1.6. LE THEATRE DE LA GAITE (1873-1876)

 

1.6.1. Les travaux préalables

 

Après la première des Braconniers aux Variétés, Offenbach s'occupe des préparatifs qui vont lui permettre d'accéder au poste de directeur de la Gaîté. L'annonce est faite à la Société des Auteurs le 24 janvier ; il devra succéder à Boulet en septembre 1873 et demande le même traité que ce dernier, avec cependant l'autorisation de jouer chaque année un ouvrage de son cru. Le futur directeur est convoqué devant la Société le 14 février :

"Le Président veut s'entendre clairement avec lui sur la portée de l'autorisation qu'il a demandée, de jouer chaque année une pièce de sa composition sur le théâtre de la Gaîté lorsqu'il sera directeur, et le prie d'expliquer si, indépendamment de cette pièce, il se réserve la faculté de jouer autant qu'il le voudra, les pièces de son répertoire.

M. Offenbach répond qu'il ne veut laisser à ce sujet aucun doute dans l'esprit de la Commission, qu'il se propose chaque année de jouer, non seulement une pièce nouvelle de sa composition, mais encore d'autres ouvrages qu'il a pu faire représenter ailleurs. Deux de ces ouvrages sont reçus régulièrement chez M. Boulet, son prédécesseur. Il est donc en droit de les reprendre pour les besoins de sa propre administration. Et, pendant les trois ans qu'il doit rester directeur, il pourrait être forcé par les circonstances d'en monter encore deux autres, ce qui porterait à sept le nombre des pièces qu'il jugera sans doute à propos de jouer au théâtre de la Gaîté dans l'espace de ces trois années.

M. Le Président dit à M. Offenbach que la Commission ne saurait lui accorder une pareille attitude, absolument contraire à l'usage et annonce qu'il va en être délibéré sur le champ" .

Le Président, Alexandre Dumas, décide de réunir une assemblée générale extraordinaire qui a lieu le 22 mars au foyer des Variétés. Offenbach rappelle que, depuis vingt ans, il a fait jouer environ cent pièces dont le succès ne lui paraissait pas sujet à contestation. Il serait donc injuste, parce qu'il serait directeur, de lui briser sa carrière d'auteur et plus injuste encore de priver ses nombreux collaborateurs du produit d'un travail qui leur est commun avec lui, en l'empêchant de faire fructifier leur répertoire. Malgré l'intervention de Jonas - faisant remarquer qu'Offenbach fait acte de courage en se chargeant d'une entreprise aussi lourde pour lui-même -, malgré les menaces d'Offenbach de rompre avec Boulet, on demande une nouvelle assemblée générale, fixée au 1er mars. Le vote donne 109 voix pour l'interdiction aux directeurs de composer, 22 pour le contraire, et 30 abstentions.

23 jours après, Boulet s'éteint et Offenbach s'installe au Square des Arts et Métiers en attendant la date officielle de son inauguration. En ce début d'année 1873, les affiches parisiennes ne sont pas riches en pièces du Maestro, d'autant plus qu'une brouille était survenue, en février, avec le théâtre des Variétés :

 

Mon cher Directeur,

 

Après avoir retardé Les Braconniers, autant qu'il était possible de le faire, je vois, d'après la note du Figaro de ce matin, que vous tenez à les enterrer aussi vite que possible : ainsi soit-il!... Outre la prime à laquelle j'avais droit, vous m'avez signé un traité pour lequel vous vous obligez à me payer 500 Francs à partir du 20 décembre pour chaque jour de retard.

La prime, je ne l'ai pas touchée, quant au traité, je vous le renvoie ; je laisse à votre équité et votre loyauté le soin de régler cette affaire. Vous savez le tort réel que m'a fait le retard volontairement apporté par votre régie à la représentation des Braconniers. Comme d'après tout ce qui se passe maintenant à votre théâtre, je vois que mon nom paraîtra bien peu, ou même, ne paraîtra plus du tout sur l'affiche des Variétés, je tiens à vous dire, mon cher Bertrand, que je vous tiens en grande estime, et que vous pouvez absolument compter sur moi, excepté comme compositeur, et tant que le théâtre ne sera pas entièrement entre vos mains.

