'ouvriers. Ce n'est pas, comme en 1848, une invasion populaire, c'est une invasion bourgeoise. Rien que des redingotes et des uniformes de la garde nationale". Le 7 octobre, la censure est abolie ; le 15 aurait dû être créé Le Roi Carotte ; le 27, Bazaine capitule à Metz ; le 31, l'Hôtel de Ville est envahi à l'annonce de cette nouvelle. En cette fin d'année, il n'existe pratiquement pas de traces du Maestro.

Au moment où les Prussiens, "ces horribles Prussiens" comme l'écrira Offenbach, commencent le bombardement de Paris - le 5 janvier 1871 - il réside, avec sa famille, à Saint-Sébastien :

(...) Moi, j'ai été un peu à droite et à gauche. Je viens de Milan où je suis tombé malade. Revenu depuis peu ici, je suis encore bien souffrant. Mais que sont les souffrances physiques à côté des souffrances morales dont nous souffrons tous tant en ce moment! Ah! mon pauvre ami, qui aurait jamais cru que ces horribles Prussiens, des gens soi-disant civilisés, amèneraient la ruine dans notre pauvre et chère France? J'ai la ferme conviction que nous en sortirons victorieux, mais à quel prix, hélas! (...)

Le 6 mars, toujours de Milan, il rédige cette très célèbre lettre à son librettiste Charles Nuitter, débutant par le refrain chanté par Charles Martel dans Geneviève de Brabant :

Ah! je les plains (bis)

Ces pauvres Sarrasins...

 

Voilà le refrain qui, pendant cinq mois de fièvre et pendant mon sommeil me revenait sans cesse ; oh! mon pauvre cher ami, combien j'ai souffert de vos souffrances. Je ne vous parlerais pas de mes souffrances physiques, je vous en ferai le compte tout à l'heure : mais je vous parle de mes souffrances morales, en pensant à vous, tous mes vieux bons camarades, mais aussi, quel bonheur le jour où, enfin, j'ai su que vous aviez de quoi manger.

J'espère que ce Guillaume Krupp et son horrible Bismarck paieront tout cela. Ah! les horribles gens que ces Prussiens et quelle désolation pour moi de songer que je suis né sur les bords du Rhin et que je tiens par un fil quelconque à ces horribles sauvages. Ah! ma pauvre France, combien je la remercie de m'avoir adopté parmi ses enfants (...)

Offenbach souffre donc doublement, "et dans son cerveau de compositeur obligé de laisser sa muse au repos, et dans son âme de patriote". Mais c'est à la France qu'il doit son inspiration, son style et il ne "ref... jamais les pieds dans ce maudit pays" . Le 10 mai 1871, le traité de Francfort met fin à la guerre avec les pertes que l'on connaît : enlèvement de l'Alsace et du nord de la Lorraine. Notre compositeur peut rentrer à Etretat, mais "il faudra de longues années et de grands sacrifices pour que nos enfants assistent au relevage de ce pauvre pays" .

Durant ces temps troublés, son œuvre est cependant jouée loin de Paris : La Belle Hélène à Budapest (14/09/1870), Circo (31/12/1870), Barbe-Bleue à New-York (22/12/1870), Londres (22/04/1871), Mexico (04/05/1871), La Vie Parisienne à Vienne (01/07/1871), La Grande-Duchesse à Budapest (01/10/1870), Sydney (29/01/1871), Mexico (16/03/1871), La Périchole à Madrid (04/09/1870), à Naples (03/03/1871), mais aussi des petites pièces comme Les Deux Aveugles et Jeanne qui pleure à Londres (15/04/1871), etc...

A Paris, la vie théâtrale reprend lentement ; le 9 mars, le gaz rend aux colonnes Morris leur auréole lumineuse. Les Bouffes rouvrent le 15 avec Les Bavards et la puissance de la musique d'Offenbach fait oublier les rancunes patriotiques. Le 1er juillet, la Société des Auteurs fait le bilan des recettes : pour 1869-1870, les drois d'auteurs se sont élevés à 1 505 218, 71 F ; pour 1870-1871, ils se réduisent à 360 069, 12 F.

La vie politique redevient plus stable : les élections complémentaires à l'Assemblée, le 2 juillet, donnent 112 sièges sur 117 aux républicains. L'Empire est bien mort.