Bien à vous,

Votre,

Jacques OFFENBACH

Comme beaucoup de disputes théâtrales, ce froid sera de courte durée : les représentations reprennent en juin avec Schneider, réengagée dès le 20 mars.

Le programme de la Gaîté prend forme ; il est annoncé par Offenbach en personne :

"(...) D'abord, je donnerai au public : Le Dernier Gascon, un drame en vers de Barrière, avec M. et Madame Lafontaine. Puis Jeanne d'Arc, drame en vers de M. Jules Barbier, pour lequel j'ai engagé Mlle Lia Félix.

- A qui avez-vous demandé la musique?

- A Gounod, et, sur cette donnée, il vient d'écrire presque un opéra.

A cette œuvre succèdera une reprise d'Orphée aux Enfers, remis à neuf, et distribué en 4 actes et 12 tableaux, avec Mlle Heilbron pour Eurydice, un Jupiter qui s'appellera Lesueur, un Aristée qui répondra au nom de Montaubry, et un Cupidon, Mlle Théo qui sera, je suis certain, une étoile à la Gaîté.

Viendront ensuite : L'Officier de fortune de V. Sardou ; un grand drame nouveau de Dumas ; Le Vampire de Hall Oxe (drame fantastique de Victor Séjour) ; l'Antigone de Sophocle traduite par Vacquerie et Paul Meurice, avec les chœurs de Mendelssohn ; le Duguesclin de François Coppée et d'Artois.

- Rien que de très grandes pièces?, lui demandais-je, un peu inquiet.

- Attendez! Mon intention est de donner aussi des spectacles coupés ; par exemple : Les Ruines d'Athènes de Beethoven et Le Bourgeois gentilhomme de Molière ; Le Songe d'une nuit d'éte de Shakespeare avec la musique de Mendelssohn, et Monsieur de Pourceaugnac avec les ballets et intermèdes joués comme sous Louis XIV, mais dont la musique nouvelle est confiée à M. Guiraud.

De moi, j'aurai la reprise de Geneviève de Brabant et Les Contes d'Hoffmann, la grande pièce fantastique de Barbier et Carré.

Enfin, dans tous mes spectacles, les ballets, les chœurs et la musique tiendront une large place. Après Gounod, ce seront Reyer, Bizet, Gounod, Massenet, Joncières, etc... qui viendront apporter leur contingent à mon théâtre, littéraire parfois, lyrique souvent, artistique toujours (...) .

S'ajoutant à ces projets, mentionnons la reprise de La Vie Parisienne faite à la demande des librettistes, malgré les réticences du compositeur, et un remaniement de la pièce de Sardou Les Premières armes de Figaro transformée en opéra-comique pour la Renaissance. De la première pièce, il convient de s'y arrêter un instant.

L'idée vient des librettistes qui y trouvent là un intérêt, et non du compositeur qui, brouillé alors avec Bertrand, se désintéresse complètement des Variétés. D'ailleurs, la partition ne subit aucun enrichissement, puisque l'on passe de 5 à 4 actes. Nous sommes en mai 1873. Il est inexact de parler de "nouvelle version" puisque, au cours des représentations, en 1866 et 1867, Offenbach, conscient de la longueur de certaines scènes, avait pratiqué des coupures : le quatrième acte (celui qui est supprimé en 1873) disparaît complètement vers le début de janvier 1867, ainsi que des passages du cinquième. L'ouvrage fut donné dans cette version intermédiaire, à Bruxelles, le 30 janvier 1867.

Le 13 septembre 1873, Offenbach réclame à Halévy la partition piano-chant pour y apporter quelques modifications. Lors de la première, le 25, au quatrième acte disparu, s'ajoutent les suppressions du rondo de Métella et du quintette ; Dupuis, succédant à Hyacinthe dans le rôle du baron, chante un air nouveau à la fin de l'acte III "Ohé l'amiral, ta fête est charmante" . Pourquoi Hortense Schneider, engagée aux Variétés depuis le 20 mars 1873, n'ayant récolté que peu de succès dans La Veuve du Malabar d'Hervé, n'a-t-elle pas joué dans cette reprise? Il semble qu'Hervé ait poussé la cantatrice à refuser le rôle de Métella, malgré les ajouts et modifications qu'Offenbach avait apportés dans sa musique, exprès pour elle, et malgré les relances d'Halévy.

 

1.6.2. UN HEUREUX DIRECTEUR 

 

Le 1er juin 1873, le voilà officiellement directeur du théâtre de la Gaîté, une superbe salle, malheureusement détruite aujourd'hui, entièrement refaite, constituée d'une nouvelle troupe, de chœurs et d'instrumentistes renforcés, après trois mois de travaux. La première pièce est Le Gascon pour laquelle il a écrit une "Chanson béarnaise" pour Lafontaine, écrite à Aix au milieu de Juin. Il se trouve aussi à Vienne le 8 juillet pour diriger La Princesse de Trébizonde, Etretat où il fait entendre, avec Louise Théo, Pomme d'Api en avant-première. Le 28 août, le traité de la Gaîté est soumis à la Société des Auteurs et ce théâtre ouvre enfin ses portes le 2 septembre. Les recettes des théâtres jouant des pièces d'Offenbach se placent d'ailleurs en très bonne position, en ce mois de septembre 1873 :

Folies-Dramatiques : 144 475

Gaîté: 140 131

Opéra: 139 517

Opéra-Comique: 95 842

Comédie-Française: 84 345

Variétés: 76 492

Château d'Eau: 69 320

Bouffes-Parisiens: 68 090

Palais-Royal: 55 325

Renaissance: 38 643

N'est-ce pas une victoire personnelle que de réaliser des recettes supérieures à celles de l'Opéra-Comique ?

Par suite d'une convention, les artistes inoccupés de la Gaîté jouent à la Renaissance ; le 4 septembre sont créées La Permission de dix heures et Pomme d'Api. Le 25, les Variétés reprennent La Vie Parisienne dans sa nouvelle version en 4 actes. Ainsi, comme sous le Second Empire, trois théâtres défendent le répertoire du maître.

Le directeur Offenbach poursuit son labeur sans répit ; le 30 septembre, il auditionne Mme De Geraudon, engagée à la Renaissance uniquement pour la comédie tout en débutant dans l'opérette ; le 4 novembre, pendant la répétition générale de Jeanne d'Arc, il veille à la campagne de presse :

Mon cher ami,

 

Il faut faire un vrai service de la Presse pour la reprise de Jeanne, comme à une première! Veillez surtout à ce que les gens comme M. L. et Lacombe n'aient pas les plus mauvaises places de la salle. J'ai demandé à Tréfeu une révision de la feuille à ce point de vue là. Je ne sais s'il l'a fait. En tous cas, vérifiez vous-même sur la feuille les fauteuils donnés à la Presse. Encore une fois, il y a 2 ou 3 critiques par trop mal placées et je tiens à ce qu'ils n'aient plus à se plaindre (...)

Au milieu de ce mois, Marie Cico, de l'Opéra-Comique, est engagée pour jouer Eurydice dans Orphée.