 

 

 

 

1.5.2. LES DEBUTS DE LA TROISIEME REPUBLIQUE

 

Ce nouveau régime politique est, pour Offenbach, une recherche d'un genre nouveau adapté à un public qui a changé ; pendant ces trois années de transition, il n'enregistre pas de grands succès populaires de la taille de La Grande Duchesse par exemple, mais transforme des pièces anciennes et élargit son choix de théâtres. Ces derniers peuvent se répartir en quatre groupes :

+ Les théâtres effectuant essentiellement des reprises :

Les Variétés : reprennent La Vie Parisienne, La Périchole, Les Brigands, Barbe-Bleue, ne

créant que trois nouvelles pièces ;

Le Palais-Royal : reprises régulières du Brésilien ;

+ Les nouveaux théâtres pour Offenbach :

La Gaîté

Les Folies-Marigny

La Renaissance

Les Folies-Dramatiques

+ Le cas de L'Opéra-Comique : allant du "scandale" de Fantasio au succès mondial des Contes d'Hoffmann

+ Les Bouffes-Parisiens : continuent, sous la direction de Charles Comte, de défendre son répertoire.

Pendant que La Périchole fait fureur à Toulouse, Offenbach, d'Etretat, prépare activement sa saison théâtrale, comme il apparaît dans cette lettre à Bertrand, le nouveau directeur des Variétés : 

Mon cher ami,

 

Je vous ai attendu, il paraît que notre rendez-vous vous était sorti de la tête, car sans cela, je suis persuadé que vous m'auriez écrit pour me dire de ne pas vous attendre.

Veuillez donc m'envoyer le traité convenu en double, à Etretat. Il est d'ailleurs facile à faire, en vous reportant à l'ancien.

1° La pièce Le Corsaire noir, poème et musique de moi, pour être représenté le 15 janvier. J'ai à vous livrer la partition, pour entrer en répétitions le 15 septembre.

2° Une prime de cinq mille francs, comme entendu ;

3° Neuf pour cent de la recette chaque fois qu'on jouera Le Corsaire Noir.

4° Quinze mille francs de dédit à celui qui ne tiendrait pas les clauses ci-dessus.

Veuillez ajouter aussi, ce dont nous étions convenus pour mes autres grandes pièces dont j'ai fait la musique, Belle Hélène, Grande Duchesse, Barbe-Bleue, etc. , je toucherai, n'importe la formation du spectacle, 6 pour cent, et voilà.

Veuillez donc faire faire ces deux petits traités immédiatement et de me les envoyer de même, je les attends lundi prochain, et je vous retournerai le lendemain, le vôtre, signé de moi.

Je suis fâché de ne pas vous avoir vu, j'aurais peut-être pu avoir une personne jolie et de talent qui, en l'absence de Devéria, aurait peut-être fait votre et notre affaire.

Compliments affectueux,

Votre,

Jacques OFFENBACH

Cette pièce n'aura pas l'honneur d'être représentée ; le 5 décembre 1871, Offenbach préside néanmoins aux répétitions avec ses acteurs habituels :

Polydore : DUPUIS

Poulard: LESUEUR

Lambrequin: KOPP

Bomarsund: HITTEMANS

Cecco: LEONCE

Antonin: COOPER

Moulinchard: Daniel BAC

Cabassol: BORDIER

Marinette: Mmes VANGHELL

Suzanne:CHAUMONT

Jeanneton:B. LEGRAND

 

La lecture complète a bien lieu le 21 janvier 1872, mais on reprend d'autres pièces pour le retour d'Hortense Schneider et l'œuvre sera finalement créée à Vienne le 21 septembre 1872.

Une autre pièce, Le Grand Lama, est reculée à la demande de l'auteur :

(...) Mais même si la partition était terminée, je demanderais à vous et à mes collaborateurs et dans notre intérêt à tous de la reculer à l'année prochaine parce que je crois le moment peu propice, et je dirais presque dangereux pour jouer une pièce d'une si haute fantaisie (...)

Rentré à la fin d'août à Paris, l'auteur d'Orphée peut constater, contrairement à ce qu'affirment certains biographes, que son public n'a pas changé : la reprise des Brigands aux Variétés, le 1er septembre 1871 fait salle comble ; suivent, aux Bouffes, les reprises du Violoneux et de La Princesse de Trébizonde. Il s'occupe activement de Fantasio : la lecture a lieu le 9 octobre, les répétitions commencent le 6 novembre mais la création, le 18 janvier 1872, est un échec : "C'est qu'il y a loin d'un livret spécialement écrit pour la musique à une œuvre poétique qui se suffit toute seule. La poésie d'Alfred de Musset n'est-elle pas musique elle-même? L'action flottante, du reste, ne pouvait intéresser les auditeurs de l'Opéra-Comique". Il s'agit néanmoins d'une des plus exceptionnelles partitions d'Offenbach.

Boule de Neige, créée le 13 décembre, est la première création d'après guerre : c'est un arrangement de Barkouf, bâti sur un livret de Nuitter et Tréfeu. Là encore, il n'y eut que deux mois de représentations et peu de reprises.