Le compositeur Offenbach s'attache aussi à offrir aux Parisiens une nouvelle pièce : La Jolie Parfumeuse ; lue le 8 octobre, elle sera créée le 29 novembre, avec succès, aux Bouffes. Son principal souci est néanmoins d'achever le nouvel Orphée : c'est l'œuvre-phare de l'année 1874. Dès le 16 janvier, l'auteur est de retour de Cannes pour presser les répétitions. Sont engagés finalement 120 choristes, 60 musiciens et 40 instrumentistes militaires, 4 premières danseuses, 4 secondes, 60 dames du Corps de Ballet. "Il veut faire oublier aux dieux les mesquineries du petit Olympe d'autrefois, se faire pardonner le modeste Enfer de la rue Monsigny". Créée le 7 février, la magnificence de cet opéra-bouffe-féérie éclipse un peu les autres mises en scène : "Et cette mise en scène inoubliable! la campagne de Thèbes tout d'abord, toute lumineuse, toute souriante avec ses champs de blés que domine le temple de l'Opinion. Puis, parmi les nuages que protègent le repos des dieux, l'horloge céleste marquant la naissance des heures, assistant immobile à l'éclosion des songes. Les vapeurs se dissipent : un long murmure salue la féérique vision de l'Olympe où l'oeil n'embrasse qu'escaliers, colonnades de marbre blanc, à travers lesquelles va se dérouler le merveilleux cortège. L'Enfer, enfin, tout irradié de flammes et d'or, son fleuve embrasé, ses arcades s'estompant au loin dans un scintillement d'étincelles".

Dès le 16 février, la recette atteint un record inégalé : 10 165, 25 F. Pendant ce temps, le directeur Offenbach, aidé de ses deux librettistes Meilhac et Halévy, travaille à l'ajout d'un nouvel acte à La Périchole. A la mi-février, les auteurs s'occupent déjà à ajouter un nouvel acte. La distribution est définitivement fixée le 19 mars 1874, la reprise devant avoir lieu après La Petite Marquise, une comédie en 3 actes de Meilhac et Halévy, créée le 13 février dans ce même théâtre des Variétés. Le 9 avril, Offenbach compose un morceau du finale "Ecoutez peu' d'Amérique" (la complainte). Le jour de la reprise, le 25 avril, est un succès : la salle est comble, la célèbre "Lettre" toujours appréciée, considérée comme le point capital de la partition. Les recettes se maintiennent à 4500 F. par soirée en moyenne, et on refuse des entrées. Le compositeur ne verra sa pièce que le 10 octobre, étant trop souffrant pour y assister ce jour.

Le premier acte reste identique, sauf la scène avec l'Indien déguisé (sc. 7) qui est retranchée. Les 15 scènes du second acte de 1868 sont réorganisées en deux actes ; le second acte reprend textuellement les quatre premières scènes. A partir de la 5°, les librettistes ont développé la présentation de Panatellas et Don Pedro ("Parlons de nous" ) avant que ces derniers annoncent à Piquillo qu'il doit présenter sa femme, La Périchole, qu'il ne connaît encore pas puisqu'il était complètement gris quand il l'a épousée... La scène suivante - La Présentation - est identique, mais le rideau tombe à la fin de celle-ci.

Le premier tableau de l'acte III (Le cachot des maris récalcitrants) est entièrement nouveau ; il présente un vieux prisonnier qui cherche à s'évader et ce qui était présenté au style indirect en 1868 dans les scènes 7 à 9 du second acte, devient scénique en 1874 dans ce premier tableau ; le vice-roi se déguise en geôlier, se rend compte que La Périchole ne l'aime pas, et il est même fait prisonnier à la fin du tableau. Le second tableau, nouveau lui aussi, présente l'émoi de la population : on recherche les prisonniers qui ont osé porter la main sur le roi. Sont conservées uniquement les huit dernières répliques de 1868, le reste étant totalement différent du fait de la présence du vieux prisonnier.

Les Bouffes bénéficient, par traité, de la troupe d'opérette de la Gaîté à partir du 9 avril : on commence à répéter La Chanson de Fortunio et Pomme d'Api. Admirons l'habileté d'Offenbach à contourner la loi : Interdiction à un directeur de composer? : grâce à de subtils traités, il arrive à former une troupe quasi unique pour 3 théâtres : la Gaîté, les Bouffes, la Renaissance! Sa verve est intarissable : il trouve encore le temps d'écrire un acte pour Judic, Bagatelle, lu aux Bouffes le 29 ; le 16, il avait déjeuné avec Sardou pour mettre au point le projet sur La Haine.

A l'occasion de la centième d'Orphée, Offenbach a droit à une sérénade offerte par tout le personnel de la Gaîté, le 22 mai, accompagnée d'une superbe couronne d'argent dont les feuilles gravées portent le nom des donateurs. Au théâtre, on fête la centième le 27 mai, l'auteur étant souffrant le jour exact pour ce chiffre symbolique. C'est dans ce climat festif qu'est créée Bagatelle le 21 mai, et la représentation extraordinaire donnée aux Variétés au profit d'Hortense Schneider : c'est la première fois, à Paris, qu'on pouvait entendre un extrait de La Grande Duchesse, interdite depuis la guerre. Bien sûr, la salle est comble.

D'autre part, une nouvelle grande pièce s'ébauche avec Millaud et Halévy, certainement la meilleure depuis 1870 - Madame L'Archiduc - dont le premier acte est fini à terminés, Offenbach enrichit son Orphée en remplaçant le ballet des Mouches par un "acte marin", doté d'un ballet de poissons intitulé "Grand ballet des Océanides", enrichi d'une musique toute nouvelle qu'il fait répéter en personne à partir du 15 juillet. C'est également à cette époque que deux directeurs londonniens viennent lui rendre visite, proposant d'écrire une opérette anglaise, Wittington and his cat ; après quelques jours de réflexion, l'offre est agréée, moyennant une avance de 80 000 F.

Il y a beaucoup d'analogies entre l'Offenbach directeur des Bouffes et l'Offenbach directeur de la Gaîté ; l'idée d'un concours musical, proposé le 7 août, en est un exemple :

Art. 1 : Il est ouvert, au théâtre de la Gaîté, un concours destiné à récompenser le compositeur français, auteur du meilleur

opéra-comique proprement dit, qui sera présenté à la Direction dans les conditions suivantes :

Art. 2 : Le prix consistera dans une somme de Mille Francs, et l'œuvre couronnée sera représentée trois fois aux matinées littéraires et musicales du théâtre de la Gaîté.

Art. 3 : Le concours comprendra 2 épreuves : la première épreuve provisoire, dite d'admissibilité ; la seconde, définitive.

1° épreuve : les compositeurs qui voudront prendre part au concours devront envoyer à la Direction avant le 15/10/1874 :

1° Une mélodie avec chœurs avec acc. piano ;

2° " " " " " " orchestre ;

3° Un morceau d'orcestre à grande partition.

Sur tous les concurrents, il en sera désigné SIX pour le jury d'examen, lesquels seront seuls reconnus aptes à prendre part au concours

définitif. Le résultat sera connu et publié le 15/11/1874.

2° épreuve : Dans la quinzaine qui suivra la nommination des dix concurrents, il leur sera remis, par la Direction, le poème qu'ils devront mettre en musique. Cette pièce devra être rendue à la Direction avant le 15/01/1875.

On publiera ultérieurement la liste des membres du jury et a date de l'audition.

L'ouvrage courronné sera représenté du 1° mars au 1° avril 1874.

On peut juger par ces lignes l'importance esthétique de cette épreuve, l'aspect solennel qu'Offenbach veut imprimer à son théâtre. Ce concours n'aura malheureusement pas lieu en raison de la santé du maître, devenant de plus en plus chancelante. En revanche, le bilan de l'année, dressé par Emile Blondel, secrétaire du théâtre, n'est pas chancelant : les recettes ont produit la somme de 2 000 511, 50 F., soit une moyenne de 6000 F. par soirée qui se répartissent ainsi au premier septembre :