En revanche, Le Roi Carotte connaît un sort favorable ; c'était une prophétie, une sorte d'allégorie prédisant la chute de Napoléon III (au lever de rideau, le roi Fridolin veut absolument déclarer la guerre au prince voisin et son ministre de certifier que l'armée est prête...) La pièce est créée à la Gaîté, le 15 janvier 1872, légèrement modifiée, passant d'une simple allure d'opéra-bouffe à l'opéra-bouffe-féérie en quatre actes et 17 tableaux. A un moment où les théâtres commencent à reprendre vie, Boulet a l'idée d'éblouir Paris, engageant musiciens, chanteurs, danseuses. L'effet est réussi et cette œuvre constitue le départ d'une "nouvelle manière". "C'est un chef-d'œuvre à décourager tous les Gérôme passés, présents et futurs". Offenbach se met encore une fois du côté du plus fort, se moquant de l'Empire pour être plus républicain.

Vienne l'attend pour Fantasio ; il dirige en personne la première, le 21 janvier, première mieux comprise ici qu'à Paris. Par raison de convenance, le sous-titre, Le Fou du Duc, transformait le roi de Bavière en Charles de Calabre, duc de Florence et de Sienne. Deux semaines plus tard, il dirige aussi Boule de Neige, puis suivent La Rose de Saint-Flour, Une Nuit blanche le 19 février. Le 8 mars, il dirige encore la première de Fleurette, un acte d'Ascher écrit spécialement pour Mlle Mila Schrœder.

Un court séjour à Paris nous rappelle qu'il tient toujours à la qualité d'interprétation de ses œuvres : "(...) Si je puis faire fi, plus ou moins, de l'argent, je ne fais nullement fi, au point de vue artistique, de la façon dont mes opérettes sont représentées aux Bouffes-Parisiens" . L'annulation du traité est d'ailleurs demandée. Sans attendre la réponse, il repart le 3 avril pour Vienne, surveiller les préparatifs du Corsaire Noir, puis va jusqu'à Pesth diriger Boule de Neige à la fin du mois. Le 13 mai, de Vienne, c'est à Bertrand qu'il loue modestement son Corsaire Noir :

(...) Le premier acte est très réussi, très en scène, court et amusant, il y a une marche comique dans le final dont on parlera. Le deuxième acte charmant, la scène du commencement, la scène de Bombarso, surtout le duo entre Suzanne et Lambrequin, très comique, très amusant, la scène des cornemuses. Le final, un effet très très grand. Quant au troisième acte, je ne me suis pas trompé une minute, un fou rire du commencement à la fin. C'est vraiment drôle et original. Si je vous donne ces détails, c'est que nous avons répété généralement samedi et qu'aujourd'hui, je fais la dernière répétition générale et que ce que je vous ai écrit est l'avis de tous ceux qui ont vu le Corsaire (...)

Une grande partie de la presse parisienne était d'ailleurs présente à cette première, le 21 septembre au théâtre An der Wien : Villemessant, Philippe Gille, Albert Wolff, Edmond Tarbé, Xavier Aubryet, Emile Blavet, Gaston Mittchell, Eugène Pitou (remplaçant de Jules Claretie).

La Troisième République, proclamée bien haut par Thiers le 13 novembre 1872 ("La République existe ; elle est le gouvernement légal de ce pays") n'annule en rien le goût d'Offenbach et de ses amis pour les fêtes ; celle donnée le 18 août à la Villa Orphée reste mémorable par son originalité.

 

Cette année 1872 se termine essentiellement à Paris, notre compositeur préparant d'une part Les Braconniers avec Chivot et Duru et, d'autre part, une reprise de la collaboration avec Meilhac et Halévy. La première pièce est lue le 20 octobre aux Variétés ; les pourparlers avec Halévy commencent le 13 décembre (Offenbach le félicite de la naissance de son fils Daniel) et se poursuivent au Café Riche afin de parler d'Orphée. Il faut avouer que l'ancien directeur des Bouffes, depuis Le Roi Carotte, convoite le poste de directeur de la Gaîté, actuellement tenu par Boulet. Orphée, tel qu'il compte le donner, ne peut être joué que dans ce théâtre.

Parmi les disparitions le touchant de près à cette époque, citons un de ses premiers librettistes, Anicet Bourgeois (10 mai), le directeur de la Porte St-Martin, Théodore Cogniard (13 mai), le librettiste de Rose de Saint-Flour, Michel Carré (28 juin), l'impresario anglais qui organisait des tournées offenbachiennes, Raphaël Félix (10 juillet), le suicide de Kopp, le Ménélas de La Belle Hélène (23 septembre), et d'autres acteurs comme Charles Duvernoy (2 décembre) et le grand Arnal, entré aux Bouffes le 24 novembre 1864 dans Passé Minuit (7 décembre).

 

 

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