Auteurs : 200 501, 16

Pauvres: 220 065, 25

Le Gascon: 261 308, 75

Jeanne d'Arc: 533 071, 25

Orphée: 1 185 971, 50

Matinées: 20 160, 00

 

1.6.3. Le poids des charges

 

Mais cette immense activité commence à peser sur sa santé :

Mes chers amis (Tréfeu et Vizentini),

 

Vous me reprochez de ne pas beaucoup écrire. Vous en parlez bien à votre aise! Je souffre de mon bras droit grâce aux clous que le médecin de Saint-Germain m'a fait venir en me mettant de l'eau sédative sur la main, qu'il m'a brûlée. On m'a ouvert un clou hier et j'en souffre davantage. Lorsque j'ai un moment de répit, je me mets à travailler! Oui, mais je suis des plus inquiets sur tout ça. Enfin! vous avez bien fait de flanquer à la porte le susdit contrôleur, il faudra absolument en faire autant pour notre caissier ; il ne fait pas notre affaire. Toi, Tréfeu, ça te regarde, il faut en trouver un autre, mais je n'en veux décidément plus. Ah! si je ne vous avais pas, je me brûlerais la cervelle. Il est vrai que je n'aurais pas pris la Gaîté. Je serais moins heureux, mais plus tranquille, je crèverais dans un coin comme un chien et il ne serait plus question de moi. Grâce au Ciel, je vous ai! Si mes bras sont malades, je sais que j'ai 4 bras sur lesquels je puis compter. C'est ma consolation dans ma désolation.

Voyez-vous mon hiver, ou plutôt notre hiver : La Haine, Don Qui, les matinées, le concours, Madame L'Archiduc, Le Chat de Wittington, la pièce de Théo. Les réclames sont excellentes, on voit que Mendel n'y a pas mis la main. j'enverrai à Comte (prévenez-le) demain le 3° acte et le petit air de Grivot ( Archiduc). Q'on copie les 2 actes pour que je puisse les envoyer à Vienne .

La fin de l'année se passe à Paris ; Offenbach sort peu de la Gaîté où il a tant à travailler avec ses nombreux collaborateurs : Tréfeu, Vizentini, Halévy, Koning, Sardou, Bertrand, Villemessant. Deux événements marquent ce trimestre : un succès (Madame L'Archiduc) aux Bouffes le 31 octobre, et un sombre four, le plus grave de toute sa carrière : La Haine à la Gaîté le 3 décembre. Cet échec le touche beaucoup : "il semblait qu'il se fût juré de surpasser encore les merveilles d'Orphée. Devant ce faste éperdu, cette prodigalité folle, Sardou frémissait, sentant que le drame se noyait sous les flots de velours et de soie dont on le couvrait, les masses d'or et de fer qui l'écrasaient" . Sardou retire sa pièce dix jours après la première, malgré la campagne publicitaire qui provoque une recette exceptionnelle de 10 200 F. pour la dernière en refusant 700 spectateurs... Voici la conclusion du directeur, le 27 décembre : "le public aime l'art, c'est évident, mais il préfère l'art gai. On lui en donnera" . Cet échec est en partie masqué par les excellentes recettes de Madame L'Archiduc , aux Bouffes (135 012, 50 F pour un mois) et l'inauguration, le 6 décembre, des matinées littéraires et musicales de la Gaîté.

L'année 1875 est assurément la plus féconde de toute sa carrière dramatique ; son activité directoriale, dont les problèmes seront évoqués ci-après, lui permet cependant de créer :

 

Whittington and his cat , opéra-bouffe en 3 actes à Londres le 2 janvier

Geneviève de Brabant à la Gaîté, dans sa nouvelle version en 5 actes, le 25 février

Les Hannetons, une revue, aux Bouffes, le 22 avril

La Boulangère a des Ecus, un opéra-bouffe en 3 actes aux Variétés, le 19 octobre

Le Voyage dans la Lune, un opéra-bouffe-féérie en 4 actes et 23 tableaux, à la Gaîté, le 26

octobre

La Créole, un opéra-comique en 3 actes, aux Bouffes, le 3 novembre

Tarte à la Crème, une valse en 1 acte, aux Bouffes, le 14 décembre.

 

Un télégramme, posté d'Aix le 21 juillet, illustre cette activité bouillonnante :

Où en suis-je? Au milieu de mes bains et de mes douches. J'ai fini le 1° acte de La Créole et le 2° acte de La Boulangère. Je me mets au 1° acte du Voyage dans la Lune, au 2° acte de La Créole, et au 3° acte de La Boulangère.

A Paris, on reprend :

Les Brigands, aux Variétés, le 3 au 12 janvier

La Princesse de Trébizonde, aux Bouffes, du 16 février au 18 avril

La Vie Parisienne, aux Variétés, du 8 avril au 2 mai

La Jolie Parfumeuse, aux Bouffes, du 1er septembre au 31 octobre

Le Brésilien, au Palais-Royal, du 4 au 22 septembre

Offenbach organise également des matinées littéraires et musicales de la Gaîté, au cours desquelles ont peut entendre :

Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, le 3 janvier

Le Marquis de Villemer, comédie en 4 actes de George Sand, le 10 janvier

Le Barbier de Séville de Beaumarchais et Maison à vendre de Dalayrac, le 17 janvier

Le Malade imaginaire de Lully-Molière, le 31 janvier

Les Femmes savantes de Molière, Monsieur de Pourceaugnac de Lully-Molière, Le Docteur sans pareil, comédie en 1 acte de D'Hervilly, le 21 février

Le Mariage de Figaro, avec ouverture, entr'acte, marche et musique de scène de Mozart, le 7 mars

Les Rendez-vous bourgeois opéra-bouffe en 1 acte de Nicolo, le 14 mars

L'Ecole des Maris de Molière, le 14 mars.

 

On notera le caractère passionnel de ces choix, renvoyant à l'Offenbach violoncelliste de l'Opéra-Comique ou chef d'orchestre de la Comédie-Française. Quant à sa générosité, elle apparaît dans ce geste fait aux ouvriers :

 

Monsieur Le Rédacteur en Chef,

 

Je donne dimanche, 21 courant, à une heure de l'après-midi, une représentation de Geneviève de Brabant - gratuite - en faveur des protes et Ouvriers typographes de tous les journaux de Paris.

C'est le moindre dédommagement que je puisse offrir à tous ces ouvriers qui impriment le compte-rendu d'une pièce sans la connaître, qui célèbrent des décors et des merveilles de mise en scène sans les voir, et qui mettent tous les jours le couvert d'un dîner qu'ils ne mangent pas.

Je tiens à ce que ces braves gens prennent, eux et leur famille, une part de ces plaisirs et de ces succès dont ils parlent (...) .

Que devient notre compositeur face à ses œuvres? Le premier janvier est un rappel à l'ordre pour Bertrand, le directeur des Variétés :

 

Mon cher ami,

 

J'ai besoin de Christian pour les répétitions aussitôt après le Gladiator passé. J'ai besoin que vous me cédiez complètement, soit pour répéter, soit pour jouer à partir de mercredi 10 février. C'était convenu avec nous, et vous devez vous le rappeler.

Je vous prierais donc de m'envoyer l'autorisation par écrit. Si vous le voulez, et ceci est je crois dans votre intérêt, ne mettez pas dans l'autorisation le chiffre de cent représentations de Geneviève, car qu'est-ce que vouds feriez de Christian au mois de mai ou de juin?

Comme j'en aurai besoin pour Don Quichotte qui se jouera le 1° octobre et qu'il finit le 1° novembre, je crois, aux Variétés. Si vous voulez, je m'arrangera avec lui pour l'été et vous en seriez débarassé pendant la mauvaise saison.

Voyez ça, mon cher ami, envoyez-moi un des deux arrangements de suite. Je pars dimanche et je désire que cette petite affaire soit réglée avant mon départ.

Bien à vous,

votre,

Jacques OFFENBACH

C'est de Cannes et de Nice, qu'Offenbach commence à s'inquiéter de l'affaire de la Gaîté, devenant de plus en plus lourde ; il adresse cet appel à Tréfeu :

 

Mon cher ami (Tréfeu),

 

Je ne t'ai pas écrit que tu étais paresseux, je ne t'ai jamais dit que tu dormais la grasse matinée, que tu te croisais les bras. J'ai seulement dit, ce qui est vrai, c'est qu'on aurait pu épargner beaucoup d'argent jeté par la croisée. Ta trop grande mansuétude t'a fait fermer les yeux sur bien des abus ; tu dois en convenir toi-même, et ce n'est pas maintenant où l'expérience de l'administration t'est venue, que je désirerais me priver de tes services. Donc c'est entendu, et n'y revenons plus, n'est-ce pas? Ne me laisse plus te reprocher de manquer de fermeté, voilà tout ce que je te demande (...) .

Le lendemain, en écrivant à Vizentini, il reconnaît qu'il n'entend rien aux affaires commerciales. "L'activité que déployait le compositeur pour satisfaire ses engagements revêtait des formes à la fois puériles et touchantes". Il espère néanmoins redresser le théâtre par la puissance de sa musique. Des nouvelles rassurantes lui parviennent d'ailleurs de Vienne : "Directeur Steiner m'envoie de Vienne la dépêche suivante : Madame L'Archiduc jouée hier, vient d'obtenir un immense succès (ausserordertlicher Erfolg). Mlle Geistinger merveilleuse. Mille félicitations".

Dès son retour à Paris, le 20 janvier, l'emploi du temps est chargé : esquisses de La Boulangère et d'un nouveau couplet pour Théo à l'occasion de la reprise de La Princesse de Trébizonde, et la finition d'une Messe écrite pour le mariage de sa fille Sophie-Blanche avec Eugène Tournal. Suivent répétitions et lectures : Les Hannetons sont lus le 18 mars ; il dirige les deux premiers actes de Geneviève le 21 mars et le 4 mai, il est contraint d'annuler son voyage à Londres à cause de sa santé. Ce sont ces dernières raisons qui motivent sa décision d'abandonner la direction de la Gaîté ; l'annonce est faite officiellement le 25 juin :

L'état de ma santé ne me permet pas de me rendre auprès de vous. C'est même ce qui m'oblige à mon très grand regret de renoncer à une entreprise aussi lourde à laquelle j'ai consacré deux années de labeur, pendant lesquelles, vous tous, m'avez si bien secondé, tant par votre talent que par votre dévouement. Je vous remercie tous, grands et petits, du plus profond de mon coeur, et, si le Directeur vous fait ses adieux, le Compositeur vous dit : au revoir .

Vizentini reprend la direction du théâtre dès le 5 juin, devenant officiellement directeur à partir du 1er juillet, siégeant à la tête d'une société en commandite.

Si la fin de l'année n'est pas riche en annonce de pièces futures, 1875 aura été une sorte d'apothéose dans la carrière d'Offenbach, tout en étant source de déceptions, augmentées par la perte d'êtres proches : Grenier, le Calchas de La Belle Hélène (16 janvier), Damcke, critique musical à la Revue & Gazette musicale de Paris (8 février), Couderc, le Baladon de Vet-Vert (16 avril), le père de Nuitter (27 avril), Michel Lévy, son éditeur quasi exclusif des livrets (4 mai), Bizet le 3 juin, Marie Cico, la Minerve puis l'Eurydice d'Orphée, l'Edwige de Robinson Crusoé, etc. (10 septembre), le grand décorateur des Bouffes Charles Antoine Cambon (20 octobre), Mme Berthall, la Fiorella des Brigands de 1872, et le marquis de Saint-Georges.

 

 

 

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